Entre chien et loup ou l’occasion En fit des larrons

Mais, qui, «En» ? «Destins de personnages durant l’occupation du Luxembourg», précise entre autres Denis Jousselin dans sa présentation au CNL (1) du très intéressant (c’est le moins qu’on puisse en dire) livre (2) d’Henri Wehenkel. Et il ajoute avec des mots quelque peu théâtraux (3) «On appelle «entre chien et loup» le moment qui précède le crépuscule, l’heure de tous les dangers quand les contours des choses s’effacent et qu’on voit les loups-garous sortir de leurs repères et les feux follets s’allumer dans les sous-bois. Les seize biographies publiées dans ce livre explorent la période de l’Occupation du Luxembourg en puisant dans les 10.135 dossiers de justice ouverts dans le cadre de l’«épuration» d’après-guerre. Sans fausse pudeur ni condamnation facile, Henri Wehenkel retrace les destins de personnages aujourd’hui oubliés : artistes, journalistes, ingénieurs, ouvriers, étudiants, policiers, syndicalistes, inventeurs autodidactes, aventuriers, industriels et anciens ministres». Reconnaissons d’emblée comme très valable la présentation de Romain Hilgert et Denis Jousselin, mais aussi que le sens du titre voulu par l’auteur va sans doute plus loin que sa signification française contemporaine. Il pourrait en fait se référer à sa version hébraïque bien plus ancienne (4) , «quand l’homme ne peut distinguer le chien du loup» qui, à la caractérisation crépusculaire, mal définissable, dangereuse du milieu, ajouterait celle des hommes eux-mêmes, qui y fraient et s’y fraient un chemin. Les uns le font de manière acceptable, quitte à y laisser des plumes, les autres ne songent qu’à leur intérêt personnel. Et enfin il y a ceux, les plus nombreux, ni chiens ni loups, qui évoluent entre les deux, «entre chien et loup» jusqu’à s’y personnifier.

En effet, Henri Wehenkel, n’effectue pas seulement un travail documentaire sur les 16 destins qu’il détaille, mais il nous permet aussi de comprendre leur côté «menschlich allzu menschlich» (5) et avec quelle facilité bien des êtres peuvent, dans un contexte donné, cesser d’être chiens pour devenir loups. On verra même des cas de moutons saisissant l’occasion pour tenter d’avancer à lion, sans que personne ne les prenne d’ailleurs jamais pour tels. Cas limite, bien sûr; cependant, même si peu parmi eux peuvent être reliés directement aux crimes nazis, combien plus nombreux à collaborer ne furent ces «très bons» catholiques, ces «respectables» hommes d’affaires et d’industrie, ces «véritables» patriotes nationalistes!? Et que dire de l’invraisemblable cas de «conversion» aux idées nazies d’un intellectuel écologiste, gauchiste, idéaliste et pacifiste un peu farfelu comme Henri Meier-Heucke? Certes, la majorité ne fit que «faire avec» selon le principe «faut bien vivre». Mais le fossé séparant le vrai collabo, un enragé comme Camille Dennemeyer (l’ennemi public numéro un, le cauchemar des honnêtes gens...) des «autres» est souvent mince, et la justice d’abord assez sommaire (1944) puis plus dépassionnée (1945-46) d’après-guerre se fit parfois leurrer. Ce fut notamment le cas du journaliste Pierre Cariers (6), «vétéran de la presse luxembourgeoise» qui, loin d’être seul responsable de la collaboration, au moins passive, répandue dans la presse catholique, vit les juges d’après-guerre accepter qu’il serve de bouc émissaire à bien d’autres collaborateurs du Luxemburger Wort avec l’occupant.

Certes, on put reprocher à Cariers un bon nombre d’articles franchement pronazis. Mais, à part le fait que cela constituait son gagne-pain dans une ambiance où être bien vu par l’occupant était pour le moins utile, leur contenu reflétait non seulement ses idées à lui, mais aussi celles de nombreux luxembourgeois catholiques conservateurs et même de certains «gauchistes» antilibéraux. En effet, comme beaucoup d’entre eux, il n’approuvait guère toutes les actions des nazis. Il se contentait d’ignorer celles qui le dérangeaient (7), pour épouser leur glorification de la terre et du bon paysan, leur aversion (toute théorique) du capitalisme (considéré juif, bien sûr) international, ainsi que leur xénophobie. «Il avait choisi une collaboration sélective et ne s’en repentait pas», écrit Wehenkel. Puis il cite Cariers: «... il y a dans le programme culturel et social du national-socialisme un certain nombre de choses qu’un catholique luxembourgeois peut et doit même approuver (...) l’idée de communauté, de lutte contre les excès du parlementarisme, une politique démographique saine (…) la valeur éthique du travail, le principe d’autorité, la culture paysanne, l’anticapitalisme. Rien que du patrimoine idéologique du conservatisme (...) défendu en partie par les papes et les hommes d’état catholiques longtemps avant le national-socialisme...».

Quoiqu’il en soit, le travail de l’historien Henri Wehenkel est aussi méritoire qu’intéressant et très bien documenté. Passionnant? Je ne dirais pas, non, intrigant plutôt, surprenant parfois, étourdissant même, dérangeant presque toujours. Voir ces messieurs (Tiens, aucune dame dans ce cas!?) tout le monde, du fermier à l’intellectuel, de l’ouvrier du sud au grand patron de groupe, du sympathisant communiste au syndicaliste, changer de casaque et accepter l’inacceptable, dès qu’«on» leur demande de l’accepter, est plus que troublant. Mais qui «on»? La vie, l’occupant, leurs intérêts, l’occasion, celle qui fait le larron? Vous-vous demanderez: comment untel a-t-il pu? Quelques-uns – grandes ou petites crapules – y étaient prêts dès 1940 et d’aucuns même avant. La plupart de ces 16 individus étaient à priori souvent bonnards, aimables, civils, comme vous et moi, quoi, comme des centaines de milliers d’autres, anonymes, qui furent assez bons ou/et pas trop mauvais, mais eurent la chance de ne pas avoir à préciser et prouver leur position. Et alors, à un certain moment de votre lecture du livre, mais assez vite, voilà que tombe, comme un couperet (Aïe !), la question, terrible, impitoyable: «Qu’eus-fait, moi, à sa place?» Dans certains cas ce sera une évidence (Domm Fro’! bien sûr que je les eus envoyés ch...., ces nazis!), mais ailleurs, ci et là, en votre âme et conscience, vous en serez peut-être moins certains.

C’est donc bien le doute qu’à l’instar de toute l’ambiance glauque dans laquelle baigne son ouvrage Henri Wehenkel distille entre ses lignes. Soyez moins certains de vos certitudes, semble-il vous murmurer, lui qui, né un petit mois avant l’arrivée des Allemands, n’a rien vécu de cela, mais a, bien mieux, tout étudié, examiné, analysé, soupesé à tête froide et avec le détachement que permettent le temps et un minimum de détachement aux plus concernés, passionnés et engagés. Magistral, ce livre, bien que pas toujours facile, avec sa pléthore de noms et d’évènements, ses multiples aller-retour, ses changements dans les caractères endéans une même bio, ainsi que du système rédactionnel d’une bio à l’autre, surtout pour ceux qui ne connaissent pas bien cette période. Mais il me semble que, hélas, aucune histoire complète et détaillée du Luxembourg durant ces cinq années n’ait encore été écrite (8). Certaines accointances, proximités, compromissions familiales sont-elles encore trop mal cicatrisées? Sans doute. D’autant plus de mérite à Henri Wehenkel, d’avoir retiré de la discrétion des archives, outre les seize protagonistes de ses biographies, bien des noms que d’aucuns eussent sans doute préféré voir poursuivre leur sommeil immérité!

Giulio-Enrico Pisani

***
1) Du 25 janvier, basée sur celle de Romain Hilgert dans le Lëtzebuerger Land du 22 janvier (www.land.lu/page/news/112/FRE/index.html).

2) Entre chien et loup d’Henri Wehenkel, Éditions Lëtzebuerger Land, 252 p., 29 €.

3) Pas vraiment dans le genre Wehenkel, très pragmatique, lui.

4) Du IIe siècle avant JC.

5) Humain, trop humain.

6) Attention : erronément dit Jean Cariers, à la page 237, en titre du chapitre consacré à PIERRE Cariers.

7) Et que faisons-nous trop souvent d’autre, face aux injustices, misères et horreurs du monde, auxquelles nous ne pouvons ou estimons ne rien pouvoir changer?

8) Je n’ai trouvé qu’une multitude d’ouvrages +/- spécialisés, notamment sur la politique antisémite, les déportés, les recrutés de force, la Résistance, la bataille des Ardennes, des bios particulières, etc., etc. Des centaines, voire des milliers de récits de ce genre furent écrits après la guerre, la plupart restant inédits. D’autres restent à écrire, comme (à ma connaissance) l’action d’Émile Krieps dans la Résistance. Wikipedia en mentionne une vingtaine dans son article https://de.wikipedia.org/wiki/Luxemburg_im_Zweiten_Weltkrieg#Literatur, mais rien de global sur ce tragique lustre.

Dienstag 20. Februar 2018