Clairefontaine Photomeetings 2017

Le rayon vert

La Galerie Clairefontaine(1) nous offre en ce début d’automne pour ainsi dire le chant du cygne ou, pour ceux qui ont des bons yeux, le rayon vert des Photomeetings Luxembourg 2017. En tout cas, moi, j’y ai trouvé mon compte d’épate et, franchement, vous auriez tort de ne pas en profiter, amis lecteurs.

Pour commencer, dans l’espace 1, place Clairefontaine, nous retrouvons de nouvelles créations du photographe

Hiroyuki Masuyama,

qui avait déjà enchanté notre été 2015 avec ses «remakes» photographiques ou light-boxes, photographies encadrées éclairées (LED) par derrière, dont chacune correspondait à un tableau de Turner rendu avec une incroyable densité. C’est toutefois une tout autre magie que nous présente aujourd’hui la galerie. C’est, par exemple, «Flowers», un immense tableau photographique 238x356 représentant la splendeur des prairies lors de chacune des quatre saisons. Et c’est en outre une série de quatre tableaux, illustrant les quatre saisons séparément et enfin deux grandes compositions photographiques sur bois représentant des compositions d’alvéoles de nids d’abeilles. Masuyama pénètre dans l’exubérance lumineuse et la flamboyante et pourtant si fragile présence(2) de la nature, afin de vous en rendre des aperçus embellis de sa propre sensibilité et empathie.

Jens Liebchen,

le second exposant dans l’espace 1 est un photographe allemand qui nous présente des vues plus japonaises que celles de son confrère japonais. Il fait, en effet, preuve dans ses portraits d’arbres tout délicatesse et élégance, représentés avec cette finesse bien nippone des Kanō Sanraku et autres Hokusai, de moins d’exubérance, de plus de retenue et de sobriété. Photographiés en plein Tokyo contre un arrière-plan de gratte-ciels quasi-invisibles à cause du smog, ces arbres symbolisent la victoire finale d’une nature qui, même temporairement domestiquée, finira par triompher de l’homme. Né à Bonn en 1970, Jens Liebchen à étudié anthropologie sociale à l’Université libre de Berlin de 1992 à 1995, travaille depuis comme photographe indépendant et à réalisé un grand nombre de projets. Citons entre autres son célèbre «DL07 Stereotypes of war – a photographic investigation», ainsi que son expo «Politique & Art – Art & Politique»(3) sur les travaux d’artistes renommés intégrés au décor du Reichstag à Berlin, notamment à l’Abbaye Neumünster en juillet-août 2011.

Mais tournons-nous à présent vers l’espace 2, rue du St-Esprit où, après vous avoir enchantés de ses vues de charme place Clairefontaine, cette exposition largement consacrée à la préservation de la nature, sombre dans l’horreur avec les superbes «abstractions» de

Mishka Henner,

qui dénonce avec une fureur rare les terribles offenses dont elle est victime. Ai-je dit abstractions? Façon de parler, bien sûr! Certes, esthétiquement elles le paraissent et on souhaiterait d’ailleurs qu’elles le fussent. Hélas, non; c’est des photos de paysages bien réels, prises par satellite, récupérées sur Internet, imprimées sur de grands tableaux d’aluminium et représentant toute l’horreur des fermes bovines et porcines états-uniennes qui s’étendent sur d’immenses territoires sacrifiés à cet effet. Faute d’espace rédactionnel, je laisse à l’aimable galeriste le plaisir de vous décrire en détail, lors de votre visite, les abominables crimes contre la nature qu’illustrent, par exemple, «Randall County Feedyard, Amarillo, Texas» ou «Centerfire Feedyard, Ulysses, Kansas», ces horribles parcs US-américains d’engraissement animalier. Né en 1976 à Bruxelles, Mishka Henner, l’auteur de ce réquisitoire photographique, vit et travaille à Manchester et exploite pour la bonne cause la capacité de surveillance des satellites en l’extrayant d’Internet(4). Quant à son confrère canadien

Edward Burtynsky,

s’il jette un regard – plus indulgent, tout de même – d’en haut sur la terre, il l’observe de nettement moins haut (d’un avion de tourisme). Par contre, il photographie lui-même ses paysages, soit modifiés par l’homme et son industrie, soit dans leur beauté encore peu ou pas altérée. L’un des exemples les plus réussis (et connus) de son art est «Markarfljot River N° 3, Erosion Control, Southern Region, Iceland» de sa série «Water, 2012». Ici un splendide tableau, également à l’apparente abstraction, représente les méandres de la rivière glaciaire islandaise Markarfljot dont les fréquents changements de parcours font l’objet d’une surveillance permanente. Né en 1955 à Saint Catharines, Canada, Burtynsky commence à s’initier à la photo dès ses 11 ans. Passionné par cet art, il étudie photographie et média à l’Université de Ryerson, dont il sort diplômé en 1982. Également diplômé en Arts graphiques au Niagara Collège, Welland, il fonde en 1985 un laboratoire et centre de photographie argentique et digitale, largement reconnu dans le monde de la photographie de Toronto(5). Mais voilà que Goethe(6) me rappelle au pays avec un clin d’oeil en direction d’

Yvon Lambert

qui, après sa percutante expo «Viva Cuba» de ce début d’année (déjà chez Clairefontaine), nous revient aujourd’hui avec ses magnifiques tirages gélatino-argentiques barytés des friches et vestiges des Terres Rouges et d’Esch-Belval. Bien qu’exposé de manière assez discrète auprès des talents venus des pays lointains, ses photos et celles de son «workshop» occupent davantage l’espace vers l’arrière du rez-de-chaussée et au premier. À quoi s’ajoute (surtout pour nous, souvent anciens de la sidérurgie) l’espace sentiment, ainsi que notre intérêt non seulement artistique mais historique de ces remarquables photos. Ainsi que je vous l’ai communiqué dans mon article de janvier(7), Yvon Lambert est né à Luxembourg en 1955. Après avoir travaillé comme ingénieur technicien dans la sidérurgie, il fait des études de photographie à Bruxelles. Son premier projet photographique publié s’intitule «Naples Un Hiver», travail réalisé grâce aux Pépinières Européennes en 1990-91. Il réalise en 1994 pour le Ministère français de l’Agriculture et la BPI du Centre Georges Pompidou un reportage en Roumanie et prendra part à l’exposition «D’Est en Ouest, chemins de terre et d’Europe». Ajoutons-y Brennweiten der Begegnung en 2005, ses Chroniques New-Yorkaises de 2004, tout comme bien d’autres productions et expositions que je ne saurais énumérer ici.

Giulio-Enrico Pisani

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1) Expositions jusqu’au 21 octobre dans les espaces 1 et 2 de la galerie, respectivement au 7, place Clairefontaine et, à deux pas de là, au 21 rue du St-Esprit. Ouverture de mardi à vendredi de 14,30 à 18,30 h et le samedi de 10 à 12 et de 14 à 17 h.

2) L’espace me manquant dans la présentation de cette expo collective, je vous invite à découvrir l’extraordinaire technique de Masuyama, ainsi que sa bio, dans mon article de 2015 sur www.zlv.lu/spip/­spip.php?article14738

3) Comme Jenny Holzer, Markus Lüpertz ou Christian Boltanski et tant d’autres, qui purent, en créant expressément pour ces locaux, exprimer pleinement leur position vis-à-vis du parlement et de son histoire. Liebchen réalisa en fait une véritable étude psychologique sur comment ces artistes avaient conçu, réalisé et intégré leurs créations dans l’immeuble du Reichstag, tout comme sur la rencontre et l’interaction entre art et politique.

4) Façon de procéder détaillée sur le site www.mbal.ch/exposition/mishka-henner/

5) Éléments bio extraits notamment de https://fr.wikipedia.org/wiki/Edward_Burtynsky

6) Souriez ! Il lui arrive de murmurer à l’oreille d’employés d’ARBED à la retraite «Warum in die Ferne schweifen, wenn das Gute liegt so nah?» (Pourquoi vagabonder au loin quand ce qui est bon est si proche?)

7) www.zlv.lu/spip/­spip.­php?­article18226. Mais lire aussi l’excellente interview de Grégory Cimatti sur www.lequotidien.lu/culture/expo-cuba-vu-par-le-photographe-luxembourgeois-yvon-lambert/

Freitag 6. Oktober 2017