Djoma et Michail Kudinow, le couple magique de Saint-Pétersbourg !

Oserais-je parler d’évènement de l’année ? Non, de grâce, pas d’outrecuidance ! Nous ne sommes qu’en mars, aux portes du printemps, bien sûr, mais qu’est-ce que 2018 peut-t-elle encore nous apporter ? Qui sait ? Fêtons donc déjà ces deux peintres uniques venus de St. Petersbourg, invités par la Galerie Schortgen et par l’Ambassade de Russie, qui organisent cette exposition de 2 semaines en hommage au 25e anniversaire de la coopération culturelle entre la Russie et le Luxembourg au Centre Scientifique et Culturel Russe (1). Le vernissage aura lieu le vendredi 16 mars à partir de 18 heures en présence des deux artistes-peintres, de Monsieur Guy Arendt, Secrétaire d’État à la Culture et de Son Excellence Monsieur Victor Sorokin, Ambassadeur de Russie au Luxembourg.

Il est vrai que les arts plastiques et graphiques ne peuvent être vraiment décrits et exigent bien plus : une participation visuelle quasi-interactive. Mais voici tout de même en attendant une brève présentation de ce que réalisent ces brillants talents qui ont fait tout ce chemin depuis la deuxième capitale d’Europe, au fin fond du Golfe de Kronstadt, afin de nous émerveiller avec leurs créations. Ce qui n’est pas trop dire, car outre la véritable originalité et profonde maîtrise de leur peinture franchement moderne, leurs créations diffusent ci et là de parfums d’orient avec leur généreuse charge de mythes et traditions. Il me semble toutefois que, si chez Misha ce zeste d’orientalisme résulte d’un choix délibéré, voire d’une recherche, chez elle,

Djoma Kudinow,

ce caractère est non seulement moins marqué, mais quasi-inconscient et résultant plutôt d’un zeste d’atavisme. En effet, Djoma – c’est ainsi qu’on l’appelle – est née en 1966 à Bishkek au Kirghizistan. Mais de 1985 à 1991 elle étudie en Russie à la Saint-Petersbourg State Academic Institute of Fine Arts, vit et travaille aujourd’hui à Saint-Pétersbourg et est mariée au peintre Michail Kudinow. L’origine kirghize et donc profondément orientale de Djoma est aussi essentielle à ses créations que ses études et son choix existentiel russe parmi les brumes des rives de la Baltique, son soleil parcimonieux et les glaces de la Neva. Oui, elle est tout cela et bien plus. En effet, rien n’explose davantage d’une irrésistible créativité que la coexistence, voire la collision, de tels opposés, éclairés en outre de fréquentes excursions et incursions dans des pays lointains, comme l’Afrique, de son art, qui doit de toute manière tant son orient natal. Cette interaction est d’ailleurs fort bien illustrée par sa parenté en peinture avec Soutine, Chagall et autres Kandinsky qui, à leur époque, nous donnèrent sans s’en douter déjà quelque avant-goût de Djoma.

Ce que Djoma exprime dans ses toiles, c’est en fait moins ce qu’elle voit, que ce qu’elle sent et ressent. Ici pure, presque impalpable, ailleurs traduite en scènes, voire en contes, sa sensibilité vous parle par delà sa palette avec ses pinceaux, couteaux, spatules et couleurs comme si vous étiez sa toile.

Jonglant avec élégance, d’huile et d’acrylique, entre abstraction et figuration, elle peut limiter ses teintes à leur plus simple expression, comme dans sa splendide série d’huiles sur toile « Night Orchid », où les bleus dominent, laissant de la première à la troisième toile de moins en moins d’espace au sang. Mais elle se déchaîne aussi parfois en une folle exubérance chromatique, comme dans les trois incandescents « Venetian Glass », où les couleurs s’imposent et ne tolèrent que l’abstrait. Et que dire du truculent « Dscungel », « Jungle » ? Le fond abstrait y sert de support à une puissante féérie animalière, quasi-chagallienne, richesse des teintes incluse, mais en plus violent, sans le doux angélisme du gentil maître de Liozna et Saint-Paul-de-Vence. Quant à son conjoint,

Michail Kudinow,

qui se fait appeler Misha, né en 1961 à Lougansk en Ukraine, il a étudié de 1986 à 1993 à la Faculté de Peinture de l’Academy of Fine Arts de Saint-Petersbourg. Tout comme Djoma, il vit et travaille à Saint-Pétersbourg, mais s’exprime dans un autre registre. Certes, l’échange constant entre les deux époux, leurs influences réciproques, leur complicité, leurs cheminements spirituels différents, mais nécessairement parallèles, ont engendré certaines parentés, influences réciproques et sympathies artistiques ; leur proximité est visible. Leurs travaux restent cependant marqués par des différences qui sont loin d’être superficielles. Bien que Misha soit d’origine européenne, son art est nettement plus empreint d’orient que celui de l’« asiatique » Djoma, et ce tout autant dans son imaginaire que dans ses sources d’inspiration. Aussi bien son dessin que ses compositions picturales sont parfois proches en finition, goût, sujets et décors de l’ancienne gravure persane. Sans doute moins sensitif et intuitif que sa partenaire, il donne l’impression de travailler davantage la matière, le fond de ses tableaux, mais aussi de méticuleusement finir des oeuvres qui témoignent d’un talent exceptionnel.

En dépit de cet orientalisme qui traverse presque toute son oeuvre, la palette de Misha est aussi vaste que variée et va du surréalisme à l’abstrait en passant par l’onirisme, le cubisme ou l’expressionnisme. Prenez, par exemple, cette puissante rêverie de presque 2 m2 toute verts et bleus qu’il appelle « Landschaft », « Paysage » ! Moi, j’eus plutôt dit « Jungle », mais une jungle au dessin aussi précis que peu réaliste, tout à la fois opulent et naïf, un peu à la Douanier Rousseau, sans toutefois s’y noyer, plutôt la survolant à la manière d’un drone. C’est du figuratif pur, mais stylisé à l’extrême. Je ne vois pas un musée qui ne voudrait s’approprier cette merveille. À l’autre extrémité de sa palette, cette quasi-abstraction de « Sunshine bird » que je traduirais très librement par « Oiseau de feu », rayonne de toute l’éclatante brillance du soleil. L’oiseau, féérique et étrangement stylisé, mi-poisson volant mi-Icare, y est dévoré, absorbé, phagocyté, consumé par les incandescences de l’astre qui, nécessairement abstraites, explosent du tableau. Une splendeur… et le bonjour d’Igor Stravinsky ! Et pourquoi pas de Moussorgski (2) ?

Giulio-Enrico Pisani

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1) Anciennement Centre Pouchkine, 32 rue Goethe, Luxembourg ville. Expo du 16 au 30 mars. Suite de l’exposition à la Galerie Schortgen du 3 au 19 avril. Nouvelle occasion de rencontrer les artistes : mardi 3 avril de 17 à 20 h.

2) … qui ne manquerait de saisir cette occasion pour composer une nouvelle version du concert « Tableaux d’une exposition ».

jeudi 8 mars 2018