Deux artistes en quête d’identité...

Ce qui n’a d’ailleurs rien d’exceptionnel. Tous les véritables artistes ne le sont ils pas, d’une façon ou d’une autre, en quête d’identité ? Eh bien, le meilleur moyen de participer à cette quête nous est offert aujourd’hui à Luxembourg ville, place Clairefontaine et rue du Saint Esprit, dans les deux espaces de la Galerie Clairefontaine(1), où nous pouvons découvrir les dernières photographies de Raoul Ries et les toiles récentes de Tung-Wen Margue. Rien ne semble relier à première vue ces deux artistes, pourtant tous deux luxembourgeois, sinon le contraire de ce que l’ignare s’attend à les voir exprimer. Raoul Ries, le citadin de Londres, nous transporte en extrême orient dans la campagne japonaise, lorsque Tung-Wen Margue, l’« oriental », nous transporte entre autres au coeur de la city. Attention, je dis bien « entre-autres » car l’oeuvre de

Tung-Wen Margue,

dont j’ai déjà souvent admiré la peinture à la galerie Clairefontaine dans des expositions collectives et deux fois, en 2010 et 2012 en individuelles, ne se laisse pas catégoriser, ni encore moins enfermer dans une école ou un genre. Ce qui ne signifie point qu’il n’ait pas un style qui lui soit propre, style que l’amateur averti reconnait entre mille. Je dirais même très averti, ce qui n’était pas mon cas à l’époque, lorsque je découvris ses tableaux et parlai dans ma présentation du « monde généralement abstrait de Tung-Wen Margue ». En fait, il me semble bien que cette prétendue « abstraction » ne le soit nullement pour l’artiste lui-même, pour qui sa peinture peut aussi bien être empreinte au final d’une atmosphère chinoise héritée de sa mère et endossée culturellement, que tirée de ses impressions de voyage et/ou de ses « carpe diem » du moment. Né à Luxembourg en 1959 de mère chinoise et de père luxembourgeois, Tung-Wen Margue a réussi plus encore que d’autres peintres puisant à deux cultures, à joindre les deux mondes. Aussi, à sa naissance luxembourgeoise, à ses études à l’École Nationale des Beaux-arts de Paris et à sa maîtrise d’Arts plastiques de l’Université Panthéon Sorbonne–Paris I, l’influence maternelle et ses voyages apportent un souffle de poésie qui vient de presque partout. Et l’historienne de l’art Catherine Che­vreux d’écrire : « ... jeune artiste, à la recherche de sa voie, il a traversé diverses étapes qui l’ont mené d’une période blanche à la quête d’une composition plus lyrique pour se fondre dans un univers aux formes secrètes et mystérieuses... ». Tung-Wen Margue nous offre ses propres visions, une fois orientales, une fois européennes, ici citadines, ailleurs champêtres. « Je pense parfois que ce n’est pas moi qui ai peint mes toiles », dit-il, « elles se sont révélées elles-mêmes ». Et c’est bien ce que l’on ressent quand on a surmonté la première impression d’être en face d’oeuvres abstraites et que l’on a commencé à comprendre son langage.

Marita Reuter, la galeriste, m’a expliqué qu’à quelques exceptions près le travail créatif de Margue est tout d’abord impulsif, quasi-violent, totalement abstrait. Et, en effet, sa peinture appert d’abord comme jetée, traînée, sabrée en larges plages pastel ou monochromes, puissants traits et pulsions lumineuses jaillies à l’état brut – incontrôlables geysers – du subconscient. C’est après le ré-travail que se révèle la figuration avec sa finesse, ses nuances et sa dramaturgie qui l’élèvent à la maîtrise, mais sans filiation directe avec les maîtres, tout au plus parenté historique et spirituelle. Sa seule véritable source est en fait son environnement, la perception qu’il en a et les émotions qu’il soulève en lui. Faites bien attention aux titres de ses tableaux et séries de tableaux, amis lecteurs. Clés essentielles pour traverser l’apparente abstraction, ils vous laissent encore tout à découvrir dans sa soixantaine de toiles exposées, mais vous en donnent au moins les moyens, comme dans ses merveilleux « Asphalt jungle », ou dans son quadriptyque « La nuit des méduses », qui nous rappelle l’étrange titre de son expo : « How deep is the Ocean » ... Quant à notre second exposant, le photographe

Raoul Ries,

fasciné par les pays lointains, ainsi qu’en témoignent ses voyages et ses expositions, comme Wilderness Tokyo, 99 CFA, Le Grand Marabout, Postcards From Ameryka, Corsica, Porto, etc., il nous mène aujourd’hui au pied du Mont Fuji, le grand volcan sur l’île de Honshū, au sud-ouest de Tokyo. Aussi, nous confie-t-il(2), que « cette série de photos est inspirée par la célèbre série de xylographies « 36 Vues du Mont Fuji » que Katsushika Hokusai produisit en 1830-32. En dépit de la grande variété des scènes, la plupart des gravures partagent une structure commune. À l’avant-plan des gens vaquent à leurs occupations quotidiennes. Le second plan présente des concepts variables comme les saisons ou la décadence. Enfin, à l’arrière-plan, le Mont Fuji, planant au-dessus de l’ensemble aussi bien dans le temps que dans l’espace, évoque la quasi-éternité, la permanence, c’est-à-dire des changements imperceptibles durant une vie humaine.

Les estampes d’Hokusai partagent bien des éléments avec des photographies. Elles représentent comme elles l’éphémère et fixent le souvenir d’évènements simples ; aussi, la relation des gens avec le temps est-elle l’un des principaux sujets de ces instantanés. Tout comme les photos, ces tirages peuvent être reproduits mécaniquement, restent abordables et ne sont pas considérés comme de l’art hautement intellectuel. Ces séries – aussi bien celle d’Hokusai que celle de Ries – portent sur le temps, les instants, les saisons, les années, des existences... ». Je pense en outre qu’elles ont en commun de ne pas être entièrement limitées à leur nombre prévu, à leur cadre nominal ou à leur sujet initial. Ainsi que les « 36 Vues du Mont Fuji » d’Hokusai comptent en réalité 46 estampes y compris la célèbre « Grande Vague de Kanagawa », celles de Ries sont près de quarante et la pyramide du Fuji est ici et là visuellement absente.

Cependant, ces séries diffèrent à mon avis fondamentalement par l’esprit et le regard des deux artistes. Indigènes, quasi-introspectifs, subjectifs et recueillis chez le vieux septuagénaire japonais Hokusai, ils reflètent chez notre photographe cosmopolite luxembourgeois, qui n’a pas encore atteint la cinquantaine et vit à Londres, toute sa curiosité universaliste et juvénile. Autre différence : je parlais dans mon introduction de quête d’identité ; justement, Hokusai cherche à s’identifier avec SON monde, Raoul Ries avec LE monde. Ce que Raoul cherche, c’est à comprendre les gens, les peuples d’un peu partout et, à travers eux, les milieux dans lesquels ils s’épanouissent et qui contribuent réciproquement à les forger et à les différencier. Qu’ils soient shintoïstes ou bouddhistes, les Japonais sont en effet autant caractérisés par leur aspiration mystique vers le « dieu » Fuji, que les Sénégalais par leur adhésion au mysticisme d’un islam Soufi. Cela n’empêche ni les premiers de vivre cette spiritualité simultanément à leur frénésie moderniste, ni les seconds de la cultiver en harmonie avec la vivacité terre-à-terre de leurs marchés multicolores(3). Raoul montre dans les deux cas, un hier et un aujourd’hui, un là et un ailleurs, reliés par l’esprit. Et voilà une exposition de ravissantes vues à la poésie sublime comme ses photos nos 1, 2, ou 30, pour ne citer que celles-là, qu’il ne faut manquer sous aucun prétexte !

Giulio-Enrico Pisani

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1) Galerie Clairefontaine, espace 1 (Ries), 7, place Clairefontaine et espace 2 (Margue), 21, rue du St-Esprit, Luxembourg centre. Mardi à vendredi, de 14h30 à 18h30 et samedi de 10h à 12h et de 14h à 17h. Expo jusqu’au 27 mai.

2) ... en anglais, avec un texte que j’abrège et traduis ci-dessus tant bien que mal, mais dont vous pourrez lire l’original sur le site de l’artiste : http://raoulries.com/ en cliquant sur la rubrique « Thirty-six Views of Mount Fuji »

3) Voir aussi sur son site la présentation de ses anciennes expos « 99 CFA » (2014) et « Le grand Marabout » (2013)

vendredi 12 mai 2017