Larissa Strunowa, la passionnée

Décidément, madame Paris, directrice de la Galerie Cultureinside(1) tient à achever l’hiver et à commencer le printemps en beauté, en nous présentant cette fois une peintre aussi talentueuse que pourvue d’une dynamique et d’une présence époustouflantes. Ou plutôt saisissantes ? Ou bien qui pourrait aller jusqu’à nous inspirer une certaine crainte, tout en dissimulant son ressenti à la superficialité, donc en demandant au curieux devenu spectateur une certaine dose de concentration, de contribution spirituelle ? Je ne parviens pas à le définir avec précision ; mais peut-être est-ce tout ça à la fois. Ou bien, autrement, ainsi que je l’ai souvent ressenti en face de la belle peinture, cela dépend-il de la position, l’attitude et l’humeur du spectateur dont l’esprit réagit, un peu façon miroir, interactivement à l’oeuvre.

Larissa Strunowa est une artiste russe née à Iekaterinbourg en 1960 et a suivi des études de peinture et scénographie à Moscou entre 1976 et 1981.

Elle vit et travaille en Allemagne depuis 1995, est depuis 1999 membre de l’Association Nationale de Schleswig-BBK Holsteinseit et depuis 2004 de l’Union des artistes de Rendsburg-Eckernförde. Elle a exposé déjà au moins une cinquantaine de fois un peu partout en Allemagne, mais aussi en Pologne, Russie, Belgique, aux Pays-Bas et aux USA. Décidément, il lui fallait encore Luxembourg. C’est à présent chose faite et je suis certain, que nous saurons apprécier cette immense artiste à sa juste valeur... Bien sûr, cela dépendra principalement de vous, les spectateurs de cette féérie, car ce que vous offre l’artiste, son don passionné, quasi-rageur d’elle-même, atteint déjà des sommets peu communs.

Attention, il n’est pas question que vous-vous laissiez impressionner par ses couleurs très souvent puissantes, quasi-invasives. Ce serait vous perdre en chemin, car les corps d’hommes et de femmes qu’elle peint fréquemment et parfois même d’enfants, sont loin de toujours apparaître de premier abord.

Les mises en scène et, quand il y a lieu, même le dessin des corps, peuvent sembler d’un côté livrés à la couleur et de l’autre tiraillés par des forces abstraites. Il vous faudra donc pénétrer dans ces vastes tableaux, fouiller, chercher, découvrir, car un trop bref regard, superficiel, fugace, « en passant », ne vous permettra surement pas d’aller au-delà d’un premier sentiment d’abstraction. La galerie l’explique d’ailleurs soigneusement dans son invitation. Je la cite, en abrégeant à peine :

« D’un coup de pinceau vigoureux, Larissa Strunowa esquisse sans tabous ni préjugés des corps qui se mêlent dans un savant jeu de couleurs (souvent) contrastées. En n’utilisant que les principes de base de la représentation du corps – soit le contour et le modelé des couleurs – l’artiste évoque le nu sans le montrer tout à fait et se détache de la représentation purement réaliste (...) L’univers mystérieux de ses œuvres (...) confère (ci et là) aux silhouettes (...) une aura captivante. De par l’aspect sculptural des corps, les postures magnifiées et les cadrages choisis, certaines oeuvres nous plongent dans des scènes inspirées de légendes et de mythologies réinventées. Les toiles de Larissa Strunowa reflètent également une grande sensualité qui se traduit par une sensation d’intimité, (...) comme une fenêtre entrouverte sur un instant volé (...) Il est rare de pouvoir percevoir avec autant de clarté les pensées profondes d’un artiste ; peut-être est-ce possible, car Larissa se livre entière, sans censure ni états d’âme. »

Ainsi que l’écrit fort bien (et je traduis assez mal) sur le site internet(2) de l’artiste, le Dr. Stefan Scholz, du travail de Larissa Strunowa, la plupart de ses tableaux donnent l’impression de ne pas avoir été peints aux pinceaux et à l’huile, mais en pierre sur un matériau dur, rébarbatif et ensuite, animées à la couleur. Certes, elle nomme « Passionata » l’une de ses toiles en particulier, ainsi que toute l’exposition. Certes, le sujet de cette oeuvre nous évoque d’emblée la Carmen. Mais nul besoin n’est d’aller chercher auprès de Bizet, Mérimée, ou même, comme le pense Scholz, chez de lointaines divinités païennes, la passion dont presque toutes ses toiles transpirent et dont sans aucun doute elle déborde. On en vient à se demander si chez elle, le tableau, l’oeuvre d’art, est la matérialisation de cette violence qui se transforme en amour, création, art, ou plutôt l’amour qui se charge d’une violence dont l’ouvrage de fertilisation exige une telle dureté. Mais peut-être ces pulsions sont-elles indissociables en déchaînements temporaires créatifs, aspirant au fond à la sérénité. Peindre serait pour l’artiste l’atteindre ? L’atteindrait-elle dans son étrange Baroque tranchant, dont elle possède et maîtrise les passions façon Artemisia Gentileschi, mais disons, en plus aigu.

Prenez par exemple le nu féminin près d’une porte-fenêtre dans « Die Tür », ou bien celui dans « Ouverture » sur fond bleu d’infini, ou bien le torse masculin dans « Jade », titre qui souligne la symphonie chromatique, quelle dureté, quelle tension ! En voudrait-elle quasiment à ses créatures ; comme certains maîtres du passé ? Hassliebe(3) ? Qui sait ? Même face à la nature, du moins le fragment qu’elle a voulu s’en représenter dans « Sonne », elle ne l’épargne, ni s’épargne. Elle me fait penser à ce rocher (de schiste ?) qui se dresse, pointu comme un ciseau et tranchant comme un rasoir et défie la dévorante ardeur du soleil dans sa toile. Ne se voit-elle pas elle-même en cette pierre qui, tel Icare, défie le tout-dévorant astre du jour ? Bon, bon, j’arrête et vous libère. Restons-en là, amis lecteurs. Ce n’est pas la peine de vous faire un dessin pour vous parler d’une peinture où la couleur domine, mais où le dessin commande...

Giulio-Enrico Pisani

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1) CULTUREINSIDE GALLERY – Luxembourg-ville, 8 Rue Notre-Dame. Vernissage : 1er mars 18h30. Expo mardi à vendredi de 14h30 à 18h30, samedi de 11 à 17h30 jusqu’au 7 avril.

2) www.larissa-sl.org/deutsch/texte.html. Le nom complet de l’artiste est Larissa Strunowa-Lübke.

3) Amour mêlé de haine.

vendredi 23 février 2018