BD de fantaisie, action, témoignages...

Du vieux chiant aux ombres d’un conteur

Nuit noire sur Brest est une BD inspirée d’un fait réel méconnu du grand public et qui pourtant montre de manière passionnante les luttes fratricides ayant eu lieu pendant la guerre civile espagnole, mais situées en Bretagne. Un sous-marin en panne accoste à Brest et effectue des réparations pendant plusieurs jours. Dans cette sorte d’huis clos, anarchistes et franquistes espagnols luttent dans l’ombre pour s’emparer du fameux engin, avec l’appui apporté aux premiers par les communistes français. Le dessin précis, rehaussé par une palette très variée de couleurs, rend bien compte de cet épisode historique. Les personnages principaux semblent tous animés de motivations complexes. Brest bouillonne, la ville grouille de pirates, de femmes fatales et de traîtres. Férus de littérature et d’histoire, les auteurs bretons Kris et Bertrand Galic ont écrit ensemble cette fiction pour raconter cette histoire mal connue aujourd’hui. Ils se sont appuyés sur l’essai Nuit franquiste sur Brest de l’historien Patrick Gourlay, mais ils ont aussi ranimé les souvenirs de vieux brestois pour écrire au plus près de la réalité, arpentant le port militaire, les rues de Brest et retournant sur les lieux emblématiques de cette bataille mêlant espions, fascistes et extrême gauche. Les forces de gauche, communistes et anarchistes en tête ont préparé la résistance «No pasaran ! Mort au fascisme !» Nuit noire sur Brest de Bertrand Galic et Kris (adaptation, scénario et dialogues), dessins et couleurs de Damien Cuvillier a été publié chez Futuropolis (www.futuropolis.fr).

«Déconfiture», c’est le mot poétique qu’a choisit Pascal Baraté pour parler de la débâcle de juin 1940. L’armée française est vaincue. Commence alors un long exode vers le Sud pour des millions de civils. L’armée allemande bombarde les populations en fuite, qu’elles soient civiles ou militaires. C’est dans ce contexte que commence le voyage étrange de Videgrain, sergent du 11ème Régiment. Avec l’ordre de comptabiliser les cadavres après les passages des avions allemands, il attend l’arrivée des ambulanciers, sorte de voiture-balai du convoi venu récupérer les cadavres de ses camarades. Plus tard, il rejoint son unité, non sans mal. Le parcours sera semé de moments burlesques et cocasses dans un pays en proie à l’horreur et au désordre. Avec son album La déconfiture, également publié chez Futuropolis, Pascal Rabaté nous emmène dans un road trip doux et curieux, prenant parfois le parti d’être drôle, voire grinçant, comme il sait si bien le faire.

J’ai beaucoup apprécié la bande dessinée Macaroni de Thomas Campi et Vincent Zabus, publiée chez Dupuis (www.dupuis.com). Roméo est un gamin de 11 ans qui, pour des raisons familiales, va passer quelques jours chez son grand-père, le «vieux chiant» comme il l’appelle. Si, entre ces deux-là, les premiers jours ne sont pas évidents une solide proximité va voir le jour peu à peu. Avec beaucoup de sensibilité, les personnages évoluent dans diverses situations. On apprend beaucoup, au fil de la lecture de cette publication jubilatoire, sur l’immigration italienne. Le grand-père de Roméo fait découvrir à l’enfant des facettes de la culture, de la gastronomie italienne. Le vieux chiant n’a pas eu la vie facile en travaillant dans les mines de la région de Charleroi. Les lecteurs se sentent confrontés à un monde qu’ils ne connaissent pas, à moins qu’ils ne fassent partie des ritals, ces Italiens qui sont arrivés en masse en Belgique et... chez nous. Cet album au dessin doux, aux personnages bien campés, a été préfacé par Salvatore Adamo. BD sociale décrivant avec beaucoup de vérité des pans de l’immigration, certes, mais avant tout une histoire humaine.

Mais qui se cache derrière les contes mondialement connus de La petite sirène à La petite marchande d’allumettes, en passant par Le petit soldat de plomb ? Que sait-on vraiment du poète devenu emblème national au Danemark ? Rien. Avec sa BD, publiée chez Casterman (www. casterman.com) sous le titre Andersen - Les ombres d’un conteur, Nathalie Ferlut recompose le portrait, la vie de Hans-Christian Andersen, interroge ses personnages, interroge les zones d’ombre. Elle nous propose de découvrir son parcours chaotique qui le mène de la misère des campagnes danoises à la bourgeoisie de Copenhague. Elle nous explique la volonté créatrice d’Andersen qui se heurte à l’illettrisme et à l’absence de culture, elle nous parle de son homosexualité refoulée qui le mine, sa peur de la foule qui le hante. Nathalie Ferlut nous a expliqué que les contes d’Andersen sont une littérature très vivante, faussement enfantine, qui évoque le théâtre, le conte oral. La vie d’Andersen ressemble à un conte de fée classique : le fils du pauvre qui par son courage et ses qualités morales, devient quelqu’un. Un vrai conte dans la vie. C’est ce que Nathalie a choisi pour son album : garder obstinément l’esprit de l’histoire magique. C’est ainsi qu’elle a réussi à mélanger les réflexions absurdes et les émotions tragiques, les grandes joies et les grands malheurs d’Andersen, ce personnage trop grand, gauche et romantique, moins naïf qu’on ne le croit à première vue. Andersen est très malin, très drôle, délicat. Il est plein d’amour pour le monde entier et perpétuellement à la recherche d’affection. Toutes nos félicitations à Nathalie Ferlut qui, avec cette bande dessinée, mélange adroitement, magnifiquement et extraordinairement bien la vie d’Andersen avec celle de ses personnages : des danseuses, des pierrots, des danseuses de papier, le petit soldat de plomb, une chanteuse indifférente à l’adoration qu’on lui porte, des cygnes, des cigognes, des guirlandes de fleurs à l’infini, des trolls, des meuniers, des moulins... Cette BD est une réussite à tous les niveaux.

Avec Le crépuscule des idiots, Jean-Paul Krassinsky, publie chez Casterman un album jubilatoire. Lorsqu’une capsule spatiale s’écrase dans les monts gelés de Jigokudani, avec à son bord un singe rhésus, les macaques du clan de Taro réalisent immédiatement que ce visiteur venu de l’espace est d’une essence supérieure à la leur. Le singe astronaute, lui, comprend vite que pour ces idiots, il est l’Elu ! Secondé par Nitchii, un jeune singe persuadé d’avoir à accomplir un destin hors du commun, l’apprenti prophète ne tarde pas à profiter de la situation... Mais, cette influence va profondément déplaire à Taro l’impitoyable chef du clan qui n’envisage pas de partager son pouvoir !

Le tome 3 de la série «L’or des fous» de Jean-François Di Giorgio et Giancarlo Olivares vient d’être publié chez Soleil (www.soleilprod.com) sous le titre Vaincre ou mourir. Après avoir soumis, dans le sang et dans l’horreur, l’empire inca, Pizarro fonde Lima. Le bâtard, analphabète, trépidant et ambitieux, se retrouve à la tête d’un territoire immense sur lequel il règne sans partage avec ses quatre frères. Mais les rivalités et les haines auront raison de son astre sans précédent. Chez le même éditeur, plusieurs albums destinés à la jeunesse rencontrent un très beau succès, comme L’épouvantable peur d’Epiphanie Frayeur de Gauthier et Lefèvre. Voici une histoire savoureuse et pleine d’humour autour des peurs enfantines. Epiphanie Frayeur est une petite fille qui grandit en même temps, mais moins vite, que sa peur. Ses cheveux sont dressés sur sa tête. Elle a peur de tout, tout le temps. Cette peur, une énorme masse noire qui prend différentes formes, la suit partout, attachée à ses pieds comme son ombre. Pour ses neuf ans, elle veut réussir à la dompter pour ne plus la subir. Au cours de cette quête, elle fait d’étonnantes rencontres, un psychiatre, un coiffeur, un dompteur de fauves, une voyante, etc.

Lisa Lugrin et Clément Xavier publient chez Delcourt (www.editions-delcourt.fr) un très beau roman graphique sur la vie du chef apache Geronimo, ennemi n°1 des Etats-Unis au début du XXème siècle. Dans son combat pour défendre les droits des indiens, il a terrorisé à la fois Américains et Mexicains. Tout au long de sa vie, il a lutté pour la liberté de son peuple et pour récupérer les terres de ses ancêtres en Arizona, avant d’être emprisonné. Il finira ses jours à Fort Sill. A la manière d’un reportage, nous suivons S.M. Barrett, auteur en 1905 des Mémoires de Géronimo, publiées à La Découverte (www.editionsladecouverte.fr). Pour écrire son livre, Barrett s’est rendu à Fort Sill à la rencontre du grand chef indien, Go Khla Yeh de son vrai nom, et s’est imprégné de la culture et des traditions apaches. Les récits de Barrett et de Geronimo se font écho et nous aident à mieux comprendre ce personnage mythique. Cette bande dessinée est complétée par un riche cahier photos, illustré de portraits de Geronimo et de ses compagnons, ainsi que ceux d’Apaches d’aujourd’hui rencontrés par les auteurs.

Restons chez Delcourt pour découvrir ensemble la BD La manufacture des belles enveloppes de Chris Oliveros, publiée dans la collection Outsiders. Fondateur d’une maison d’édition canadienne, Chris Oliveros publie de la bande dessinée, notamment des auteurs français. Il revêt cette fois la casquette d’auteur/illustrateur avec La manufacture des belles enveloppes, un album déroutant et poignant. L’histoire est celle de Jack Cluthers, propriétaire d’une fabrique artisanale d’enveloppes dans le Canada des années 1950. Alors que le progrès technique rend la concurrence de plus en plus rude, les machines tombent en panne une à une, les flots de commandes diminuent de manière inquiétante, les factures sont de plus en plus difficiles à payer et les banques refusent de prêter. La situation semble désespérée, mais Jack refuse de se rendre à l’évidence, n’écoutant ni ses employés, ni son épouse. Entre énergie du désespoir et folie, la frontière est poreuse. Chris Oliveros nous entraîne au cœur de la spirale infernale vécue par son personnage, dans une BD originale et percutante.

Anlor et Aurélien Ducoudray se sont à nouveau associés pour un album emprunt d’émotion, publié chez Grand Angle (www.angle.fr) sous le titre A Coucher dehors. Les auteurs de cette BD nous plongent dans le quotidien des sans-abri, loin des contes de fées aux fins bien rodées, et met l’accent sur la trisomie, fait plutôt rare dans l’univers de la bande dessinée. L’album s’attarde sur les détails et les valeurs essentielles de la vie et opte pour un retour bénéfique vers les choses simples. Le résultat est tout bonnement bluffant. Cette bande dessinée originale est à la fois drôle et décalée. Le protagoniste, Amédée, est un SDF de longue date. Accompagné de ses deux amis Merguez et Prie Dieu, il vit au rythme de la trêve hivernale sur les quais de Paris, occupant ses journées à asticoter les flics. A l’occasion d’une énième incartade avec la police, un notaire débarque et le libère de l’emprise de la rue. Il lui annonce qu’il vient d’hériter de la maison de sa tante, une grande et belle maison que les trois compères vont immédiatement investir. Mais en contrepartie, Amédée se retrouve tuteur de son cousin Nicolas, un jeune homme atteint de trisomie, qui nourrit une passion démesurée pour l’espace. Cette belle histoire de vie à l’humour grinçant propose des personnages loufoques et attachants qui respirent la joie et la spontanéité.

Les fondus du chocolat, BD de Cazenove, Richez et Bloz, publiée chez Bamboo (www.bamboo.fr) deviendra vite un incontournable du genre. Vous ferez connaissance avec le comte César Auguste de Choiseul du Plessis-Praslin, et surtout de son chef cuisinier inventeur de la praline. Vous apprendrez à distinguer un bon chocolat d’un mauvais. Fidèles à la tradition de la collection Les Fondus, les scénaristes (Hervé Richez et Christophe Cazenove) et le dessinateur Bloz ont mitonné un album savoureux, de ceux qui excitent autant les pupilles que les papilles et finalement, pour ne pas faire de jalouses, les mamies et mémés aussi. Dans cet album vous retrouverez les personnages qui constituent la galerie habituelle des Fondus : Thierry le bon vivant, Maurice le vieux sage et Piang le gaffeur.

L’Harmattan (www.librairieharmattan.com) poursuit la publication en format DVD de sa collection La BD par ses maîtres, de Jean-Loup Martin, avec le 19ème volume, publié sous le titre Guillaume Long - Les profs par Pica - Francis Vallès - Buche. Vous ferez la rencontre de Guillaume Long qui s’est lancé dans la bande dessinée avec un style tracé par Joann Sfar et Riad Sattouf, et avec son épouse dessinatrice de livres pour enfants, Nancy Pena. Après des années bonheur où il a pu fournir des bandes dessinées sans problème, Pica a traversé une période très difficile. Sa rencontre avec Erroc lui a permis de rebondir en proposant au Journal de Mickey une série sur le milieu enseignant, Les Profs, qui a connu un succès immense. Francis Vallès est le dessinateur de la saga Les Maîtres de l’Orge, scénarisée par Jean Van Hamme et retraçant le parcours de la dynastie des Steenfort, une famille de brasseurs. Très attiré par le réalisme, Vallès met un point d’honneur à recopier personnages et décors dans un style épuré et enlevé. Buche est le créateur de Franky Snow, grand adolescent qui pratique le ski pour le meilleur et pour le... rire. Je viens également de visionner le 20ème volume de la série, publié sous le titre Nicolas Otéro - Bourgier - Le secret du triangle - Le marquis de la BD. Pour Nicolas Otéro, la rencontre avec le romancier Roger Martin a été décisive, car ce dernier lui a proposé de mettre en cases et en bulles son roman. Didier Convard, scénariste, a concocté une histoire à rebondissements multiples. Fabien Vehlmann est un jeune auteur de talent. Accompagné de Mathieu Bonhomme au dessin, il a imaginé Le marquis d’Anaon, série historique dont un album se passe en Savoie. Toute la collection est née sous l’impulsion et le magnifique travail de Jean-Loup Martin, qui s’est investit de façon intelligente, vivante et vivace dans ce long travail.

Michel Schroeder

Mittwoch 14. Dezember 2016