Ahmed Ben Dhiab chante pour Raoudha

Sept années bien sonnées se sont écoulées, depuis que je vous ai présenté «Fulgurances» recueil de fulgurants poèmes du poète Ahmed Ben Dhiab. Suivirent notamment en 2013 «Lune Andalouse» et en 2015 «Jamila dit». Puis-je pour autant me targuer de connaître sa poésie? Pas le moins du monde et pas plus que vous, quand même eussiez-vous lu tous ses livres. Chacun de ses recueils n’est en effet pas seulement nouveau, tout autre et différent des précédents par son contenu, mais également par sa conception, sa forme, son illustration et sa construction verbale. Ainsi, c’est une fois de plus le cas et peut-être davantage pour ce qui est de «Poèmes pour Raoudha» (1). Si ce n’était la constante d’un esprit vivant force 12, qui gonfle ses pages, ici d’imprévisibles tornades mnémoniques, là de quelques larmes amères, ailleurs encore de pétales de roses d’Ispahan sèches ou sempervirentes, c’est selon, j’eus pu ne plus le reconnaître, l’Ahmed fulgurant, l’Andalous, ou celui de Jamila.

Et ce d’autant plus, que l’univers qu’embrasse la poésie d’Ahmed Ben Dhiab est immense à s’y perdre. J’y étais pourtant préparé, car sa vastité se développe dans une extension géographique et spirituelle très proche de l’espace qui tourmente Tahar Bekri dans son «Désert au crépuscule», que j’ai présenté il y a peu dans ces colonnes (2). Cet espace aussi chargé d’un passé prestigieux qu’il est déchiré par un présent torturé, correspond à l’immense arc culturel musulman, qui va de Tachkent et Samarkand jusqu’à l’Atlantique berbère et – grandeur passée – son souvenir d’Al Andalous avec Séville et autres Grenade. Mais là s’arrête le rapprochement, car si le douloureux lamento de Tahar Bekri laisse peu de place à l’espérance, les chants d’Ahmed Ben Dhiab s’expriment en brefs éclairs de souffrance qui éclairent du même coup le chemin tortueux de l’espoir. Tout à l’opposé du fait religieux que le ressenti du mal soit tempéré chez d’aucuns par la résignation ou le fatalisme, il apparait plutôt pondéré chez Ahmed par une profonde intériorisation spirituelle. Aussi, les tourments qu’il expose dans ses vers cèdent plus souvent qu’à leur tour à la force quasi-rédemptrice de la spiritualité soufie du derviche, qui survole cet espace aimé. Je parle bien-entendu de cet espace cité plus haut, aussi dit «mère» dans ses poèmes, ou appelé «terre» sans jamais s’en détacher.

«... Le poème de Ben Dhiab renaît au cri du désespéré pour arpenter le parfum, la rose et les lieux de nos boucheries et illuminations quotidiennes…» écrit Khal Torabully (3) dans sa préface, qu’il appelle «avant-poème» et à raison, puisque troubadour lui-même, il y présente en poète son ressenti plein de l’essentiel du ressenti d’Ahmed. Et son ami Khal de poursuivre à ses côtés: «Un mouvement incessant entre l’intime du méditatif et l’explosif du dehors (...) Il y a certes de l’espoir, de la profondeur de l’espoir dans l’écho du signe mystique. Ici s’inscrit cet écho de l’autre (...) Hallaj, Khayyam, Ibn Arabi (...) Char, Lorca (...) Gaza, Homs, Damas. Chant des décombres, champ d’un impossible à dire...». Khal Torabully n’a que trop bien saisi le profond dualisme de la poésie de son ami Ahmed, mais le ramène avec bonheur à cette expression de l’indivisible «humain, trop humain» qui correspond par bien de ses aspects au poète lui-même, dont la religion quasi-agnostique chante l’esprit, tout en s’y fondant, et vomit le sectarisme.

Le premier des poèmes pour Raoudha exprime en une sublime concision déjà presque à lui seul le génie de tout le recueil, ou du moins le cerne et ce déjà avec ses deux premiers vers, «Madame la terre / chante en chacun de nous...» et de ses deux derniers, (chantés par Hawa) «... quand le monde / tout entier est poème». C’est la terre qui, Madame, i.e. femme, est la mère, donc le tout en nous tous et doit finir par s’élargir au monde en Hawa, le refus des règles. Ah, là, je risque gros et cherche déjà l’abri qui me protègera des foudres de l’auteur, mais somme toute pas davantage que vous-mêmes, amis lecteurs. Je le dis seulement au cas où il saurait lire dans vos pensées durant votre lecture de ses «Poèmes pour Raoudha», souvent passablement hermétiques, chargés de symboles et ponctués de noms et de rappels, à consonance politico-historique, pas toujours évidents. Ou bien, tout au contraire, sera-t-il tout heureux de se voir compris, de voir que j’ai et que vous avez saisi l’esprit de ce qu’il nous communique, accompagné d’ailleurs de nombreuses illustrations – en même temps dessins et calligrammes d’une exquise délicatesse? Vamos a ver!

Quant à la forme, à chacun sa vérité! C’est que la poésie d’Ahmed Ben Dhiab, jamais pareille à elle-même, n’est généralement pas (ou assez peu) figurative et, cette fois, moins que jamais. Alors!? Lui écrire pour lui demander de s’expliquer? (Sourire) Facile, puisque son adresse électronique figure dans son site Internet, que je cite en fin d’article. Mais pour ce qui est d’obtenir un éclaircissement, vous risquez une réponse genre «Lune andalouse» (4), c’st à dire «J’ai égaré mon chant / dans la maison de ma mère / car le soleil d’octobre / nous a fait ses adieux...». Et nous revoilà au point de départ. Somme toute, je préfère que nous restions entre nous. Je veux dire, pour reprendre des termes de ce monde des arts qui m’est cher, qu’il faut lire cette poésie, comme elle a, sans doute, été écrite: voguant les yeux presque bandés, pour mieux laisser parler le cœur, entre le surréalisme et l’abstrait, qu’il conjugue en une sorte d’«acte de foi». Et ce credo, Ahmed Ben Dhiab l’affirme à travers les sept derniers vers de sa page 51: «... le soufi aime / le chant noir et doré / du souffle brûlant / la voix braise d’amour / fleurie du plexus aux lèvres».

Si avant de pénétrer dans son jardin et d’aller cueillir les étranges fleurs de cette création, vous vouliez en savoir davantage sur Ahmed Ben Dhiab, je vous rappelle, qu’il est né à Tunis en 1948, est, entre autres, peintre, dessinateur, calligraphe, poète, metteur en scène, auteur, compositeur et chanteur. Il a été directeur artistique de «Celebrazione» Festival International, en Italie, de 1998-2012, ainsi que conseiller artistique et collaborateur auprès de plusieurs institutions culturelles en Europe. Peintre restaurateur de la Grande Mosquée de Kairouan, en Tunisie, il est également professeur d’art et vit alternativement en Italie et en France. Importante discographie consacrée à la poésie mystique arabe. Il expose depuis 1974 en Europe, France, Italie, Pays-Bas, Mexique, Brésil, Etats-Unis, etc. et ses oeuvres se retrouvent dans de nombreuses collections publiques et privées. Outre ses recueils de poésie, il a également publié des catalogues de peintures, livres d’art et livres d’artiste... Pour ce qui est du détail et du reste de son pléthorique c/v, je vous suggère de le découvrir sur son site (aussi intéressant que bien illustré) http://bendhiab-peinture.wifeo.com/

Giulio-Enrico Pisani

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1) L’Harmattan, collection Levée d’ancre, 90 p.

2) Le 26 juillet dernier, mais si vous l’avez raté, vous pouvez encore le lire en ligne sub www.zlv.lu/spip/spip.php?article21092

3) Khal Torabully est un écrivain et un cinéaste mauricien né en 1956 à Port-Louis, Île Maurice. (Wikipedia)

4) Je l’ai présentée dans ces colonnes en juin 2013 – en ligne sub www.zlv.lu/spip-/spip.php?article9714

Dienstag 7. August 2018