Tout feu tout femme

Azurs et incandescences de Lilas Blano

Cette fois, après l’hiver en 2013 et l’automne en 2016, c’est le printemps que choisit Lilas Blano pour venir nous présenter ses peintures à l’huile aux cimaises de la Galerie Schortgen (1). Il est vrai que je vous avais déjà parlé de cette exubérante dessinatrice et coloriste à l’incroyable richesse de poses féminines en 2007; mais c’était dans le cadre d’une exposition collective, où je ne pus encore l’apprécier ni vous la faire apprécier à sa juste valeur. Ces brefs regards arrière ont ceci d’intéressant, qu’en d épit d’une affirmation déjà très marquée du style Lilas Blano que je découvris il y a onze ans, ils font apparaître au fil de ses venues à Luxembourg une ouverture de plus en plus marquée à la vie et à la joie. Déjà forte en 2016, où son expo intitulée «L’instant même» me la fit comparer aux joyeusetés du fameux concert de Moussorgski, «Tableaux d’une exposition», cette ouverture à la joie s’épanouit aujourd’hui encore davantage. Le printemps y est réellement à l’honneur et cela non seulement dans la richesse et l’exubérance des poses, des toilettes et des couleurs, mais aussi dans les expressions des visages féminins, dont ont largement disparu froideur et scepticisme, pour s’épanouir en un véritable hymne à la joie.

Mais attention, amis lecteurs, plutôt que de rappeler la grandiose solennité de l’«Hymne à la joie» de Beethoven, «Tout feu tout femme» en évoque la flamboyante incandescence. L’éventail de créations qui vous est présenté aujourd’hui est littéralement – Il faudrait dire picturalement – tout feu tout flamme et folâtre délicieusement en rayonnant la joie de vivre, l’exubérance, la pétulance, le charme, la tendresse... Nous retrouvons en fait dans les tableaux féminins de Lilas Blano ses propres reflets, ses soeurs, ses cousines, ses amies du coeur, sûres d’elles et de leur rôle, ici pensives et réfléchies, là pétillantes et brillantes, affichant une belle assurance et affirmant fièrement leur féminité délicieusement surannée. Elles ont vraiment l’air de pouvoir avoir été peintes n’importe quand depuis le milieu du XIXème siècle. Les scènes, que ses multiples alter-ego composent sous le fin charbon et les pinceaux de notre artiste, caressent notre sens esthétique comme autant d’instantanées joyeuses se moquant du temps, ou de représentations de mode se gaussant de la mode.

Voilà qui n’est guère précis comme description, me direz-vous. Ah oui? C’est vite dit. Je voudrais vous y voir. Ne me demandai-je pas déjà dans mon précédent article, comment oser plus que des approximations, si l’on veut inscrire les attitudes enjouées, voire fofolles, tout comme les chatoyants et gais costumes des héroïnes de l’expo, dans une époque quelconque entre le 2ème Empire et les Trente glorieuses? De plus – et là encore je vais être amené à me répéter, – l’humour reste largement présent, la douceur continuant à gagner du terrain sur l’angulosité de 2013. Jadis plutôt cousine de la peinture moqueuse, voire satirique, des Toulouse-Lautrec, Giovanni Maranghi ou Marlis Albrecht, elle se rapproche davantage encore, mais en plus mobile, gracieux et gaiement obombré d’orient, de l’amabilité facétieuse et taquine d’un Roland Schauls. Mais toute comparaison boîte. Ce dernier préfère évoluer dans l’expressionnisme statique d’un Joseph Kutter dont la force des personnages reste potentielle et comme refreinée, lorsque, après avoir été un moment contenue, l’énergie des héroïnes de Lilas Blano tend à exploser aux yeux du spectateur. Lilas Blano dépasse vite le repos, pour dynamiser les expressions et la gestuelle de ses personnages par le mouvement, en leur insufflant une vigueur festive non dépourvue ci et là d’une authentique pugnacité.

Cette énergie, elle en réalise avant tout l’expression par le dessin, ce qui lui fait dire: «Le dessin est essentiel dans ma vie, il s’impose à moi et je ne peux l’ignorer...». Plus personnel encore et moins proche de Toulouse-Lautrec, donc plus moderne et moins parodique que jadis le sien, le graphisme de Lilas Blano n’en marque pas moins la puissante dynamique de son style. Celui-ci se voit en outre tout à la fois rehaussé et adouci par une riche peinture à l’huile, où diverses nuances de turquoise et de verts, notamment chartreuse, mousse et canard, font contrappunto à une large gamme de saumon, orange, rose, rouges brique, sang de boeuf et rouille. La combinaison peut parfois sembler risquée, mais se révèle aussi réussie que ces accords harmoniques dissonants recherchés dans la musique des Haydn ou Mozart. Sa palette est, bien entendu, bien plus vaste et rehausse fortement ses sujets devant des plans moyens, ou arrière-plans (fonds) très variés, qui valorisent toujours avec un parfait à-propos les sujets dépeints.

Moins incisive que son trait, sa palette privilégie le pastel. Voilà qui ajoute aussi bien densité que douceur au dessin très typé, ce qu’elle illustre à merveille par des tableaux comme «Cercleuses», «Hula Hoop», ou «Glamour sur mesure» et tant d’autres, imaginés, entrevus et réalisés suite à ses introspections créatives. «Grâce à ma baguette de bois brûlé, je les entrevois» explique-t-elle. «Puis avec des pigments et de l’huile, je les fixe». Oui, car pour Lilas Blano, c’est dans et par l’introspection qu’est conçue l’oeuvre d’art. «La solitude a toujours été un processus de création pour moi. C’est la cour de récréation pour les nombreux personnages qui évoluent en moi. Je les peints quand ils me le permettent et avant qu’ils ne retournent à leurs occupations... ». Et c’est peut-être dans son merveilleux tableau «Kit de couronne» qu’elle exprime le mieux cette multiplicité. Son Moi assis, songeur, introverti, s’interrogeant, se transcende et se transforme progressivement en son Moi créatif, qui l’embrasse et l’élève au-dessus de ses potentiels bleutés plus sombres vers ces clartés rose-orangées quasi-solaires dont le Zoroastre perse n’est pas fort loin.

Oui, car l’orient est omniprésent dans l’oeuvre cette Française d’origine circassienne qui est née en Syrie en 1965 et a étudié aux Beaux-arts de Reims. Encore étudiante, elle remporte le premier prix pour la bouteille de Champagne de collection BSN. (2) Diplômée, elle se consacre à la publicité et réalise logos et affiches. En 1991, elle rejoint à Londres les studios d’animation Amblimation de Steven Spielberg sur le film Les 4 dinosaures et le cirque magique. À partir de 1993 l’artiste dévoile pleinement son talent de peintre. Trois années durant, elle se consacre à la découverte des secrets de la peinture à l’huile et réalise grand nombre d’oeuvres. Puis, durant sa période montpelliéraine, elle peint la vie extérieure de la cité, les allées et venues du quidam. Après un dernier détour par les studios d’animation londoniens Warner Bros pour les films Space Jam en 1996 et Excalibur, l’épée magique en 1997, ainsi qu’en 2000 au Luxembourg pour Tristan et Iseult, elle se consacre pleinement à la peinture. Les expositions se suivent dès lors dans toute la France, aux USA et au petit Grand-duché, où Jean-Paul Schortgen expose ses oeuvres notamment en 2007, 2013 et 2016 à Luxembourg ville, rue Beaumont et en 2011 au Parc merveilleux de Bettembourg. Mais aujourd’hui, pour vous, c’est aujourd’hui qui compte et aujourd’hui c’est rue Beaumont jusqu’au 16 mai.

Giulio-Enrico Pisani

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1) Galerie Schortgen, 24, rue Beaumont, Luxembourg centre. Exposition Lilas Blano mardi à samedi de 10,30 à 12,30 et de 13,30 à 18 h. jusqu’au 16 mai.

2) Acronyme de Boussois-Souchon-Neuvesel, groupe verrier puis agro-alimentaire.

Glamour sur mesure

Freitag 27. April 2018