Les créations singulières de Gérard Cambon

Nombre de reconnus spécialistes d’art moderne « bien informés », juge que les oeuvres appréciées du commun des mortels comme belles, émouvantes, ou simplement jolies, voire ludiques, n’appartiennent pas au domaine de l’art. Ils se trompent, bien entendu. Libre à eux de me traiter de béotien, dépourvu de cette culture artistique savante qui leur fait admirer un tas au milieu d’un bac de sable, ou un carré traversé de quelques traits de couleur sans autre signification que celle du marché ou du nom de l’artiste, comme chefs d’oeuvre valant des millions. Moi, ainsi que me l’ont déjà témoigné nombreux lecteurs et artistes présentés, mon respect va à cette expression artistique du talent humain née de l’artisanat. Au Moyen-âge, à la Renaissance et plus tard encore, d’immenses peintres et sculpteurs comme le Maître d’Elsloo, les Brueghel ou Michel-Ange, se considéraient d’abord comme artisans, puis comme maîtres-artisans(1). J’insiste là-dessus, parce qu’un bon ami me souffla en fronçant légèrement le nez, que le travail de Cambon était de l’artisanat. À quoi j’ai répliqué, 1°, « Où serait le mal ? » et, 2°, « On va pourtant bien au-delà ». En effet, puisque l’artisanat, communément considéré comme reproduisant adroitement l’utile et/ou le beau, est la base même de l’art(2), c’est justement quand on y injecte l’imagination et le facteur créatif, qu’il devient – sculpture, peinture ou autre création artisanale – de l’ART.

En effet, pour ce qui est de l’imagination et de la créativité, j’aime autant vous dire que Gérard Cambon n’a de compte à rendre à personne. Certes, rien de trop sérieux, de charmeur, de romantique ou d’austère dans ce qu’il expose aujourd’hui à la Galerie Schortgen(3) ! Cambon aime la veine ludique et amusante, qui fait appel au grand enfant que nous sommes souvent restés au fond de nous-mêmes. Ses sculptures sont surtout originales et réjouissantes. Elles rappellent aussi leur enfance aux plus âgés, qui ne connurent pas ces jouets sophistiqués électroniques pensant et agissant tout seuls, mais qui les assemblaient avec des bouts de bois, ficelle, tissu ou papier, des clous, vieux boutons, cailloux, de la terre glaise et j’en passe.

Nous en improvisions des jouets merveilleux. Ici le niveau est évidemment tout autre, aussi, lorsque je découvris son exposition l’Avventura, début 2016, je fus épaté. Oui, car l’aventure où m’entraînait cet atypique et extraordinaire sculpteur à l’univers étrange et à l’onirisme éveillé, fruit de son imagination débordante mais empreinte d’une profonde matérialité, ce ne fut pas l’adoration, non, mais bien l’étonnement, l’épate et la réjouissance.

Aussi, est-ce sans aucune prétention ou vanité que l’artiste nous permet de découvrir son style sur son site http://cambon.org/, afin de mieux saisir la perception personnelle qu’il a de son oeuvre et qu’il désire nous transmettre.

En voici trois brefs extraits : « Mon but », nous dit-il, « c’est de toucher l’imaginaire des gens. Je veux qu’ils s’approprient mes mobiles, mes bas-reliefs et tout le reste, qu’ils se créent leurs propres histoires, qu’ils se fassent leur cinéma. Je recherche une émotion, une réminiscence, un rêve.

Pour cela, j’ai besoin du figuratif, de l’humain, de la vie... ». Et d’ajouter un peu lus loin : « La matière, c’est la base de tout. La mienne, c’est d’abord une pâte que je prépare et qui sert de fondement, de liant et qui évolue selon les besoins. Ce n’est pas de la « récup », mot que je trouve exécrable. Pour certaines pièces, les matériaux sélectionnés viennent intégrer un ensemble.

Pour d’autres, c’est l’inverse. » Puis il conclut : « Je déteste les assemblages de pacotille, que l’on assimile parfois à l’art brut. L’art brut, c’est autrement plus inspiré. Pour ma part, je construis, j’intègre, j’essaie de fusionner des choses, simplement... ». De mon point de vue, le travail de Gérard Cambon serait apparenté à l’art singulier(4) et si je me trompe il saura bien vous l’expliquer lui-même, lorsqu’il présentera son « ATMOSFER » à la galerie ces vendredi 24 et samedi 25 novembre.

Gérard Cambon est né à Toulouse en 1960 et réside en région parisienne.

Autodidacte, il commence à créer vers l’âge de 35 ans ; « ... à la recherche d’une fusion des éléments », pouvons-nous lire sur le site de la Galerie Béatrice Soulié de Paris, où il expose fréquemment. Et à aucun moment cette recherche permanente, cette fusion, ce sempiternel renouvellement, ne se démentiront. Il expose régulièrement depuis une quinzaine d’années en Europe et surtout en France, mais aussi en Allemagne, en Belgique, en Suisse et au Luxembourg, ainsi qu’aux Etats-Unis, où l’on a déjà pu admirer ses créations notamment à Chicago, New-York, Los Angeles, Salem, Dallas, ou Seattle. Chez nous, en tout cas, à Luxembourg ville, son succès a été immédiat. Il est évident, que l’originalité et la magie, tant de ses machines imaginaires que de ses petits meubles fantastiques, de ses bas-reliefs mystérieux ou de ses petits personnages stylisées, qui intriguent et fascinent tout à la fois, tout cela donc, y est pour quelque chose.

Je me permettrai juste encore de vous rappeler un bref extrait de mon dernier article, pour mieux vous permettre de situer son grand talent dans le monde de l’art. « Ses étonnantes créations et ses artéfacts sculpturaux n’ont en effet rien en commun avec ce qu’on retrouve habituellement de nos jours parmi les différentes sortes d’art basées sur la récupération ou le recyclage.

Ces techniques, déjà mises à l’honneur dès les années 1917/18 par le courant Dada, connaissent aujourd’hui, avec la mode du bio, du recyclage et avec le renchérissement des matières premières, un regain de popularité.

Mais, travaillant principalement avec les déchets quotidiens fournis par la société de consommation, ces artistes font plus souvent dans l’abstrus que dans l’authentique originalité et dépassent rarement un niveau assez médiocre. Il en va tout autrement de Gérard Cambon, dont on voit, devine, sent littéralement la charge de patiente recherche, de créativité et d’amour, qui sature chaque centimètre carré et cube des éléments à l’origine de ses créations ».

Vous décrire dans le détail les travaux exposés serait une véritable aventure ; mais si d’une part je ne peux les passer en revue dans ces colonnes, de l’autre je ne voudrais pas vous priver du plaisir de l’exploration. Ce n’est d’ailleurs pas mon rôle. Seul une visite de la galerie peut vous faire découvrir les créations de Gérard Cambon et vous réjouir, tant par leur aspect esthétique et imaginatif que porteur de rêves et de souvenirs. Quant à l’histoire très particulière de chacune de ces sculptures-compositions, je l’abandonne à votre perspicacité et imagination. Découvrez, par exemple, ce merveilleux véhicule utilitaire (à vous de trouver pour quoi) « Aspirato-loco ret », ou bien votre prochaine écurie de course « Astro-locos ret », ou encore la collection de souvenirs de voyage de l’arrière-grand-père en Afrique équatoriale avec « NAMBIAS », mais encore... Non, il faut que j’arrête là. À vous de jouer à présent !

Giulio-Enrico Pisani

* * *

1) Le Dictionnaire historique de la langue française publié sous la direction d’Alain Rey donne d’autres origines du mot « artiste » au Moyen Âge, mais avec des significations différentes, qui pour certaines ne sont plus d’usage, comme « étudiant des arts libéraux à l’université ». Il a aussi été utilisé à la place d’artisan ou pour indiquer qu’un objet a été « fait avec habileté et méthode, avec art ». La plus ancienne mention du mot artiste apparaît dans La Divine Comédie de Dante Alighieri. La première mention se trouve dans le chant XIII du Paradis (Wikipedia)

2) La première chose qu’on apprend à l’école d’art, est la copie, reproduction artisanale aussi fidèle que possible.

3) Galerie Schortgen Artworks, 24, rue Beaumont, Luxembourg centre. Exposition mardi à samedi de 10h30 à 12h30 et de 13h30 à 18h. jusqu’au 14 décembre. L’artiste signera son nouveau livre, ATMOSFER, vendredi 24 et samedi 25 novembre de 15 à 18h.

4) L’art singulier est relié à une vaste mouvance « post-art brut », que l’on a pu désigner également de différentes façons ; par exemple sous les noms d’« art en marge », « art cru », « création franche » ou encore « art hors-les-normes ». Les artistes dits singuliers revendiquent une certaine spontanéité face à l’intellectualisme des artistes établis. On peut ainsi reconnaître en Gaston Chaissac (1910-1964), pour la peinture, ou en Robert Tatin (1902-1983), pour la sculpture/architecture, les figures tutélaires les plus importantes de ce mouvement tout comme Jean-Joseph Sanfourche (1929-2010), dit « Sanfourche », peintre poète dessinateur et sculpteur français. (Wikipedia)

jeudi 23 novembre 2017