Esti Levy, cet éclair venu de l’Est !

Trop aimable que la FIFA et le hasard des tirages au sort aient permis à un affrontement peu médiatisé à priori sur nos petits écrans, comme celui de l’Argentine avec l’Islande, de se dérouler ce samedi 16 lors du vernissage de cette exposition d’Esti Levy! Par conséquent, c’est une fréquentation quasi-normale que je trouvai à Luxembourg centre, après avoir traversé le parc municipal et contourné la Villa Vauban, où l’on présente une rétro Lucien Wercollier, Théo Kerg, Joseph Probst, Roger Bertemes et Luc Wolff, sur laquelle je reviendrai un de ces jours. Du bien de chez nous, en fait. Mais pour l’heure – dépaysement garanti –, laissez-moi vous amener à Paris, enfin presque, via la Galerie Schortgen (1) et grâce à la peintre Esti Levy, «aspirer» des yeux les parfums, couleurs et charmes de cette Europe de l’est tout à la fois dépositaire et vecteur des magies d’Orient.

Et cela semble vraiment intéresser au plus haut point nos amateurs d’art, puisque Jean-Paul Schortgen m’a tout l’air de la rappeler de plus en plus souvent. En effet, «découverte» chez nous en 1994 par l’artiste française Nicole Castan, établie à Echternach, qui l’exposa dans sa galerie d’art, nous la retrouvons en 2004, puis en 2006, à Luxembourg ville, où elle fait un tabac à la Galerie Schortgen, rue Beaumont. Moi, je l’ai découverte en 2006 et, enchanté par la richesse et la complexité de ses compositions, ainsi que par sa palette chromatique chatoyante, mais sobre et d’un goût exquis, je lui consacrai un article enthousiaste, qui parut dans notre bonne vieille Zeitung. Suivit une apparition plus discrète en 2008 dans le cadre d’une exposition collective, encore chez Schortgen à Luxembourg. De nouveau présente chez Schortgen en février 2009 et en septembre 2011 à Esch-sur-Alzette, elle expose en juin 2015, en avril 2017 et derechef aujourd’hui à Luxembourg ville.

Étant donné que j’ignore si vous-vous souvenez encore de mon article d’il y a 15 mois, un bref rappel biographique de cette migrante de l’art n’est sans doute pas superflu, d’autant plus que son existence fait partie intégrante de son expression picturale. Née en 1944 à Sofia (Bulgarie), qu’elle quitte encore enfant pour Israël, Esti Levy étudie la peinture à l’Université de Haïfa, puis à l’École des Beaux-arts de Paris: Ateliers Yankel et Antonio Ségui. Après ses études de peinture, elle participe à de très nombreux salons artistiques et expositions collectives, a présenté depuis 1989 un grand nombre d’expositions individuelles, obtenu une bonne douzaine de prix... J’abrège, car ce qui vous intéresse surtout, ce n’est pas tant ce qu’elle a exposé à Paris, Orly, Lille, Marcq-en-Barœul, Rouen, Marseille, Honfleur, Commentry, Tel-Aviv, Tours, Troyes, Amiens, Le Mesnil-le-Roi et autres lieux, mais bien ce qu’elle nous montre aujourd’hui.

Aucun changement notable depuis la précédente exposition! Toujours dressés tout droit, hiératiques, en même temps stylisés et d’une complexité incroyable, mystérieux, pour ainsi dire «à clef», les personnages d’Esti Levy peuvent évoquer certains bas-reliefs de Persépolis dans leurs possibles couleurs d’origine. Mais leur solennité est tout à la fois tempérée et magnifiée par le pot-pourri graphique et chromatique qui les forme et encadre. Seraient-ils idéaux, voire abstraits? Certainement pas, mais certes imaginaires, oniriques, chargés d’étranges bigarrures exprimant douleur, regret, souvenirs, peut-être jugements silencieux. Dans ses tableaux, la cruauté des larmes statufiées d’une artiste traumatisée dès son jeune âge par la souffrance d’un peuple, qui de persécuté n’était pas encore devenu persécuteur, est merveilleusement adoucie par l’art et la joie qu’elle transmet depuis son épanouissement en France. Le fait est qu’en dépit de la sévérité des sujets, son travail rayonne d’une mystérieuse gaieté.

De quelle école pourrait être Esti Levy? Je ne pense pas qu’on puisse lui trouver quelque filiation, école, ou même influence connue. Je songerais plutôt à un héritage de lumière et de «savoir oser» transmis à travers les ondines du Danube jusqu’aux mythes méditerranéens via la Mer Noire, le Proche-Orient et la Grande Bleue, le tout couronné à Paris. «Klimt est mon dieu», revendiqua en effet Esti Levy en juin 2010, citée dans un article de «L’Est éclair» à l’occasion de son exposition à la galerie Éric-Dumont à Troyes. Cette adhésion, ou plutôt admiration, n’a bien entendu rien d’une soumission, rien de figé, ni de servile, chez cette artiste riche de bien d’autres trésors et émotions. Par contre, son expression n’évolue pas beaucoup. Une constante l’accompagne: l’envoûtement euro-oriental d’un oeuvre chargé de sortilèges levantins, hébraïques, bulgares, austro-danubiens, persans, arméno-géorgiens, voire khazars, exprimé dans des abstractions qui ne le sont pas vraiment et des figurations libres de toute sujétion au réalisme.

Au fond, cette grande dame de la peinture qui a tout l’air d’encadrer la richesse de ses chromatismes orientalisants dans des scènes figées, les caresse pourtant par les onirismes rappelant Chagall, voire par des traits du cubisme d’un Braque. Il ne s’agit toutefois là que de très lointaines parentés, à peine plus proches que celles de tout grand artiste peintre avec l’ensemble de l’histoire de l’art. Notez, amis lecteurs: ce ne sont là que simples hypothèses et rapprochements visuels, car qui peut connaître l’âme d’un artiste, ces abysses où se forme et dont jaillit le magma en fusion de ses souvenirs, rêves et sentiments? Esti Levy sait-elle elle-même d’où les patchworks et techniques mixtes féeriques de sa peinture – ces toiles des mille et une nuits – sont issus et où ils la conduisent? Sans doute pas. Et ce d’autant moins, qu’à l’instar de tout artiste averti elle ne peut ignorer son interaction et celle de ses oeuvres avec leurs spectateurs, qui les enrichiront subjectivement de leurs propres expériences et sentiments.

Et je terminerai cet aperçu de sa chatoyante créativité en vous rappelant la constance de son style, qui n’a pas fondamentalement changé depuis ma première présentation. Un Esti Levy est un Esti Levy, sans confusion possible, unique, évident, tout comme on dit au premier coup d’oeil de tel tableau, c’est un Mondrian, ou de tel autre, c’est un Klimt. Si elle a ajouté, au fur et à mesure de son évolution, à un processus de création et de facture presque abstrait bon nombre de figures mystérieuses, d’éléments graphiques, ici pris au hasard, là quasiment à clef, elle n’en vient pas au véritable figuratif. Mais cette évolution n’est perceptible qu’à l’esthète, à l’observateur averti, à l’observateur de longue date. Je ne suis pas du tout sûr d’y répondre. Saturée de formes humaines ébauchées, stylisées, mais néanmoins finement ciselées et somptueusement drapées, sa peinture est ci et là traversée d’écritures mystérieuses qui se glissent et s’affirment dans un univers polychrome aux somptueuses rutilances. Comment ne pas aller découvrir ou retrouver, explorer, comprendre et apprendre à aimer l’oeuvre d’Esti Levy... à nulle autre pareille?

Giulio-Enrico Pisani

*** 1) Galerie Schortgen, 24 rue Beaumont (parallèle Grand rue) Luxembourg Centre. Expo du mardi au samedi de 10h30 à 12h30 et de 13h30 à 18h. jusqu’au 14 juillet.

Gardiens de l’espoir

Donnerstag 21. Juni 2018