Triangle dissonant d’artistes exceptionnels

Dire que la Galerie Schortgen (1) présente à cette expo d’hiver divers artistes, ne serait qu’une maigre homophonie. Par contre, dire le triangle constitué par Robert Viola, EFKA et Sabine Maître, assez discordant, n’est qu’évidence. Chacun doué d’un talent remarquable et d’un rayonnement peu commun, les deux peintres et la sculptrice n’ont d’autre point commun que l’art. Aussi, aborder Viola après avoir admiré EFKA, en allant du côté est au côté ouest de la galerie, revient un peu à passer du coq à l’âne. Sabine Maître n’est pas directement en cause, car ses sculptures, minimalistes, sobres et stylisés, se marieraient aussi bien avec Manet qu’avec Picasso. Elle forme néanmoins le troisième coin d’un triangle exigeant du spectateur esthète une bonne dose de souplesse psychologique dans son parcours. Notons toutefois que la charmante galeriste me fit espérer de prochaines expos consacrées individuellement à EFKA et à Viola. En attendant, devant présenter les trois d’un coup, je dois me limiter à de brefs aperçus.

Robert Viola...

a exposé individuellement depuis 1996 maintes fois dans notre Grande Région, à Aix-en-Provence, Bruges, Knocke et Anvers, a participé à plus de cent cinquante expositions collectives et a été distingué par de nombreux prix, dont le Prix du jury à la XVIIIe Biennale des jeunes d’Esch-sur-Alzette en 1997. Grandi au coeur même du creuset transfrontalier, né à Villerupt en 1966, il vécut à Audun-le-Tiche, étudia à l’Académie des Beaux-arts d’Arlon et s’établit ensuite à Wormeldange. «Encore et toujours un frontalier (...) dans les deux sens...», me dit-il en 2012. Sans cure de ses contradictions – regret des destructions de notre patrimoine industriel local d’une part et de la nature de l’autre, il nous en présente aujourd’hui, dans sa série de tableaux «Monsters», tant les fruits que les outils, bien industriels, eux, de transport, destruction, déblaiement, enlèvement, etc., à l’esthétique quasi-orwellienne… Peints généralement à l’huile et à l’acrylique en couleurs très sobres, en quasi-monochromie et tout en nuances sur des substrats photo, ses tableaux sont comme surtitrés de caractères, estampilles, écritures ou autres signes, parfois clairs, ailleurs mystérieux. Viola prend ces photos lui-même partout où il peut se rendre, ou bien les emprunte d’Internet si le sujet le menait dans des contrées trop éloignées. Techniquement maîtrisées et scéniquement parfaites, ses photos contribuent largement au cachet unique de ses mises en scène picturales. Et je n’exagère pas, car je n’aborde ici qu’un seul aspect de l’art de ce génial artiste, qui – photographe, peintre, affichiste, graphiste et collagiste – mérite ce compliment de plein droit. L’immobilité des tableaux n’est qu’apparente. C’est au spectateur de pénétrer l’histoire de créations dont l’historienne d’art et critique Nathalie Becker écrivait déjà il y a quelques années: «Le fantomatique et le spectral, impressions récurrentes éprouvées devant les oeuvres de Robert Viola, sont ici tangibles et résonnent comme un Memento mori...». Avec

EFKA (Frank Kiowski),

nous abordons un tout autre style, plus proche du XVIIe ou du XVIe que du XXe siècle qui l’a vu naître en 1961 à Goussainville (Val d’Oise). EFKA passe son enfance dans un univers idyllique et étudie au collège de Juilly où, dit-il «... la pédagogie des jésuites m’ouvre tout grand les horizons (...) et encourage ma passion de l’art...». Suite à un accident dans les montagnes, l’artiste se consacre entièrement à la peinture. Mais qu’est-ce qui caractérise les tableaux qu’il nous montre aujourd’hui avec leur incroyable charge de sensualité relevée par les mystérieux contrastes de clairs-obscurs néo-caravagesques (2)? EFKA explique: «Mon atelier est situé dans une bâtisse à tourelle du XIème siècle au beau milieu d’un village médiéval. Et c’est entre la lumière froide du nord et chaude du sud que je compose à la lueur des nouvelles lumières électroniques. Est-ce le lieu? Est-ce l’atmosphère? Ou bien tout simplement l’époque? Toujours est-il que j’ai l’agréable sensation de sentir les maîtres des lieux penchés sur mes épaules lorsque je peins mes «Scènes de genre du XXIème siècle».

Dans son invitation (3) , la galerie évoque une scène étrange, qui inspirera «L’Odalinks» (4), un tableau assez érotique illustrant magistralement la façon de travailler semi-surréaliste de l’artiste. À la fin d’une séance photo, le modèle rallume son portable, comme pour s’assurer que le monde n’a pas disparu. Et au travers du cadre LED de l’appareil photo, dans un décalage temporel soudain (...) EFKA découvre, à travers des écrans électroniques, les lumières d’un monde révolu et toute l’histoire des «scènes de genre» (5) de la peinture... Un autre tableau d’une délicatesse exquise, sans doute inspiré des «Jeunes filles au piano» de Renoir, s’appelle «Jeunes-filles-au-clavier», où le clavier du piano devient – ère Internet oblige! – celui d’un PC. Le connaisseur d’art aura vite pardonné le faux anachronisme, mais admirera la finition parfaite, voire un peu trop léchée, de l’oeuvre. Et n’oublions pas son extraordinaire «Les fenêtres de Saint Jérôme», portrait d’homme qui, avec ses belles lunettes (ses fenêtres?) très classiques, rappelle davantage un Victor Hugo que les habituels «saint Jérôme» légués par Ghirlandaio, Caravaggio ou autres Matthias Stom! Il y aurait encore beaucoup à dire sur EFKA. Mais comment ce faire en un seul article qui, tel un cercle magique, doit circonscrire trois artistes du même coup? Tenez, amis lecteurs, à propos cercles magiques, venez plutôt admirer ceux de la sculptrice

Sabine Maître

qui, née Fahrländer à Freibourg/Breisgau en 1963, vit et travaille en Alsace, où elle vous en crée autant que en voulez, des cercles magiques. C’est qu’elles n’ont rien de littéraire, verbal, critique ou virtuel, ses sculptures de verre et d’acier. Façonnés, sculptés, forgés en toutes tailles et formes, à commencer, justement, par ses «Cercles lumineux», ces disques de verre cerclés fer, d’une beauté presque surréelle de finesse et luminosité, traversés par une flèche pointée vers le ciel, qui les blesse et les élève en même temps, sont d’une beauté rare. C’est également vers le ciel que s’élancent les Tours de Sabine Maître, dont celle que je préfère est sa triple et même multiple «Nation Tower» en acier bruni éclairée ci et là de «fenêtres» cristallines aux reflets aigue-marine-turquoise, conçues avec un goût, un sens de l’équilibre esthétique et un art consommé, qui ne vient pas de nulle part.

En effet, après une formation de peinture sur verre d’art et de porcelaine auprès d’Ingrid Burkhardt à Umkirch près de Fribourg, Sabine Maître a étudié le façonnage du verre ornemental avec l’artiste verrier Eckhard W. Pauli. Devenue elle-même une artiste reconnue dès 2004, elle entreprend de travailler sur l’habitat, tant privé que professionnel, projette et exécute des vitraux, travaille à la conception de la «Kunstraststätte» Illertal, ainsi que dans certains secteurs de l’«Europapark Rust». Ses sculptures monacales héritières du Bauhaus et amarrées au Minimalisme sont d’une élégance souvent verticale et quasi-linéaire. Afin de les réaliser, la sculptrice récupère et endosse la force de l’acier, en accepte la rigidité, accompagne et diversifie son vieillissement pour le rendre, oxydé à point de différentes manières, à son tour porteur de lumière par verre interposé, porté, enchâssé, magnifié...

Giulio-Enrico Pisani

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1) Galerie Schortgen Artworks, 24, rue Beaumont, Luxembourg centre. Mardi à samedi de 10h30 à 12h30 et de 13h30 à 18h jusqu’au 3 mars.

2) Néo-caravagesque : par analogie au caravagisme, courant pictural apparu suite au travail du Caravage à la fin du XVIe siècle. Caractérisé par la prédominance de scènes aux puissants contrastes de lumière et d’ombre transcendées par la maîtrise virtuose du clair-obscur, il se constitue autour du style du Caravage et de ses plus proches suiveurs, tel Bartolomeo Manfredi. (Wikipedia)

3) Ici légèrement modifiée

4) Je pense à une contraction-fusion des mots Odalisque (femme de de sérail, respect. de harem, des sultans ottomans) et de Links (liens Internet)

5) On appelle scène de genre, ou parfois peinture de genre, lorsqu’on parle d’un type d’œuvre peinte ou dessinée qui figure des scènes à caractère anecdotique ou familier

EFKA : Jeunes filles au clavier

Mittwoch 14. Februar 2018