Bert Danckaert : une résurgence du Bauhaus ?

Lorsque je reçus l’invitation de la Galerie Clairefontaine1 au vernissage de l’exposition du photographe Bert Danckaert, je pensai tout d’abord à quelque rétrospective. Le message était en effet illustré par plusieurs agrandissements documentaires dont le style n’avait rien de particulièrement contemporain. Ma première idée, en les voyant, fut que la charmante galeriste, Marita Ruiter, allait exceptionnellement ressusciter pour nous l’un des grands artistes adeptes du Bauhaus allemand d’il y a près d’un siècle. Nés autour de la fin du

XIXème/début XXème siècle, comme l’architecte, designer, et urbaniste allemand, Walter Gropius, son fondateur à Weimar en 1919, ils furent, tant en peinture qu’en photographie, design et architecture, porteurs de ce qui à l’époque fut synonyme de modernité, voire de futurisme. Aussi, quel ne fut mon étonnement, lorsqu’une lecture plus attentive du billet d’invitation, ainsi qu’une brève incursion dans les rares sites Internet consacrés à Bert Danckaert en français, m’apprirent qu’il est à cent pour cent notre contemporain et, mieux encore, beaucoup plus jeune que moi. Donc, pas question de rétrospective ! Mais alors ?

Alors, étonnamment, même si l’on eût sans doute pu considérer il y a quelques années son style, disons, de « vintage », même né avec une équerre et un fil à plomb dans la tête, « notre » photographe et grand voyageur est parfaitement ancré dans notre époque et le monde d’aujourd’hui. Tout au plus peut-on s’étonner de ses choix quasi-exclusivement linéaires et architecturaux genre nouveau Bauhaus excluant presque sans exception tout élément vivant, qu’il soit végétal, animal ou humain. C’est un peu comme si Danckaert voyait dans la pure expression minérale et géométrique de l’urbanisme une fin en soi, l’être humain disparaissant pour lui derrière l’expression architecturale anonyme de son habitat, en ne laissant ci et là que des témoignages insignifiants de son existence. Voudrait-il nous mettre en garde — je pense inconsciemment, donc involontairement, comme purent le faire les premiers disciples du Bauhaus — contre ces abris dont le béton ne protègerait pas de grand-chose et moins que tout de la déshumanisation qui allait préparer ces 1939-45 nés dans les pogroms et couronnés par la bombe A ?

Notez toutefois, que ces premières rafales de questionnements critiques, que je me suis permis, ne comportent nullement des jugements de valeur. Elles ne font qu’exprimer mes doutes et interrogations au-delà des qualités techniques, stylistiques et de composition exceptionnelles de l’artiste. Je n’ignore pas non plus que ce style qui tend à la nudité du béton, au minimalisme et au dépouillement, voire y aboutit, compte encore de nombreux adeptes et revient d’ailleurs périodiquement sous différentes formes. C’est également un peu le cas actuellement au Luxembourg où, à de rares exceptions2 près, les architectes construisent surtout des parallélépipèdes, lorsque l’architecture écologique, mariant confort, beauté et nature, n’a pas encore vraiment fait son entrée chez nous. Ne vous étonnez donc pas outre mesure, surtout si avez été goûter à « l’humain très humain » exposé dans l’espace 1, place Clairefontaine, de ressentir une certaine froideur en franchissant la porte de l’espace 2, rue du St Esprit, où nous découvrons pour l’heure Bert Danckaert.

Dans sa recherche minimaliste de dépouillement et de sobriété, Danckaert ne sacrifie, en effet, même pas à l’opportunisme des cabinets d’architecte qui meublent leurs prospectus avec des figurines de ménages idéaux, gosses jouant au ballon, auto devant l’entrée, haies verdoyantes et petits arbres.

Niet ! Sauf maigres exceptions — tout de même ! —comme dans sa prise de vue « Horizon 136 Mexico city » de 2016, il reste fidèle au dépouillement complet : rien que du minéral, du géométrique, de l’angulaire. Autre exception : cet arbrisseau élancé (buis ?) taillé taille mannequin, en spirale, tranchant contre le gris et la rectangularité d’un mur, d’un trottoir et d’une rue dans « Horizon 152 Mexico city » de la même période, à l’esthétique et au cadrage parfaits ! Bert Danckaert c’est du Mark Rothko3 de la photo, les colleurs du peintre américain des années trente à soixante en moins, tout de même... J’ajouterai que, dans le genre abstrait, j’aime assez son « Horizon 070 Macau », prise à Macao en 2014, où il harmonise un barbouillage mural, découvert au hasard de ses errances, avec sa fixation sur le bâti et les droites.

Mais pour en revenir à notre époque, voici ce que j’ai pu encore glaner auprès de la galerie et sur Internet sur ce photographe, dont il me semble qu’il soit devenu plutôt globe-trotter par goût du voyage que pour l’art en soi, ses clichés n’étant en général guère représentatifs du lieu ! Ce petit mystère mis à part, le CV de Bert Danckaert est brillant, mais sans surprises.

Né à Anvers en 1965, il a étudié la photographie à l’Académie royale des Beaux-arts (KASKA), ainsi qu’à l’Institut national des Beaux-arts (NHISK) d’Anvers. Il travaille comme photographe depuis le milieu des années 1990 et a présenté ses oeuvres dans de nombreuses expositions individuelles ou collectives, aussi bien en Belgique que dans maints autres pays. Bert Danckaert est aussi professeur à l’Académie royale des Beaux-arts d’Anvers et écrit également des articles sur la photographie pour différents quotidiens, magazines et revues de renom.

Ajoutez à cela, amis lecteurs, que Bert Danckaert est un théoricien aussi actif qu’apprécié de la photographie et que l’oeuvre de l’artiste est présente aussi bien au sein de collections muséales que privées, qu’il a déjà exposé dans de nombreux musées internationaux et participé à bien de manifestations et d’évènements artistiques. Voilà donc, outre le fait que plus d’une trentaine de ses créations sont à portée de votre curiosité et admiration au moins jusqu’au 21 avril, toute une série d’excellentes raisons pour aller visiter sa photographie urbaine aussi dépouillée que sobre et universellement appréciée !

Giulio-Enrico Pisani

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(1) Galerie Clairefontaine Espace 2 : 21, rue du St Esprit, Luxembourg ville. Ouvert du mardi au vendredi de 14h30 à 18h30 et le samedi de 10 à 12 et de 14 à 17h. Les oeuvres de Bert Danckaert peuvent être vues jusqu’au 21 avril

(2) Comme, par exemple, la Philharmonie ou d’Coque

(3) Originaire de Dansk (1903-1970)

vendredi 16 mars 2018