Markus Fräger : le charme magique d’un néo-impressionniste,

... ou qui y ressemble fort. Belle découverte, mais qui allait commencer par une surprise. Contrairement à son habitude, pourtant rarement démentie, d’exposer un ou plusieurs artistes dans chacun de ses deux espaces, notre bonne vieille Galerie Clairefontaine(1) ne nous présente en cette mi-janvier qu’un seul peintre dans un seul de ses deux espaces, le 1er, place Clairefontaine. En effet, ce samedi après-midi 20 janvier de ma visite, son espace 2 était paraît-il fermé, car réservé à la très prochaine venue d’un célébrissime photographe de mode italien, dont les oeuvres l’occuperaient durant la dernière semaine du mois et tout le mois de février(2). Mais, entre nous, je suis bien content de ne pas devoir vous présenter les deux expositions en même temps, car elles portent sur des genres tellement différents, que les coincer ensemble dans le même n° de notre modeste canard eût valu servir une Schwarzwälder Kirschtorte dans un Minestrone alla Milanese. Aussi me contenterai-je du premier artiste et pourrai me concentrer sur la petite, mais oh combien attachante exposition – elle ne compte que quatorze tableaux – de l’absolument exceptionnel peintre allemand Markus Fräger.

Me voilà donc transporté parmi les charmes et travers discrets de la bourgeoisie, ponctués de ses crises et dérapages ayant tant de mal à se révéler, de l’existence et de la coexistence bourgeoise donc, dans son expo intitulée « Die Besucher » (Les visiteurs). Apparentées de loin aux « conversation pieces »(3) de la peinture anglaise du XVIIIe siècle, mais transposées aux situations et coutumes de nos jours, les oeuvres de Fräger interrogent et portraiturent attitudes et caractères au quotidien par des figurations vibrantes de vie et rendues avec un savoir-faire magistral. Mais attention, les exceptions sont la règle et ce sont elles qui m’enchantent le plus. Quant à l’esprit de ces véritables tableaux de moeurs – et ils en ont tout plein, d’esprit –, il emprunte allègrement à travers les siècles aussi bien leur maestria des clairs-obscurs aux caravagistes, que ce quelque chose de coquin et d’espiègle qui épice certains impressionnistes français. Il est certain que Degas, Renoir, Monet et Courbet n’hésiteraient pas à l’inviter à leur table. Pourtant, étrangement, à ses débuts, il ne semblait pas du tout se prédestiner à une carrière de peintre et, moins encore, au genre de peinture qui allait devenir le sien.

C’est que né en 1959 à Hamm, en Rhénanie-Nord-Westphalie, Markus adolescent sera d’abord chanteur (années 1970) dans le groupe rock « California Wheelstand Kings », puis band-leader et fondateur en 1977, avec son frère Luitger et Thomas Szalaga, du groupe rockabilly, « The Ace Cats ». Il est vrai, cependant, que Markus se passionna déjà dans sa prime jeunesse pour la peinture, dont il fera plus tard l’essentiel de sa vie. En 1979 il entreprit des études d’art à la Hoch­schule für bildende Künste Braunschweig, étudia dès 1980 l’histoire de l’art et l’archéologie à la Wilhelms-Universität Münster, puis en 1986 auprès des professeurs Kaufmann et Fuchs. La même année il quitta les « Ace Cats » pour travailler comme concepteur-décorateur de théâtre, etc. Je dis etc., car citer tous les projets qu’il réalisa ensuite, sans hésiter à mélanger arts plastiques, décoration, illustration, musique et chanson, exploserait le cadre de cet article, sans vous intéresser pour autant.

Génie créatif et brillamment moderne, auquel tout semble réussir, c’est pourtant dans ce style néo-impressionniste intimiste d’une exceptionnelle plasticité, que la peinture à l’huile de Fräger charme et séduit le spectateur par ce qu’il perçoit comme autant d’instantanées de scènes tirées de la comédie humaine. Ajoutez-y un zeste de romantisme, mais aussi d’actualité permanente et vous conviendrez que Balzac ou Proust eussent autant aimé lui faire illustrer leurs oeuvres, que Manet, Renoir ou Degas le voir exposer avec eux dans les mêmes galeries. Profondeur, chaleur, vivacité, intimisme, saisis dans des pièces d’habitation ou d’autres lieux le plus souvent domestiques, sont autant de qualités qui nous poussent à participer activement aux représentations mises en scène par un Markus Fräger passionné, romantique, mais aussi analytique et quasi-classique. Encore un cas typique d’artiste qui provoque l’interaction créateur – spectateur !

Comment, en effet, ne pas se sentir touché, voire concerné, par les personnages et les scènes qui nous interpellent depuis l’ambiance de ses toiles, au point de nous faire vivre leur vibrant ballet ? Voyez sa Visiteuse à la veste d’or, « Die Besucherin mit goldener Jacke », au visage si émouvant, qui exprime l’attente-crainte accentuée par la nervosité des mains, mais aussi l’attente-espoir, l’attente-chance et l’assurance de ses propres charmes, de son érotisme valorisé par son épaule et son bout de poitrine nus ! Sa veste d’or, ou plutôt dorée, masque superficiellement sa condition modeste. Elle s’attend à affronter plus puissant qu’elle, mais elle connaît ses atouts. Un autre tableau, La Martyre, « Die Märtyrerin », offre plusieurs interprétations possibles. Je pense, moi, à une épouse effondrée, belle et bouleversante dans son chagrin, se détournant de la visiteuse du moment qui, surprise, mais à peine, sort de la chambre où elle a sans doute trafiqué avec le mari, homoncule sans importance propre, malheureux instrument de la douleur de sa femme. Je ne peux évidemment pas vous décrire ici tous les 14 tableaux et vous en abandonne la découverte. Franchement, je pense que plus d’un grand musée aimerait posséder certains de ces trésors de représentation psychologique, de talent graphique, d’harmonie chromatique et de subtile valorisation de sujets profondément humains.

Au fond, rien de bien révolutionnaire, d’hypermoderne, ou de pop (que pourtant il connaît bien) ! Et c’est sans doute ce qui amena notre confrère Luc Caregari (WOXX 16.6.2016) à écrire « ... alors que la forme en soi est tout à fait classique – les cadrages sont de facture traditionnelle et l’utilisation des couleurs et la technique employée sont du bon artisanat et ne représentent rien d’expérimental –, la disposition des personnages et leur entourage donnent une multiplicité de possibilités d’interprétation. Mieux encore : par la mélancolie que ses toiles exhalent, Fräger nous invite, nous force même, à nous interroger sur le contenu de ses représentations... ». Comme je disais plus haut, exigence d’interaction peintre-spectateur... Ma conclusion ?

Humain, profondément humain : une série de merveilles ! Quel meilleur choix eût pu faire Marita Ruiter, directrice de la galerie, pour aborder brillamment l’année 1918 ?

Giulio-Enrico Pisani

* * *

1) Galerie Clairefontaine, espace 1, 21 place Clairefontaine, Luxembourg ville. Ouvert mardi à vendredi de 14,30 à 18,30 h et samedi de 10 à 12 et de 14 à 17 h. Les oeuvres de Markus Fräger peuvent être admirées jusqu’au 17 février.

2) Giovanni Gastel, qualifié « comme une icone de l’univers photographique italien et international ». Mais vous ne perdez rien pour attendre, car j’y reviendrai dans mon prochain article.

3) https//fr.wikipedia.org/wiki/Conversation_piece. Sa précédente expo « Die Wirksamkeit des Vergangenen » (l’efficacité de ce qui est passé) s’en approchait effectivement davantage.

mercredi 31 janvier 2018