Miss Aniela et Adam Martinakis

Surreal Fashion & Timeless Tales

«Contes hors du temps» ou «univers parallèles» bis? Madame Paris, directrice de Cultureinside (1), craindrait-elle que son héros à l’éros numérique hyperréaliste fasse exploser une fois de plus, entre les cimaises du 8, rue Notre-Dame, seul, comme jadis, en fin d’automne 2014, son «mélange de futurisme post-imaginaire et de symbolisme abstrait»? Ou, pis encore, de nous y entraîner du même coup, vous et moi inclus? Est-ce pour cela que, géniale «marieuse d’art», elle a réuni aujourd’hui dans son espace d’expo les dernières oeuvres d’Adam Martinakis avec la «Mode surréaliste», mais bien ancrée sur terre, elle, quoiqu’en pleine rêverie Rococo, de la photographe anglaise Miss Aniela? Je l’ignore et je n’ai pas pensé à le lui demander. C’est qu’il faut un bon moment pour assimiler une telle pléthore de merveilles comme celles qui s’exhibent sans fausse pudeur dans ces contes visuels situés hors du temps; et pfft, déjà le temps de la question est passé. Mais, peut-être bien qu’on peut trouver la réponse, en fait le joint (2) entre les deux magiciens, dans cet étrange visage de jeune femme créé par

Miss Aniela,

Natalie Dybisz de son véritable nom. Non satisfaite, en effet, d’avoir photographié dans tout l’éclat de son charme oriental le visage d’une jeune beauté que je présume nippone, elle semble en avoir progressivement livré deux tiers à une luxuriante floraison visuelle de poésie, d’histoire et d’art japonais. Nommée «Kai face», cette juvénile apparition, qui eût pourtant gagné, à mon avis, à ce que les surcharges numériques épargnent ses lèvres, c’est en l’approchant peu à peu, jusqu’à presque la frôler du nez, que vous pourrez en découvrir part des mystères. Oui, une partie seulement, bien sûr, car il vous faudrait des mois pour tous les appréhender et en apprécier la richesse. Fort différent du reste de sa collection «Surreal Fashion», fruit d’un vaste travail de planification, d’imagination, de mise en scène, déguisement, couture d’art, mode historique et photographie, «Kai face» marie également le figuratif et les infinies possibilités du numérique. Mais cet étonnant portrait, lui, on le dirait plutôt jailli d’une inspiration soudaine, d’un coup de foudre qui, rajouté, tel un greffon exogène, vient rapprocher en un point les deux artistes de l’expo.

Miss Aniela reste, en effet, contrairement au créateur hyperréaliste Martinakis, fermement ancrée dans la matière et respecte le réalisme des formes, en sacrifiant aux divinités du surréalisme essentiellement par ses mises en scène extravagantes et somptueuses. Attention! Je n’ai pas dit réalisme du temps présent. L’univers du Baroque y montre le bout de son nez, mais c’est surtout l’époque Rococo qui s’y retrouve avec une nouvelle jeunesse. De là à imaginer que Boucher et Fragonard vous saluent bien tout en s’inclinant devant le talent de la créatrice de ce monde fictif tout empli de ravissantes «sorcières» genre Régence ou Louis XV, il n’y a qu’un pas. Je le franchis sans hésiter (of course), tout en ramenant l’artiste à notre époque, en vous citant, amis lecteurs, un extrait de l’invitation à l’expo:

«Miss Aniela est une photographe basée à Londres, nous présentant dans sa première exposition au Luxembourg des photographies d’une série excitante: «Surreal Fashion». La photographe y explore la juxtaposition entre la nature et le «fait-par-l’homme» (man-made), la forme féminine et l’architecture, des motifs de la peinture et de la photographie digitale. Miss Aniela nous présente autour des modèles féminins à la beauté délicate un univers onirique, délicieusement fantasque imprégné de références historiques et littéraires. La photographe se joue des anachronismes, créant ainsi un monde intemporel et romantique dans un équilibre subtil. Elle sait savamment accessoiriser ses modèles de robes démesurées et fantasmagoriques, d’ailes, d’animaux empaillés (ou réels), de vagues ou de flammes au milieu de majestueuses demeures, les transformant ainsi tour à tour en sirènes, sorcières et muses des temps modernes. La beauté rencontre l’absurde, la couture le chaos...». J’ajouterai à cela que l’ensemble est délicieusement lunaire, fantasque, charmant, féminin, à l’instar de plendides tableaux comme les agrandissements «White witch awakening» (réveil de la sorcière blanche), ou «Poker face».

Quant à l’élément, hyperréaliste de cette étrange paire d’artistes aussi dissonants que leur juxtaposition est harmonieuse, réunis par madame Paris,

Adam Martinakis,

nous avons déjà pu apprécier son exceptionnel talent en 2014, lorsque je lui consacrai un article exclusif dans notre bonne vieille Zeitung (3). Artiste visionnaire, féru de numérique et de nouvelles images, écrivis-je entre autres à l’époque, il s’est tourné après ses études de design industriel vers l’art numérique. J’ajouterai aujourd’hui qu’il y atteignit à ma connaissance une excellence rare. Ses «sculptures» bidimensionnelles sont en fait des images de synthèse avec un rendu 3D. Elles représentent des êtres à la vigueur vulnérable, empreints d’une force contenue, comme fragile, i.e. d’une énergie qui semble toujours prête à se briser, mais parvenant à se dépasser par ses puissantes évocations à l’érotisme à peine contenu. Conçues en tant que sculptures numériques, elles sont ensuite ramenées par cet avatar de Faust qu’est Adam Martinakis à des projections bidimensionnelles – appelez-les images ou tableaux à votre guise –, où la troisième dimension reste visuellement omniprésente, et où même la quatrième, sans doute, n’est pas bien éloignée.

Projeté sur feuilles (panneaux) Diabond (4), l’univers sculptural imaginaire, sensuel et visionnaire de l’artiste, accroche le spectateur – dès son entrée dans la galerie, il n’est plus simple passant curieux – par ses multiples facettes, voire sollicitations. Chacune de ses images projette dans l’espace et par-dessus les distances une vision magnifiée et sublimée de la créativité de l’artiste, dont les seules limites semblent être l’esthétique, la beauté, l’élégance et l’harmonie des volumes, des formes et des corps avec leurs parfois improbables contorsions. Ci et là, comme dans sa série «erotic void» (vide érotique), il n’hésite pas à presque les dématérialiser, les corps, les ramenant, un peu à la manière de Margot Reding-Schroeder (5), grâce à de géniales chorégraphies, à leur dynamique existentielle. Et Martinakis d’exprimer lui-même en quelques mots ce qui l’anime et anime son travail: «J’imagine l’art comme un pont, une connexion entre l’esprit et la matière, le vivant et l’absent, le particulier et l’universel. Mon but est d’explorer l’inconnu, la lumière et les ténèbres d’une coexistence qui formerait l’horizon évènementiel de la création. Je compose des scènes de ce qui doit encore naître, qui est mort, qui est vivant et qui est absent, immergé dans la métaphysique de la perception». (6)

Né à Lubań, en Pologne en 1972, Adam Martinakis émigre en 1982 avec sa mère, polonaise et son père, grec, à Athènes. Là il s’inscrit au TEI, Institut Éducationnel technologique, où il étudie architecture d’intérieur, arts décoratifs et design industriel. Après son diplôme, il entre aux Beaux-arts à Thessalonique. Mais ses études sont traversées, voire saturées par un énorme travail personnel dans de nombreux autres domaines artistiques. Dispersion commune à bien des artistes, elle contribuera à le former. À partir de 2000 il travaille et expérimente sur l’art numérique au sens large, c’est-à-dire sur la sculpture et les images digitales en 3 dimensions, l’animation, la vidéo digitale et les nouveaux médias. Aussi se considère-t-il avant et par-dessus tout comme un autodidacte. Génial autodidacte en fait, vous retrouverez sûrement avec plaisir dans des ses nouvelles créations comme «erotic void II» qui flirte avec l’abstrait, ou «cocoon», ou «puente» (pont), qui n’ont rien à envier – loin de là! – à ses univers parallèles d’il y a quatre ans!

Giulio-Enrico Pisani

Miss Aniela : Kai face

***
1) Cultureinside gallery, 8, rue Notre-Dame, coin rue des Capucins, Luxembourg centre, tel. 621.241243, expo jusqu’au 9 juin 2018, mardi à vendredi 14h30 - 18h30, samedi 11 - 17h30.
2) Joint certes involontaire dans le chef des deux artistes, mais j’en suis moins certain pour ce qui est de la galeriste.
3) En ligne sub www.zlv.lu/spip/spip.php?article13457
4) Le Diabond, ou ACP (Aluminium Composite Panel) est un panneau en PVC de 3 mm revêtu de feuille d’aluminium.
5) Voir à son nom la page “images” chez GOOGLE, ou/et lire éventuellement mon article dans Zeitung sub http://www.zlv.lu/spip/spip.php?article15688
6) Texte original anglais : »I imagine art being a bridge, a connection between the spirit and the material, the living and the absent, the personal and the universal. My aim is to explore the unknown, the light and the darkness of a supplementary coexistence that forms the event horizon of the creation. I compose scenes of the unborn, the dead and the alive, immersed in the metaphysics of perception.«

Freitag 11. Mai 2018