Le «Nouvel Ordre Moral» (1) ou

La Dictature du Politiquement Correct

Nos ancêtres ont lutté des siècles durant, jusqu’à ma jeunesse dans les années 50-60 incluse, pour ce suprême bien de l’esprit qu’est cette liberté d’expression qui vient parachever et couronner la liberté de pensée. Suite à ce long combat, jalonné de hauts et de bas, la liberté d’expression brilla dans les années 60-80 au-dessus des cendres de presque toutes les censures qui s’évanouirent l’une après l’autre, comme autant de geôles honteuses d’avoir existé. Mais nous-nous étions réjouis trop tôt, car rien n’est jamais acquis. Pis encore: les acquêts peuvent être remis en question par les causes les plus inattendues. Et dans ce cas, c’est le droit de s’exprimer librement et notamment de dire son mécontentement, mais compris de manière obtuse, bornée par les uns, qui allait se dresser contre la libre expression de la pensée des autres. Aussi est-ce, par absurde, justement la fin des anciennes censures, qui allait engendrer de nouveaux censeurs. Et ceux-ci exigent toujours plus souvent, sous peine d’esclandre, voire de dépôt de plainte, que tous propos, images ou écrits publics se plient à une bienséance tenant compte des susceptibilités de tout un chacun, qu’il s’agisse de personnes physiques ou morales (2). Conséquence: toute notre culture écrite, orale et visuelle se voit progressivement forcée de glisser dans le standard, le communément-acceptable, le ne-dérangeant-personne, le gnangnan et la mièvrerie passe-partout imposée par le politiquement correct.

Ainsi, après avoir échappé à la paranoïa des dictateurs et aux chaînes religieuses, devrons nous-nous résigner à subir la susceptibilité des sans-esprit coupeurs de cheveux en quatre? Après avoir trente ans durant tout pu dire, écrire, dessiner, peindre et chanter, devrons-nous de nouveau apprendre à tourner et retourner trois fois nos mots dans la bouche, à sous-entendre, à nous exprimer par symboles et allusions, pour tromper les nouveaux censeurs, au risque de ne plus être compris que d’une élite, comme au temps de l’inquisition? C’est qu’une réponse négative à ces questions entraînera la question suivante: pouvons-nous-nous insurger contre cette atteinte à nos libertés, oeuvre d’individus et associations paranoïaques, sans nous voir taxer absurdement de néo-fascistes? Je dis bien absurdement, car le fascisme ne défend pas du tout la liberté d’expression, mais la restreint, voire l’interdit complètement, exigeant que tous les moutons bêlent à l’unisson selon le bon plaisir du duce. J’invite volontiers ces associations chatouilleuses à me signaler des dictatures où elles auraient le plein droit de défendre librement leurs idées et intérêts.

Le pire, en effet, c’est que ces messieurs-dames les allergiques à l’humour et au politiquement incorrect ne se contentent plus de jouer les offensés face à des atteintes verbales ou imagées à leur sensiblerie, mais passent à l’offensive. Et cette offensive s’exprime plus d’une fois par des revendications d’un extraordinaire ridicule, qui sont en outre souvent contradictoires. Il y a, par exemple, ceux qui veulent démonter la statue de Nelson à Trafalgar Square sous prétexte qu’il aurait été partisan de l’esclavagisme, donc un «suprémaciste blanc» (3) et il y a ceux qui veulent interdire les crèches (4) dans des lieux publics au nom de la laïcité. Or, Nelson n’est pour l’Anglais moyen ignorant tout de ses sympathies esclavagistes, qu’un symbole de sa «supériorité» historique sur les Français, les crèches de Noël n’étant pour leur part que d’anciennes traditions populaires. Et pourquoi ne pas devenir des iconoclastes comme les vandales de Daesh et détruire oeuvres d’art, églises, mosquées, temples, synagogues et monuments! Ailleurs encore, les uns veulent que l’on extirpe toute allusion raciste des livres d’histoire, quand d’autres veulent que notre histoire n’ignore rien des attitudes et actions racistes de nos ancêtres. Faudrait savoir!

Quant aux attitudes courantes, à la critique, aux sous-entendus, aux par-absurde, aux à-contrario, au deuxième ou troisième degré, à l’humour en général, mais également à la simple politesse, prenez garde, amis lecteurs! On a rapporté il y a peu sur une chaîne TV française le cas d’un homme qui, entrant quelque part avant une femme et lui ayant tenu la porte ouverte, s’est fait vertement traiter de misogyne et de macho se croyant supérieur. Son attitude prétendument machiste aurait enfreint la règle d’égalité hommes-femmes. Donc plus question de se lever pour une dame dans un bus, à moins qu’elle ne soit très âgée et handicapée. Et encore... Si elle ne l’est pas assez, vous pourriez être taxé de jeunisme (Qui vous vous croyez-vous, espèce de jeunot?). Quant à la critique et à l’humour, méfiez vous! Certes, vous n’ironiseriez pas aux dépens d’un faible ou d’un boiteux (pardon! mal-marchant), ou d’un aveugle (pardon! malvoyant). Non, bien sûr, mais vous moquer de la coupe de cheveux de telle championne olympique? Risqué tout de même; car si elle préfère les femmes, vous serez traité d’homophobe: si elle est d’origine africaine, de raciste: s’il lui arrive de prier en direction de la Mecque, d’islamophobe, ou si elle fréquente la synagogue, d’antisémite. Et n’importe lequel de ces reproches risque (ou risquera bientôt) de vous faire condamner par un juge à la page, à moins qu’un(e) très bon avocat(e) ne le convainque que votre critique visât exlusivement la tignasse de la dame.

Le comble de l’absurdité consiste aussi pour les défenseurs du politiquement correct à faire aujourd’hui du mépris de ses règles (d’ailleurs non écrites) une caractéristique de la pensée d’extrême droite et de l’humoriste bien souvent un réactionnaire et même un facho. Il est certain que de nos jours, des humoristes anticonformistes comme Pierre Desproges ou Coluche feraient l’objet d’innombrables plaintes et de bon nombre de procès ou, pour le moins, de sévères sanctions sociales et professionnelles. Justement, voilà que j’apprends dans L’Express du 19/12/2017 l’éviction par France 2 de Tex (Jean-Christophe Le Texier). Invité à l’émission de Julien Courbet «C’est que de la télé» sur C8, il avait plaisanté sur la violence conjugale en déclarant: «Les gars, vous savez ce qu’on dit à une femme qui a déjà les deux yeux au beurre noir? [...] On lui dit rien, on vient déjà de lui expliquer deux fois» (5). Contre cet impair, Riss (Laurent Sourisseau), rédacteur en chef de Charlie Hebdo, a dénoncé dans son édito: «Fini de rigoler, fini le second degré, fini l’humour noir...». Plus nuancée, mais en fin de compte tout aussi claire, la comédienne et comique Anne Roumanoff précise dans son blog: «Ok la blague de Tex était pourrie, nulle et machiste, mais il me semble qu’il s’est excusé. Tex n’est pas Bertrand Cantat! Défendre le droit des femmes, oui, faire régner le politiquement correct par la terreur, non!» Le même jour, le comique Jean-Yves Lafesse regrette sur sa page Face book d’être le seul comique (célèbre), avec Anne Roumanoff, à s’insurger contre la tyrannie du politiquement correct exercée par France 2. Je le cite:

«Alors Tex ressort une vieille blague bien pourrie de derrière les fagots sur une autre chaine que la sienne en plus!», écrit-il, choqué, «Et il se fait virer (...) Ben quoi, les comiques, vous avez peur? De perdre vos entrées sur France 2? Vous faire défoncer par le Nouvel Ordre Moral? Tout le monde sait qu’on perd tous les jours un peu plus de liberté, dans tous les domaines et il n’y aurait que les comiques qui ne l’auraient pas remarqué, ou feindraient-ils de ne pas le voir? Dans les années 80, 90, 2000, pourtant vous en avez fait, tous, des sketchs sur les nanas, les noirs, les arabes, les juifs, les gays, les belges, les nains. Bref, tout le monde y est passé, quoi. Mais c’est ça l’humour, il y en a pour tout le monde, un comique qui fait consensus à 100% ça n’existe pas et heureusement! Alors merde quoi, ce qui arrive à Tex, c’est qu’il ressort une vieille blague qu’on a tous racontée, mais ça, c’était avant... ce qui prouve que la censure est à l’oeuvre aujourd’hui ...

En relisant les titres de mes canulars je réalise que je ne pourrais plus en passer que la moitié aujourd’hui et encore... Pourtant ils passaient à 9 heures du matin sur une des 2 plus grosses radios de l’époque... Parce qu’on fait une blague sur les gays, ça veut dire qu’on est homophobe?... une blague sur les hétéros, hétérophobe? Sur les bretons, qu’on est normand? À l’arrivée, les comiques feront ce qu’on leur dira de faire, là où on leur montrera et quand il le faudra. Alors certaines diront, ouais, mais c’était pas le moment de sortir ça, Tex a eu tort. Ok, mais il a présenté ses excuses, il avait prévenu que ce n’était pas politiquement correct. Ça mérite de se faire virer?... Alors sortez les ouvriers des chantiers, les députés de l’assemblée, les sportifs des vestiaires, les élèves des écoles, les soldats des casernes, les chirurgiens des blocs! Parce que tout le monde raconte des conneries, tout le monde raconte des blagues ... des plus ou moins drôles, mais ça c’est une affaire de goût, pas de censure! D’ailleurs, je ne sais pas si vous l’avez remarqué, mais il y a moins d’histoires drôles depuis quelques années... D’où vient cette pénurie? Le Nouvel Ordre Moral s’est insinué partout. Méfiez-vous...»

Ensuite Jean-Yves Lafesse revient sur les fameux mots du pasteur Martin Niemöller: «Quand ils sont venus chercher les communistes, je n’ai rien dit. Je n’étais pas communiste (...) etc.», dont tous connaissent la suite, enfin, presque tous (6), puis le paraphrase à sa manière: «Quand ils ont viré celui qui a fait une blague de mauvais goût sur les femmes, toi le comique tu n’as rien dit; tu ne faisais pas de blague sur les femmes. / Quand ils ont viré celui qui a fait une blague de mauvais goût sur les animaux, toi le comique tu n’as rien dit; tu ne faisais pas de blague sur les animaux. / Puis ils t’ont viré pour une blague de mauvais goût sur une pomme de terre, mais il ne restait personne pour protester...». Voilà pourquoi il faut que vous-vous leviez et vous éleviez contre la dictature des bornés, des sans-esprit, des sans-humour, des champions du politiquement correct, même quand vous n’êtes pas directement concernés. Votre tour pourrait venir plus tôt que vous ne le pensez. (7)

Giulio-Enrico Pisani

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1) «Nouvel Ordre Moral» : Expression de Jean-Yves Lafesse

2) Comme les dizaines de milliers d’associations contre ou pour quelque chose, de protection de(s)..., de défense de(s)..., pour les droits de(s)…, pour l’égalité…, pour la promotion de…, etc, etc., dont la tâche est respectable et utile, mais dont les dirigeants sont souvent affligés d’une susceptibilité à fleur de peau et d’une absence complète d’humour, dès qu’on touche à l’objet de leur engagement.

3) Medias-Presse.info 27.8.2017.

4) La crèche ne correspond à aucune réalité historique ou dogme religieux, mais a été inventée en 1223 par François d’Assise (connu pour la fertilité de son imagination), afin de symboliser pour le petit peuple de Greccio (prov. de Rieti) et environs, un Jésus de pauvreté. Il s’agit donc, tout comme l’arbre, les rois mages, etc., d’une tradition populaire d’opposition éthico-philosophique (simplicité, modestie – François était surnommé le Poverello, le pauvre hère – reprise plus tard par Luther) au faste, au luxe, aux splendeurs et au clinquant de l’église catholique.

5) Et ce en dépit de ses regrets publics : «Mes excuses les plus sincères à toutes les personnes que ma blague a pu blesser. Je m’oppose fermement à toutes formes de violences faites aux Femmes».
6) Voir encadré.

7) Notamment chez ceux d’entre vous qui, parfois, (comme on dit chez nous) «kee Blad virun de Mond huelen»

Freitag 29. Dezember 2017