Trois artistes en automne

Kurt Spurey, Edith Wiesen et Claude Schmitz

La Galerie d’art Orfèo1, fondée par Susy Ciacchini il y a plus de vingt-cinq ans, expose de nouveau aujourd’hui trois artistes dont l’un m’était inconnu, l’autre connue à peine et le troisième une vieille connaissance. Ce dernier est surtout un « habitué » de la galerie, où j’ai pu déjà admirer ses créations en 2002, 2004, 2005, 2007, 2011, 2014, 2015 et en juin-juillet 2017. Je parle du brillant orfèvre et designer en joaillerie d’art

Claude Schmitz,

qui fut pour moi, dès notre première rencontre en 2007, une véritable révélation. Eh bien, aujourd’hui, en ce début d’octobre, son style résolument moderne, voire futuriste, mais dans un esprit de sobriété et de finesse automnale qui refuse de flatter le m’as-tu-vu pour rechercher la beauté pure dépouillée de tout artifice redondant, ce style donc, m’éblouit toujours autant. La recherche esthétique est le credo de Claude depuis l’époque de ses études et leur couronnement par un 1er prix de « form-giving »2 du Rotary Club de Voorkempen-Antwerpen en 1999. Bonne introduction au cursus de notre artiste qui, né en 1972 à Luxembourg, continue à y vivre et y travailler. De 1993 à 95 il a étudié à la Fachhochschule Rheinland-Pfalz de Trèves et a poursuivi ses études en design d’intérieur de 1995 à 99 à l’Académie royale des Beaux-arts d’Anvers, où il a obtenu un BA Hons (Bachelor avec honneur) en « Metalwork & jewellery ». De 1999 à 2001 il prépare et obtient un MA (Master of Art) en Goldsmithing, Silversmithing, Metalwork & Jewellery au Royal College of Art de Londres et revient au pays en 2001. Aujourd’hui, ses publications, ses innombrables expositions de par le monde, la présence de ses oeuvres dans bien des musées et des collections privées, ainsi que deux prix prestigieux, le placent parmi le gratin de son art. Et pourtant, il continue à se remettre en question et à innover comme s’il avait encore tout à prouver.

C’est par conséquent chaque fois avec un plaisir renouvelé, que je retrouve ses oeuvres les plus récentes exposées en vitrine et dans la petite salle d’expo de la galerie, où l’artiste commence à avoir ses habitudes. Si le titre de son expo, « Not easy to please », ne me plait pas trop et ne lui ressemble d’ailleurs pas vraiment, il en va tout autrement de ses nouvelles créations, qui atteignent des sommets de légèreté et de finesse. Elles affichent en effet bien d’avantage la légèreté de l’être que celle du paraître. Je pense notamment à des broches comme « Chaos about lilac », « Tree dream with golden fruits », « Beauty of the dark », ou « Get stronger to love me better » qui témoignent de l’immense créativité de l’artiste. Etant parmi les derniers témoins de l’orfèvrerie d’art luxembourgeoise, ces bijoux ne tiennent pas leur valeur des métaux et autres matériaux tout de même nobles, comme or, pierres précieuses ou semi-précieuses, corail, etc., qui les composent. Ils la tiennent de leur unicité d’oeuvres d’art à nulles autres pareilles et qui font fi des séries. A aller admirer sans faute !

Mais assez parlé de Claude Schmitz pour aujourd’hui. Il est temps, en effet, de monter au deuxième étage de la galerie, où nous retrouvons, exposées quelque peu, sinon carrément, trop à l’étroit, deux artistes autrichiennes, que l’ambassade d’Autriche aurait (paraît-il) absolument voulu voir exposées ensemble. La première, déjà bien connue au Luxembourg, où elle s’est établie il y a un bon bout de temps, est l’artiste peintre

Edith Wiesen,

que je n’ai rencontrée qu’une fois, à l’occasion de l’exposition jubilaire d’Orfèo, cette année en juin. Aussi, étant donné le grand nombre d’artistes présentés à cette occasion, je n’ai pu que très brièvement faire allusion à ses tableaux dans mon article. Elle expose principalement des personnages féminins qui reflètent sous une attitude ici hiératique, là enfantine, ailleurs les deux, un univers peu visible, quasi fantomatique de souvenirs partiellement inconscients, exprimés et dépeints avec toute l’extrême sensibilité d’une artiste qui n’hésite pas à plonger dans son passé. Y voit-elle clair pour autant ? Rien de moins sûr, en dépit de la clarté de ses tableaux... Ses harmonies de blanc et gris s’inscrivent d’ailleurs parfaitement dans ce concert pictural quasi monochrome que madame Ciacchini vous présente au premier étage de la galerie.

Nous apprenons par l’ambassade d’Autriche, coorganisatrice de son exposition à l’abbaye de Neumünster en juillet/août passés dans le cloître Lucien Wercollier, que l’artiste est née à Linz, en Autriche, où elle a suivi des études d’art. Aujourd’hui, Edith Wesen vit et travaille au Luxembourg. Techniquement parlant, la réduction de la forme et de la couleur induisent chez elle un certain minimalisme qu’elle valorise avec une maîtrise propre à son mélange de techniques telles que l’encre de Chine, la peinture à l’huile, le graphite et l’acrylique. Elle expose régulièrement au Luxembourg et à l’étranger. On nous dit aussi qu’elle s’intéresserait principalement à l’être humain, ce qui ne l’empêcherait pas d’affectionner également d’autres motifs comme les bateaux et les avions qui nourriraient son inspiration. Ces sujets sont toutefois absents de cette expo, qui nous ramène essentiellement à l’être humain. Mieux encore, j’y vois surtout le moi et crois même voir son moi à elle, la plupart de ses tableaux s’ouvrant, très stylisées, avec leur clarté spectrale, comme autant de fenêtres sur certains souvenirs brumeux de son enfance et de sa prime jeunesse reflétés par son subconscient, un peu genre miroir de Dorian Grey. Fascinant !

Kurt Spurey,

le troisième artiste de ce brelan enchanté nous présente, lui, avec son « Projekt Porcelaine brut » ses créations de céramiste et sculpteur, quoique la distinction ne soit pas, surtout aujourd’hui avec ses sculptures en porcelaine, facile à faire. Mais je lui laisse la parole, que j’essaie de rendre du mieux que je puis en en traduisant quelques mots librement. « Ces travaux », écrit-il, « sont nés de mes mains lors d’un stage dans la manufacture de porcelaine Augarten à Vienne, site de première importance pour ma façon de travailler, qui profita largement des déchets de production que cette façon de procéder bien plus brute met en contradiction avec la finesse et la délicatesse que l’on connaît à la porcelaine. Mais l’oeuvre offre du même coup des possibilités créatives et des facettes nouvelles... ».

Je lis entre autres dans Wikipedia, que Kurt Spurey est né en 1941 à Mariazell (Haute-Styrie, Autriche), a étudié à la Technische und Gewerbliche Lehranstalt à Vienne et était chargé, de 1968 à 1971, de la construction et la direction d’un studio de design à l’ÖSPAG3, avant de devenir indépendant en 1971. Entre 1973 et 1975 il enseigna et donna une série de conférences aux USA, au Canada et en Israël, et enseigna également à Krefeld, en Allemagne. Il est membre du Künstlerhaus de Vienne et de l’association d’artistes MAERZ. Chez Kurt Spurey tout est blanc, tout est dans la forme. Ses créations se développent dans la subtile, voire fantasmagorique abstraction de leurs reliefs, ainsi qu’à partir de l’exquis contraste qui peut s’imposer ci et là entre surfaces parfaitement lisses, douces, comme cherchant la caresse et la force quasi-offensive de surfaces âpres, dures, pleines de violence. Étonnant !

Giulio-Enrico Pisani

(1) Galerie d’art Orfèo 28, rue des Capucins Luxembourg-ville. Exposition ouverte de mardi à samedi de 10h30 à 12h30 et de 14 à 18h jusqu’au 12 octobre.

(2) introuvable dans les dictionnaires. Je comprends « conception et mise-en-forme ».

(3) l’ÖSPAG (Österreichische Sanitär-Keramik und Porzellan-Industrie AG) était une fabrique de porcelaine et céramique autrichienne, qui quitta en 1997 l’Autriche pour la Tchéquie.

(4) Comptant de nombreux grands artistes, MAERZ fut fondée en 1913. Dissoute par les nazis en 39 (Anschluss), elle fut refondée en 1952.

Edith Wiesen : MALEREI

mercredi 25 octobre 2017