Kaddour Hadadi (HK), l’homme qui a (écrit) Le coeur à l’outrage

Lorsqu’un camarade, mieux, un grand ami, m’offrit il y a quelques semaines un petit roman écrit par un certain HK, dont il me dit que je lui en dirais des nouvelles, comment ne pas taire mon scepticisme, mon avalanche de bouquins à lire et le remercier avec chaleur? Aussi, ramené chez moi après ce déjeuner sympa entre vieux copains, accoffrit-il sur le librodrome(1) de mon coffre à livres à côté de mes autres lectures en attente de passer sur ma table de nuit après la fin d’une série de douze romans signés J.J. entamés il y a deux mois. Mais j’avais fait les comptes sans ma curiosité.

Passer chaque matin au lever et chaque soir au coucher devant ce mystérieux HK était plus qu’elle ne pouvait supporter. C’est que, non seulement mon ami me l’ayant donné assez fraîchement édité, Internet n’en disait pas encore grand-chose; moi, contrairement à mon habitude, j’avais aussi omis de regarder le quatrième de couverture où le nom de l’auteur, Kaddour Hadadi, s’étalait en gras, suivi d’un mini-zeste de bio. J’interrompis donc mon John Jakes en cours et, tout en n’ayant pas a priori le coeur à l’ouvrage, m’attaquai sans grande conviction à cette espèce de semi-anonymous, qui a (écrit) Le coeur à l’outrage.

Celui-ci est un petit roman d’amour de jeunes, très jeunes, d’amour à fond perdu, d’engagement sans folie, de générosité sans exaltation, de courage sans héroïsme insensé, mais avec un zeste d’inconscience juvénile quand même, plein d’humour et imprégné d’une omniprésente poésie. C’est aussi un roman d’action et de réflexion qui nous plonge dans ce qui fut appelé «Printemps arabe», à tort, car il ne fut ni printanier, ni arabe et débuta par la révolte tunisienne de décembre 2010 et sa récupération par les Frères musulmans en janvier 2011 avant de s’enliser dans une révolution à la gésine sans fin. Mais cette dérive, Mohamed et Elsa, l’ignorent encore. Pour nos deux «héros», c’est le sacrifice par le feu du jeune Mohamed Bouazizi, c’est les nombreux soulèvements de la jeunesse, d’ouvriers, la fin d’une dictature. Ils veulent en être et en seront. C’est un roman qui nous replonge aussi dans le Paris de 2015 et ses attentats sur Charly Hebdo, au Stade de France, dans les rues des 11e et 12e arrondissements et enfin contre le public du concert des «Eagles of Death Metal» au Bataclan. Bouleversés, les deux jeunes gens, deux étudiants comme nous eussions pu l’être, lui, Mohamed Gouja (sans t), musulman intégré, tranquille, non-violent, elle, Elsa Didon, athée passionnée mais tolérante, devront affronter la nouvelle méfiance envers tout musulman, en rien atténuée par l’attentat de Daesh au musée du Bardo à Tunis en mars. Et là, vous en savez déjà plus qu’eux. En effet, page 26, «Mohamed suit Elsa qui file à grande vitesse dans la descente, penchée sur de son guidon (...) À un moment il se porte à sa hauteur et lui demande – Mais on va où? – Là où on doit aller! – Et c’est où, là où on doit aller? – On le saura quand on y sera!».

Au fond, ce sera exactement la réponse d’Elsa à ces Tunisiens qui se sont soulevés en décembre 2010 – janvier 2011, à ceux qui y ont cru et à ceux qui sont morts d’y croire. Mais ce sera aussi la réponse sous-entendue de HK au lecteur, car ce roman est également une authentique friandise narrative, linguistique et dialectique. Sans aller jusqu’à tomber dans le verlan, l’auteur y joue avec les vocables, les phrases, les symboles... Il multiplie les clins d’oeil et allusions, tant historiques que littéraires, les anagrammes, calembours, apocopes, boutades et autres jeux de mots. Ainsi le titre, où «l’ouvrage» est remplacé par «l’outrage», bien plus proche du canevas d’une histoire dont les outrages bousculent dramatiquement le train-train d’un ouvrage académique. Ainsi Elsa rappelle, ci et là, force de ses yeux, celle d’Aragon, mais ailleurs aussi Élissa, première reine de Carthage, capitale de la Tunisie antique, l’Ifriqiya des Romains, le tout corsé par son patronyme Didon, version française(2) de Dido ou Élissa. Et que dire de sa poésie, amis lecteurs!? On y baigne; on s’y noierait, au point de parfois s’en irriter, enfin, presque, du moins si le flux narratif ne se voyait pas sans cesse rattrapé au vol par une prose légère, un peu poétique aussi, est-il vrai, mais fondamentalement, pragmatiquement, logiquement prosaïque, parsemée d’humour et, sans le moindre gnangnan, de sentiment.

Et l’éditeur(3) de citer : «Elsa et Mohamed tenaient-ils sans doute trop à la vie. Ils tenaient trop l’un à l’autre pour s’en aller cette nuit (…) Il fallait les voir, pauvres fous qu’ils étaient, à danser sans orchestre et sans musique, à tournoyer main dans la main aux quatre coins de la place de la République.» Quant à sa présentation du livre, elle me botte et je vous la rends telle quelle. «Une histoire d’amour en dépit des attentats terroristes, des blessures dans la chair et dans l’âme, des tragédies migratoires, des débats et des déchirements, entre Paris et Tunis. HK excelle ici encore à jongler avec tous les sentiments, toutes les influences, toutes les mélodies, tous les mots. Un roman écrit en plein état d’urgence, comme pour nous donner envie de «danser ensemble au son du luth (…) de danser dehors et même pire, de danser encore quand d’autres tirent.

Fils d’immigrés algériens, HK se fait connaître, entre 2005 et 2009, au sein du groupe de hip-hop «Ministère des affaires populaires» (MAP), avec les deux albums Debout là-d’dans (2006) et Les Bronzés font du Ch’ti (2009) et de nombreux concerts. En 2009, il forme le groupe «HK et les Saltimbanks», autour de chansons écrites «sur la route». Ainsi, sort en 2011 l’album Citoyen du monde, dont une chanson, On lâche rien, est reprise dans les manifestations, et même au cinéma dans La Vie d’Adèle. Dans le deuxième album de «HK et les Saltimbanks», Les Temps modernes, publié en 2012, HK rend hommage à Stéphane Hessel. Avec la reprise d’Amsterdam, on redécouvre Brel aussi, en version «moderne». En 2012, HK publie son premier roman, J’écris donc j’existe, aux éditions Riveneuve. HK y parle de Roubaix, sa ville natale. En 2013, il présente Les Déserteurs, où il interprète des classiques de la chanson française en version châabi(4). En 2014, Riveneuve publie son second roman, Néapolis. Signataire de l’«Appel des 58: nous manifesterons pendant l’état d’urgence», il sort en mars 2017 son nouvel album, «L’empire de papier»(5).

Giulio-Enrico Pisani

* * *

1) «Accoffrir», «librodrome» : Néologismes personnels encore ignorés par l’Académie française, le premier signifiant «se poser sur un coffre» et le second étant ce plan où accoffrissent mes livres en attente d’être lus.

2) Latin : Dido. Princesse de Tyr, fondatrice de Carthage. De nombreux textes anciens attribuent la fondation de Carthage à Didon, également appelée Elissa ; soeur du roi de Tyr Pygmalion, elle quitte la Phénicie après le meurtre de son mari perpétré par son frère, relâche à Chypre, où elle recrute de nouveaux colons, conduits par le grand prêtre, arrive en Afrique, où elle obtient des autochtones la concession d’une terre... (Encyclopaedia Universalis)

3) Riveneuve éditions, 85 rue Gergovie F-75014 Paris, www.riveneuve.com

4) Le chaâbi est un genre musical algérien né à Alger au début du XXe siècle. C’est l’un des genres musicaux les plus populaires d’Algérie. Il dérive de la musique arabo-andalouse (extr. de Wikipedia)

5) Extrait de Wikipedia. Complet sur https://fr.wikipedia.org/wiki/Kaddour_Hadadi

Donnerstag 5. Oktober 2017