«D’Seelebunn»

D’Ottange à Differdange et de ses débuts jusqu’à sa fin

Il était une fois... c’est par ces mots que commencent tous les contes ayant bercé notre enfance et même si l’auteur n’emploie pas la même formule magique pour introduire son très beau livre qui vient tout juste de paraître, l’histoire du transporteur aérien en question racontée par Luciano Pagliarini s’avère au fil des pages tout aussi passionnante que les récits d’autrefois.

C’est que le funiculaire transportant le minerai de fer par les airs auquel l’auteur s’est intéressé de façon très approfondie dans cet ouvrage a également rythmé notre jeunesse à nous et laissé dans notre mémoire un souvenir visuel et sonore indélébile.

Si sous le pont Mirabeau la Seine continue à couler, tel n’est pas le cas en ce qui concerne ce transporteur aérien qu’on croyait éternel et qui lui a suspendu son vol pardessus monts et vallons pour de bon. C’est peu dire et ce au risque de passer pour quelque grand sentimental, que ses ronronnement et cliquetis autrefois si familiers voire rassurants, depuis nous manquent cruellement...

Il y a une fin à tout

«Esou laang d’Seelebunn leeft ass nach neischt verluer a »mär brauche net ze faerten« – tant que le funiculaire fonctionnera rien n’est perdu et on n’aura pas de souci à se faire... telle fut même notre devise entre amis à l’époque c.à.d. au tout début des années 70 au moment de l’ère hippie finissante alors que nous sentions bien quelque part que pour nous également et par la même occasion le temps de l’insouciance était en train de s’achever de façon inéluctable et définitif.

Mais Luciano Pagliarini, l’auteur de ce beau livre prouve qu’en la matière il y a encore bien plus grands nostalgiques que nous.

L’histoire détaillée de la rocaille transportée sur 12 km et demi par voie aérienne d’Ottange à Differdange et tout ce qui tourne autour, c’est lui en grand connaisseur des choses de la mine, qui après des recherches approfondies sur le sujet est venu nous la raconter avec sa verve et son ardeur habituelles. L’amateur passionné et éclairé... à la frontale n’en est pas à son premier coup d’essai ayant jusque là publié plusieurs ouvrages concernant l’histoire de l’exploitation minière dans le bassin franco-luxembourgeois du même nom.

«Gare la mine !» si on venait à perdre la mémoire collective

Le spéléologue-galerien s’était contenté jusque là d’un travail en profondeur consistant à remonter le temps en parcourant les galeries désertées depuis quelques décennies déjà suivant le fil d’Ariane laissé à l’entrée tel un cordon ombilical qui une fois dans le ventre de la terre l’empêcherait de s’y perdre en lui faisant retrouver la lumière le reliant au présent. Cette fois ci Luciano Pagliarini le chanteur de louanges du bassin minier, le virtuose en sol mineur ressemblant comme deux gouttes d’eau de vie de Grappa au grand ténor disparu refait surface sans pour autant changer complètement de registre. Etant donné que c’est non pas la ouate mais toujours le minerai de fer qu’il préfère, c’est au souvenir de celui-ci une fois extrait et transporté par les airs qu’il s’est intéressé à travers sa nouvelle création.

Funiculi, funicula... de 1906 à 1980

Pagliarini originaire d’Oberkorn mais qui depuis s’est entiché d’Audun n’en est pas à son coup d’essai. Parmi toute une série de publications traitant du même sujet et dont il ne cesse de creuser le filon, on retiendra «L’autre Mine», «La Commune de Hussigny-Godbrange» ou encore une biographie sur le mineur-député rumelangeois J.P. Bausch. Luciano Pava... pardon Pagliarini est également musicien-saxophoniste du groupe -plus loufoque tu meurs... – siglé BIM (brigade d’intervention musicale) constitué et c’est selon de 3 à 10 musiciens se produisant en des endroits stratégiques souvent improbables choisis sur le tas, soit-il de ferraille où ils font leur tintamarre et boogie-woogie...

La «minette» sortie de la terre transportée par les airs

Et même si le cliquetis régulier des nacelles lors de leur passage obligé aux pylônes désormais rouillés, là où des fois surchargées il leur arrivait de perdre une partie de leur charge, s’est tu pour de bon, il continue à raisonner dans nos têtes telle une agréable ritournelle nous ramenant au passé.

Au ballet incessant des nacelles, au bruit aucunement gênant mais bien au contraire familier et rassurant, transitant nuit et jour 24 heures sur 24 par les hauteurs boisées, a fait place un silence assourdissant. Je me rappelle que pour traverser il fallait attendre que les nacelles se soient croisées avant de pouvoir passer vite fait en dessous.

Alors que notre tronçon à nous fut plutôt celui allant du départ jusqu’au mont du chat, berceau de la Jeunesse d’Esch, l’auteur originaire lui d’Oberkorn semble s’être davantage attardé sur ce deuxième secteur du funiculaire survolant le bel val pour surplomber ensuite les faubourgs de l’ancienne cité du fer avant de déverser ses contenus dans les hauts-fourneaux Hadir. C’est un livre cadeau à offrir pour les fêtes de fin d’année permettant de raviver les souvenirs des anciens et le faire connaître la légendaire «Seelebunn» aux plus jeunes.

L’accent mis sur les détails techniques de l’installation

Le seul petit reproche qu’on pourrait lui adresser c’est que féru de technique Pagliarini s’est de ce fait bien davantage attardé sur la construction en elle même et de ses spécificités, c’est son choix, au détriment de la petite histoire et des nombreuses anecdotes – vraies ou fausses – mais toujours intéressantes gravitant autour de la «Seelebunn». Qu’il s’agisse des ouvriers-monteurs assurant l’entretien, des réfractaires cachés prés de la station d’angle au «Katzebierg» ou encore de voyageurs clandestins, contre-bandiers ou simples garnements en mal de sensations fortes attrapant les wagonnets au vol, c’est ce volet là que nous aurions voulu y voire quelque peu mieux développé! Sinon le bouquin ayant de surcroît le mérite d’être bilingue vaut largement le détour ne serait-ce que par les très nombreux documents et photos rétro.

Le livre au prix de 40 euros est en vente dans toutes les librairies, au Musée des Mines à Rumelange ainsi qu’à la mairie de Sanem/Belvaux.

Guy van Hulle

Freitag 21. November 2014