Sergio Moscona nous « parle » chez Schortgen « Entre les Lignes »

Marée basse III


Tiens-tiens, la Galerie Schortgen(1) serait-elle passée des arts plastiques à l’écriture ? Une écriture que les invités à ce fascinant vernissage de fin avril en présence de l’artiste auraient dû lire « Entre les Lignes » ? Et pourquoi pas ? Oublieraient-ils que c’est la ligne droite qui est l’exception, que tout dessin est avant tout fait de lignes et que Sergio Moscona est dessinateur avant d’être peintre ou graveur ? Car vous ne pouvez l’avoir oublié, amis lecteurs, cet immense artiste qui exposa déjà chez Schortgen en 2012, ce poète dramatique du crayon, de la plume et du pinceau qui continue à poursuivre son rêve, un rêve qu’il est le seul artiste de ma connaissance à avoir touché de près. Mais quel rêve ? Maîtriser le temps ? Impossible ! Certes, et pourtant... Vous l’avez peut-être raté à l’époque. Qu’à cela tienne ; voici l’occasion de découvrir comment ce magicien graphiste parvient à fixer en une représentation unique une série d’actions et de variations d’êtres et de choses dans un parfait mépris de l’écoulement du temps.

C’est qu’ils sont incroyablement riches, ces visages et ces groupes qui évoluent dans les mystérieux récits que forment ses peintures, techniques mixtes ou dessins. Aussi, ne puis-je que confirmer ce que j’écrivis jadis en comparant le puissant expressionnisme de Sergio Moscona à celui des Maranghi, des Schicho ou autres Marlis Albrecht, dont il dépasse toutefois la charge de critique, voire de causticité. Mais ces derniers – là est la différence essentielle – inscrivent leur vision dans l’instant, leurs tableaux étant, comme on dit en photographie, des flashes, des instantanées, des images illustrant une situation donnée à un moment donné, saisi lors du déroulement de la bobine « cinématographique » du temps. Par contre, les créations mosconiennes apportent une dynamique nouvelle, un facteur essentiel en rupture avec cette sempiternelle servitude du dessinateur, du peintre, du sculpteur ou du photographe, qu’est l’instant qui se fige et dont en arts plastiques seule la bande dessinée a approché la solution. Sergio Moscona y intègre, comme je l’explique plus loin, aussi bien le mouvement que l’écoulement du temps, devenant ainsi son propre cinéaste et le metteur en scène de ses tableaux.

Et c’est ici qu’intervient le spectateur. Loin de pouvoir se contenter d’une approche superficielle lui interdisant toute intimité avec l’oeuvre, il doit renoncer à la passivité béate, doit pénétrer les scènes que lui présente l’artiste et, à peine aidé par un titre parfois aussi sibyllin que le tableau, répondre à son besoin d’interactivité. Comme si vous étiez dans un bistro, un marché, une place ou autre lieu, où vous rencontreriez plein de gens se côtoyant ou impliqués dans quelque action ou affrontement... en plusieurs temps, bien sûr. Aussi, les acteurs, que l’artiste projette sur un substrat de pages de livre riches de leur propre histoire(2) et/ou sur toile ou autres supports, n’étant pas censés rester immobiles dans l’action, le spectateur pourra les voir simultanément de face et de profil, regardant par ci et par là, bougeant, riant, protestant, s’injuriant, etc. Des personnages qui ont tourné la tête ou changé d’expression durant une scène, sans se déplacer, peuvent sembler avoir plusieurs yeux, nez, ou bouches, ces organes pouvant également être déformés, exprimer la variabilité de tous et du tout.

Certes, Picasso dépeignait lui aussi un même sujet sous divers angles en dessin ou peinture, projetait diverses faces sur un substrat bidimensionnel, auxquelles il intégrait par un artifice graphique la troisième dimension. Mais ses personnages n’évoluent pas ; Picasso resta attaché au moment choisi (l’instantanée en photo). Moscona, lui, n’en demande d’un côté pas tant et va pourtant bien au-delà. Il accepte, en bon graphiste, la servitude des deux dimensions, renonce à la troisième, mais intègre dans ses tableaux la quatrième dimension : l’espace-temps. Certes, le défi est de taille, mais notre artiste n’a jamais vu son art comme une paisible mare à canards où somnolent les nymphéas, mais plutôt comme une quebrada(3) de tous les dangers où s’engouffre le pampero. Héritier de la pugnacité des poètes Lorca, Gelman et Neruda, des sculpteurs Rodin, Iché et Zerneri, ainsi que des peintres Goya et Picasso, il doit penser comme ce dernier que « La peinture n’est pas faite pour décorer les appartements ; c’est un instrument de guerre... »

Justement, Guernica, dont avons commémoré le 80ème anniversaire de la destruction il y a quelques jours ! Mais il y a déjà une douzaine d’années que Moscona s’élança sur les traces de ceux qui pleurèrent l’horreur, dont René Iché, Paul Eluard, ou autres Pablo Picasso. « J’ai travaillé dessus pendant deux ans, de 2005 à 2007, et réalisé plus de 150 tableaux à partir du Guernica de Picasso », confia-t-il au philosophe Mathias Leboeuf. C’est que le jeune Sergio se sentira tôt pris entre l’enclume des tyrannies du passé et le marteau des dictatures nouvelles : au Brésil de 1964 à 85, au Chili de 1973 à 90, en Uruguay de 1973 à 85 et, dans son pays, l’Argentine, la plus brève (1976-1983) mais combien meurtrière dictature des Colonels. Mais ça, c’est une autre histoire... Aujourd’hui, sa peinture rend essentiellement les reflets de ses observations sociales. « Mon oeuvre, écrit-il, se nourrit de faits sociaux, c’est un jeu constant avec ce qui arrive, une interaction qui déplace et retourne les choses avec la seule intention de tenter de s’en approcher à partir d’un point où je puisse, dans la mesure du possible, les comprendre ».

Né en 1979 à Buenos Aires, en Argentine, 3 ans après le putsch des Colonels, Sergio Moscona n’est qu’un enfant lorsque leur sinistre dictature prend fin. Aussi, n’en a-t-il pas connu directement l’horreur, mais la réalisera durant son adolescence par ses conséquences : la souffrance du peuple argentin et ses revendications de justice. Ses yeux largement ouverts sur le monde ne lui permettront pas d’ignorer les tempêtes mortifères qui le dévastent tous azimuts. Son dessin, pratiqué dès ses douze ans avec divers artistes dans sa ville natale, où il vit et travaille encore aujourd’hui, ne tardera pas à refléter cette vision assez pessimiste de l’homme, cet être de peu de confiance. Après avoir fréquenté les Beaux-arts à Buenos-Aires, où il a appris la peinture et la gravure, Sergio Moscona a rapidement connu le succès. Il a déjà exposé dans de nombreuses villes d’Europe et d’Amérique, et l’on trouve ses oeuvres dans des musées et des collections privées un peu partout dans le monde.

À votre tour à présent, amis lecteurs, d’aller découvrir à la galerie Schortgen les brillantes – je n’ai pas dit faciles – représentations sociétales du grand théâtre de la vie représentées dans des tableaux aux scénographies hautement dramatiques. Je pense notamment à des peintures comme « Baston de mando »(4), « Baston de mando II », « Il faut fermer la fenêtre » ou à l’extraordinaire série des « Marée basse » dont les compositions constituent d’authentiques énigmes. Il est vrai que personnellement j’ai une légère préférence pour ses dessins – par exemple « A donde es la fiesta » ou « A media Luz » –, véritable calligraphie de l’artiste et quintessence de son expression créative.

Giulio-Enrico Pisani

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1) Galerie Schortgen Artworks, 24, rue Beaumont (tel.5464.8744), Luxembourg centre. Exposition Sergio Moscona, mardi à samedi de 10,30 à 12,30 h. et de 13,30 à 18 h. jusqu’au 20 mai.

2) Ces textes livresques désormais entièrement ou en partie recouverts par de nouvelles histoires, où les beaux-arts remplacent lettres, constituent d’authentiques palimpsestes au sens noble du terme. C’est-à-dire que, contrairement à ceux du Moyen-âge qui entraînaient une destruction du texte préexistant, souvent unique, ceux-ci ne cachent qu’un exemplaire parmi des centaines, voire des millions d’autres et, de plus, constituent avec le nouvel apport, une oeuvre d’art originale.

3) Gorge, défilé

4) Bâton de commandement

jeudi 4 mai 2017