Pierre-Luc Poujol, un retour bienvenu !

Trois années, à quelques jours près, après que Madame Gila Paris, la directrice de la Cultureinside gallery(1), nous permît de faire la connaissance des extraordinaires abstractions du peintre français Pierre-Luc Poujol, elle remet ça, mais dans des conditions nettement plus avantageuses. La minuscule galerie au rez-de-chaussée du 8, rue Notre Dame s’est en effet agrandie depuis cet été d’une salle au sous-sol, ce qui permet non seulement d’exposer des toiles bien plus grandes, mais surtout d’admirer le travail de l’artiste à partir d’une certaine distance. Cette possibilité de prise d’éloignement dans l’examen et appréciation de toute oeuvre d’art, à l’exception de la miniature, est particulièrement importante face à la peinture abstraite, où le détail, même essentiel, n’a pas plus d’importance pris isolément qu’un seul accord dans une symphonie.

Mais tournons-nous à présent vers le travail de Poujol chez qui, son style étant déjà largement affirmé à l’époque de sa dernière exposition à Luxembourg, j’ai eu tout d’abord tendance à ne voir rien de nouveau. Ce sera d’ailleurs l’impression que pourrait en retirer l’observateur superficiel. De même, ne me semble-t-il pas trouver grand-chose de nouveau dans le communiqué de presse de la galerie, dans le site de l’artiste, ou dans les commentaires de presse sur ce même site. Aussi, faisant l’impasse sur les quelques envolées mystiques qui s’y sont perdues ci et là, je me contenterai de vous en citer certains précisions techniques. Voilà: «... dans la lignée de Pollock, Pierre-Luc Poujol a fait le choix de peindre par projection et dripping sans avoir de contact avec le support. Le dripping, peinture gestuelle et quasi automatique, est une technique qui demande maîtrise, sensibilité et spontanéité.

L’artiste projette la couleur sur la toile, puis la berce, la laisse couler, l’arrête avec ses bras, avec le poids de son corps, il tourne et retourne la toile... les abscisses et les coordonnées tressaillent. La grille picturale se forme d’elle-même. Il crée un mélange abondant de couleurs encore fraîches et fait éclore de surprenantes combinaisons. Sa peinture est vivante et ne cesse d’évoluer jusqu’au parfait séchage... ». En fait, le miracle de Poujol développe et affirme une expression unique dans une étrange géométrie qui, tout en étant totalement libre de quelque règle ou limite mathématique, est loin de l’anarchie chromatographique d’un Jackson Pollock. Certes, on peut ignorer la façon de procéder de Poujol; mais dès qu’on la connaît, on se demande comment il parvient à réaliser son magique ordonnancement avec les techniques décrites.

Ainsi que je l’écrivis dans ma précédente présentation, sa magistrale ouvrage est ancrée dans une exquise matérialité qui, si elle doit tout à son esprit créatif, n’a strictement rien de mystique et résulte de geysers jaillissant de sa conscience ou de son subconscient dans une élévation tout à la fois optique et quasi-musicale. Un mot en particulier, cité dans le communiqué de presse de la galerie, est chargé d’une valeur secrète, exigeant donc une pénétration subtile pour accéder à sa signification: le mot trame. C’est donc au-delà de la grille ou grillage apparents et superficiels introduisant au mystère, mais ne le résolvant en rien, que la trame des toiles poujoliennes, une fois pénétrée et déchiffrée, entraîne le spectateur presque malgré lui vers des hauteurs qui font vibrer dans son esprit des harmonies insoupçonnées.

Face à ces trames aux profondeurs quasi-insondables et aux interactions chromatiques mystérieuses, les yeux du spectateur l’amènent à ressentir des frémissements comparables à ceux que procurent au mélomane son oreille caressée par des accords musicaux parfaits. C’est l’harmonie de Pierre-Luc Poujol, cette musique en fait, qui surgit du fond de sa trame graphique et chromatique un peu comme celle d’un Markus Anton Huber(2). Mais si j’écrivis de ce dernier, que chacun de ses tableaux contenait un univers avec son temps de vie et la musique de ses courants, qui m’évoquait l’entrelacs formé par les accords de la «Toccata e fuga» de Bach, ses vibrations et sa fuite éperdue, l’univers de Poujol me rappelle davantage la «toccata» de Charles-Marie Widor(3). Plus linéaire, apparemment statique et moins tourmentée que l’abstraction de Huber, la vision, tout aussi abstraite, de Poujol, appelle davantage à la contemplation et à l’approfondissement qu’à une adhésion passionnelle.

Parmi les tableaux exposés, autant de techniques mixtes à dominance acryl sur toile, sept ou huit m’ont particulièrement impressionné. Ces impressions ou appréciations sont, bien-entendu, purement subjectives, car chacune de ces symphonies visuelles est destinée à ravir, émouvoir, voire troubler à travers l’oeil du spectateur, ses facultés aussi bien esthétiques que cognitives. Mais attention: apprécier les abstractions de Poujol se fait en trois étapes. La première, ou vue d’ensemble, vous permettra d’apprécier d’emblée l’harmonie quasi-parfaite de la composition, tant graphique que chromatique. La deuxième, prolongée, mais toujours à bonne distance, vous fera accéder au sujet, à l’âme de l’oeuvre, qui, authentiquement abstraite, ne vous sera pas imposée par l’artiste, mais sera celle que vous et vous seul saurez y voir. Ici un corps allongé? Là un visage? Ailleurs un baiser? Ou rien, c’est-à-dire harmonie esthétique pure? Enfin, la troisième étape consistera à vous approcher du tableau et à découvrir progressivement les milliers de minuscules abstractions qui saturent l’oeuvre: une expérience esthétique qu’un amateur de peinture abstraite aurait tort de manquer.

Né en 1963 dans les Cévennes, Pierre-Luc Poujol est reçu aux Arts Appliqués à Bordeaux en 1983, en sort major de sa promotion en 1985 et obtient à cette occasion le 1er prix de dessin et 1er prix de croquis. Il se lance alors dans la peinture tout en travaillant dans la publicité – ce qui l’amène à collaborer avec des artistes tels que Ben ou Combas... En 1992 il se tourne vers la communication et oeuvre à la création du groupe Symaps... En 2000, il se rend en Palestine sous l’égide de l’UNESCO et sur invitation de Yasser Arafat, pour y recevoir de ses mains le premier prix de création de l’identité visuelle célébrant le bimillénaire de la naissance du Christ à Bethléem.

Depuis 2007, Pierre-Luc Poujol se consacre à la peinture et à la sculpture dans sa maison-atelier aux portes de Montpellier, ainsi que dans son atelier de Miami.

Giulio-Enrico Pisani

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1) Cultureinside gallery, 8 rue Notre-Dame, coin rue des Capucins, Luxembourg centre, www.ci-artgallery.com, tel. 621.241243, expo Pierre-Luc Poujol jusqu’au 7 octobre, mardi – vendredi 14h30 - 18h30, samedi 11 - 17h30

2) Zeitung vum Lëtzebuerger Vollek : www.zlv.lu/spip/spip.php?article4066

3) De sa symphonie n° 5 en fa mineur.

Freitag 15. September 2017