Marlis Albrecht et Sjaak Smetsers une fois de plus chez Schortgen

Décidément, Jean-Paul Schortgen, directeur de la galerie homonyme(1), semble les avoir non seulement à la bonne, nos deux artistes, mais les considérer comme particulièrement bien assortis. Aussi, voilà que, tout en n’ayant presque rien en commun, Marlis Albrecht, la peintre et Sjaak Smetsers, le sculpteur, se retrouvent une fois de plus ensemble au 24, rue Beaumont à Luxembourg centre. Bon, si vous-vous souvenez encore de mes articles de 2012 ou de 2014 sur leurs expositions communes, amis lecteurs, ne vous attendez pas à de grandes nouveautés. Les changements ne sont pas essentiels. C’est qu’ils sont assez bien assortis, Sjaak Smetsers, qui nous revient des Pays-Bas et Marlis Albrecht d’Allemagne... pour la énième fois.

« Deux souffles poétiques transfigurent l’espace et les cimaises... » écrivis-je à l’époque dans ces colonnes, avant d’ajouter « Je persiste et signe, car la poésie y est omniprésente, mais toujours différente. Clairement figuratif sur un mode assez expressionniste, l’art de

Marlis Albrecht(2),

est tout à la fois peinture de caractères, critique sociale, parfois acidulée, ailleurs câline, mais aussi fusion avec la nature. Son sujet principal est la femme et elle est souvent – je pense – son propre modèle. S’il manquait jadis d’indulgence, son jugement s’est fait avec le temps plus compréhensif.

Comparé à ses précédentes expositions, ses personnages féminins sont, à quelques exceptions près, où l’on retrouve une trace de l’ancienne causticité, plus doux, rêveurs, un rien fatalistes. L’on ressent aussi davantage de tendresse (ou de patience ?) dans leurs rapports avec la nature et avec les hommes. Certes, ici la complicité est rare, l’indifférence fréquente et l’ironie sous-jacente. Je dirais même que, si l’élément féminin traverse son oeuvre, la domine même, les seigneurs de la création, eux, ne contrôlent toujours pas grand-chose. Disons, qu’ils ont plus ou moins l’air satisfait de jouer les figurants.

Il est vrai que cette évolution de l’artiste était déjà ébauchée en 2010. En 2012 je constatai que cette lente maturation était en route et en 2014 quasi achevée, tant est que l’évolution d’un artiste puisse jamais prendre fin, ce que je ne crois pas. Aussi écrivis-je déjà précédemment, que « Marlis Albrecht continue à affiner son analyse psychologique, arrondir ses angles, adoucir critique et contrastes et limer les aspérités avec un rien de Klimt et un zeste d’hédonisme ». Sa technique picturale y joue d’ailleurs un grand rôle, car elle y inscrit l’affinement psychologique en symbiose avec la nature, grâce à sa façon de travailler avec la cire d’abeille. Outre d’autres techniques, oeuvrer avec ce matériau vivant donne à ses tableaux les qualités de plasticité, sensualité et légère translucidité qui les caractérisent.

Fort complexes, ces techniques apportent à sa peinture épaisseur et profondeur. Mais voici comment elle nous l’explique elle-même (je traduis de mon mieux de l’allemand) : « J’applique de la cire coloriée par des pigments sur des plaques de bois », écrit-elle, puis « Durant l’élaboration du tableau se constituent ainsi plusieurs couches que je retravaille et libère (en partie) par raclage, grattage et rayage, en dégageant (à volonté) le substrat. En outre, j’ai développé un système de tempera à la cire froide par lequel je donne de nouvelles possibilités à la manipulation et à l’expression du vecteur cire... ».

On aimerait toucher pour en réaliser la matérialité, mais je pense que l’artiste préfère qu’on s’en tienne au visuel. Et, tant qu’à parler visuel, quittons un temps les parois de la galerie pour découvrir le sculpteur

Sjaak Smetsers(3),

qui occupe logiquement et poétiquement la troisième dimension de la salle d’exposition, l’espace donc, avec ses petites sculptures extravagantes, au point d’en paraître parfois féeriques. Sans véritable comparant dans l’univers de l’art contemporain ni spécialement de la sculpture, celles-ci s’affirment avec une esthétique très spéciale, qui oscille entre déco, kitsch et fiction.

L’artiste conçoit ses oeuvres en projetant et en développant tout un bestiaire fantastique, qu’il dessine, fond et forme de manière très stylisée. Résultant plutôt d’une recherche esthétique, c’est-à-dire bien plus à but décoratif qu’évocatoire de quelques figures imaginaires, ses créations consistent la plupart du temps en des représentations vaguement anthropomorphes à tête d’oiseau ou de muridé.

Ces petits monstres ou êtres féeriques, que Smetsers décline en originales statuettes de bronze, de verre et autres matériaux, ont l’air de se situer dans quelque mystérieuse tradition mythologique. Au vu d’« Uitwaaien an zee » ou d’« Opium man » on en vient facilement à imaginer une parenté avec des artistes égyptiens antiques ou précolombiens. D’autres travaux évoquent certains artistes européens de la renaissance, comme des temps modernes.

On s’approche ci et là de l’imagerie des Jérôme Bosch, Breughel, Goya et, au 20ème siècle, des symbolistes comme Kubin, Ensor, certains surréalistes, ou à quelques membres et disciples du mouvement COBRA.(4)

Je vous suggère toutefois de visiter son site Internet www.moeejendaag.nl/artist_1, où vous ne pouvez manquer apprendre encore plein de choses sur cet étonnant créateur. En fait, l’originalité des réalisations de Sjaak Smetsers, leur finesse, leur étrangeté féerique, la légèreté optique du verre qu’il combine artistement à la puissance du bronze et ailleurs à la fragilité de la céramique, ainsi que l’esthétique subtile de leurs formes et colorations, ne laisseront personne indifférent. Bien sûr, aimer une oeuvre d’art est un sentiment éminemment personnel et subjectif, aussi n’ai-je aucune possibilité ni envie de vous faire adhérer à mon appréciation quelle qu’elle soit. J’espère cependant que ma présentation succincte aiguisera votre curiosité et vous donnera envie d’aller découvrir ce magicien d’un art qui, bien que fort terre-à-terre et ancré dans la matière, présente, à l’instar de certaines formes antiques, des aspects quelque peu extraterrestres.

Ceci étant dit, il ne me reste qu’à vous souhaiter une bonne visite du 24, rue Beaumont, où vous attendent durant trois bonnes semaines « nos » deux artistes, Marlis Albrecht & Sjaak Smetsers, à travers leur oeuvres et même personnellement le 10 mars, à l’occasion du vernissage.

Giulio-Enrico Pisani

* * *

1) Galerie Schortgen Artworks, 24, rue Beaumont, Luxembourg centre. Téléphone : 26 20 15 10

Exposition mardi à samedi de 10,30 à 12,30 et de 13,30 à 18 h. du 7 au 31 mars. Vernissage le 10 mars en présence des artistes

2) Marlis Albrecht est née en 1956 à Ludwigsburg, Baden-Württemberg, a étudié en 1987/88 à la Freie Kunstschule à Stuttgart et vit à Möglingen près de Ludwigsburg

3) Sjaak Smetsers est né en 1954 à Venlo, où il a son atelier et expose (quartier de Tegelen)

4) COBRA est l’acronyme de Copenhague, Bruxelles, Amsterdam, villes où est né ce mouvement artistique des années 1948-51, proche de l’expressionnisme abstrait. L’influence du COBRA se fait encore sentir aujourd’hui. La galerie Schortgen a déjà plusieurs fois présenté de l’art COBRA et notamment lors une importante expo en janvier 2007.

mardi 6 mars 2018