Le Journal intime de L, selon Arny Schmit

Si on a eu la chance, comme moi, de visiter au printemps 2015 l’exposition d’Arny Schmit à la Galerie Toxic, on peut se demander comment un artiste est-il en mesure de nous offrir à peine vingt mois plus tard un prodige de renouvellement tel que je le découvre aujourd’hui à la Wild Project Gallery (1). Son travail m’avait-il alors beaucoup plu – et c’est peu dire –, qu’aujourd’hui il m’a enchanté, au point que je ne quittai la galerie, où l’artiste lui-même était venu me guider, avec un véritable regret et l’impression d’avoir encore tout à y découvrir. J’y retournerai par conséquent un de ces jours – sans doute peu après le vernissage, qui a lieu samedi 12 novembre entre 11 et 14 h. Je ne puis toutefois m’empêcher de vous donner tout de suite mes premières impressions, amis lecteurs. Comment vous l’expliquer? C’est la première fois en 14 années de présentations et critiques d’expositions de peinture (2), qu’une série d’oeuvres d’art me fait ressentir à tel point le sentiment d’avoir découvert un espace pictural enchanteur.

Dès l’entrée, pour moi, ce fut le coup de foudre. D’emblée, oui; mais je ne peux présumer de vôtre première impression à vous, bien sûr. Et, de plus, l’un ou l’autre grand tableau participant du 9 au 13 novembre à l’Art Week (3) et réintégrant ensuite l’expo, la galerie devra être réaménagée en conséquence à son retour. Mais qu’importe! À l’exception d’un seul tableau, intitulé «Blog», où figurent, façon grandes icones d’un fichier images de PC les principales toiles d’Arny, chacun de ses grands formats est chargé d’une symbolique propre, mais au dénominateur commun foncièrement féminin. Ils représentent tous, soit un drame, soit une comédie, en tout cas la scène d’une pièce de théâtre rendue en deux dimensions, dont vous serez amenés à imaginer la troisième, ainsi que le possible scénario. Dans le genre surréalisme romantique, on ne fait pas mieux. L’imaginaire débordant de l’artiste, voilà la constante entre l’hier et l’aujourd’hui! Et s’il pousse l’ironie jusqu’à donner à d’authentiques peintures à l’huile l’apparence (superficielle) de ces collages que sont talent assemblait, disposait, mariait, fusionnait, collait jadis sur toile ou autre substrat, ce n’est que changement de technique. Ses tableaux réunissent sur une scène verticale, parfois sombre, souvent romantique, chargée de merveilleux et de sensualité, des éléments inertes ou vivants, disparates ou reliés entre eux, en une peinture figurative, mais largement cryptée. Quoique, une fois de plus, ici comme ailleurs, l’interprétation vous appartient. À chacun sa propre vérité!

Prenez par exemple la toile «Black swan» (Cygne noir)! Il s’agit d’un faux diptyque (4) traversé par un canapé classique revêtu de tissu à motifs floraux et par la paire de jambes nues d’une femme qui s’y prélasse (à vous d’en imaginer le corps). Le canapé à l’air de flotter au-dessus d’eaux sombres, sur lesquelles nage un cygne blanc qui semble même perdre quelques plumes. Quant au cygne noir du titre, il se dissimule à l’oeil non averti dans la partie supérieure, très sombre, à dominante bleu de Prusse foncé (Arny emploie rarement le pur noir), du tableau. Le cygne noir y est le signe encore quasi-invisible du mal (ténèbres), qui y cède encore au bien (clarté) au niveau des pieds (très beaux) et des chevilles valorisées par un fond fleuri, mais qui se fait menaçant au-dessus des mollets et des cuisses. Notez aussi l’homophonie cygne – signe, genre de jeu phonétique dont l’artiste use aussi avec le «L» du titre de l’exposition, qui signifie en fait «Elle», c’est-à-dire la femme omniprésente – qu’elle soit visible ou moins – dans son oeuvre.

Et les homophonies ou jeux de mots continuent à nous sourire avec «Caspar D. Frederike», nom et prénom imaginaires intitulant le plus typiquement romantique des tableaux romantiques d’Arny Schmit. Tenant par ailleurs plus du fantastique que du surréalisme, cette somptueuse toile aux couleurs d’automne crépusculaire, voire quasi-nocturne, dont le titre représente derechef une femme, donc la femme, «L» ou «Elle», présente ici en vignette carrée à droite, le buste de dos, dissimulé par une abondante chevelure. Cette créature nommée par analogie avec le grand maître de la peinture romantique allemande, Caspar David Friedrich, dont Arny revendique ici la mémoire, est-elle Proserpine (5) ou déjà Némétona (6)? L’une ou l’autre peuvent symboliser, tout comme le rosier lumineux sur une vignette en bas à gauche, ou les roses mourantes dans cet autre tableau, respectivement la clarté déclinante de l’été ou ténèbres hivernales montantes. Ainsi que je l’ai précisé plus haut, les deux vignettes ne sont pas de collages, mais sont peintes sur la toile. Quoiqu’il en soit, pénétrer dans le sombre sous-bois représenté avec une profondeur, une véracité, une charge de mystère digne des légendes lointaines, soulève progressivement chez le spectateur des émotions rares. C’est une oeuvre envoûtante et, à mon avis, bien que moins voyante que d’autres, la plus achevée et maîtrisée de l’exposition.

Une autre merveille de toile peinte à l’huile en faux collage sur faux papier-peint-grand-mère et occupant un bon tiers du tableau, affiche un ciel sombre, opprimant, qui pèse sur une mer démontée. Titre: «In the water»! Et de nouveau, côté droit (le «bon?» côté), en vignette (autre collage), de nouveau «Elle», ou «L», ici quasi-nue, toujours de dos, puisqu’elle parait nous fuir, court dans la brisure des vagues marines, en direction des ténèbres qui pèsent sur l’océan. Pour revenir le printemps prochain? On l’espère, tout comme jadis on priait les dieux pour que cela soit. Une deuxième vignette, plus à droite encore, nature morte aux roses agonisantes, nous renvoie aussi à des jours meilleurs. À bon entendeur salut! Et je pourrais poursuivre encore longtemps cette description de mes découvertes picturales à la Wild Project Gallery; de quoi y passer la nuit... Mais quel sens cela aurait-il? Comment pourrais-je exprimer en simples mots les mises en scène somptueusement sensuelles, les formes, couleurs, ombres, pénombres et lumières, les attitudes, gestes et mouvements saisis en instantané, les ambiances, ici lourdes, ailleurs légères, de ces merveilleuses compositions avides d’être vues plutôt que décrites?

À vous donc d’aller prendre votre part de ce plaisir que je ne peux vous transmettre et qui, de toute façon sera (question d’humeur, goût, sensibilité, caractère) bien différent du mien. À vous aussi de découvrir «Blog», «Diary of L. high heels», le mystérieux «Lilium alba», «Un conte merveilleux» ou cette espèce d’auberge du Spessart (7) moderne qu’est «La maison d’en face», ainsi que toute une série de formats plus petits, mais, quoique moins riches en «tiroirs», non moins fascinants. Mais qui est Arny Schmit? Je dirais avant tout un génial autodidacte, né en 1959 à Wiltz et vivant aujourd’hui à Strassen. Son parcours compte depuis 1993 trois dizaines d’expositions personnelles en Europe occidentale, ainsi que, depuis 1984, plus de trois douzaines d’expos collectives en Europe occidentale et en Chine. Ses oeuvres se retrouvent en outre dans sept collections publiques. Auteur d’une Sérigraphie pour le Ministère d’Etat, Service des Médias et de l’Audiovisuel (RTL – SES), il compte à son actif de très nombreuses réalisations. J’en cite quelques-unes en vrac. Calendriers au profit de l’ONG « Eng offen Hand fir de Malawi » en 1999 et 2001, une Collection RTL Tasses Capuccino, des sérigraphies pour IPL, des cartes de voeux pour La Sécurité Routière, la couverture des ouvrages de Georges Ravrani: «La responsabilité civile» et, en 2014, la réalisation de tableaux pour le film «Disparue en hiver» d’Iris Productions, avec Kad Merad, ainsi que pour le film «Le Tout Nouveau Testament» de Jaco van Dormael avec Benoît Poelvoorde, Yolande Moreau, et Catherine Deneuve. Excusez du peu!

Giulio-Enrico Pisani

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1) Wild Project Gallery, 22, rue Louvigny, Luxembourg centre ; ouvert mercredi-vendredi de 14,30 à 18,30 h et samedi de 14 à17 h.- Exposition Arny Schmit jusqu’au au 10 décembre.

2) Précisément depuis mai/juin 2002, (v. mon article «Florence, mon amour» dans WOXX, 4.06.2002)

3) Halle Victor Hugo, Luxembourg / Limpertsberg

4) Un véritable diptyque est constitué de deux tableaux distincts placé côte à côte

5) Proserpine (Perséphone), déesse romaine du printemps et de l’été, où elle vit avec sa mère, Cérès (Déméter) déesse des moissons, descend l’automne et l’hiver aux enfers rejoindre son mari Pluton (Hadès).

6) Némétona : déesse celtique de l’Automne

7) Das Wirtshaus im Spessart, est un conte à tiroirs (comme, p.ex. Le Décaméron, Les mille et une nuits ou Les Contes de Canterbury) du nouvelliste allemand Wilhelm Hauff, contenant dans une histoire cadre, les contes Die Sage vom Hirschgulden (La Légende du florin au cerf), Das kalte Herz (Le Coeur froid), Saids Schicksale (Les Aventures de Saïd) et Die Höhle von Steenfoll - Eine schottländische Sage (La Grotte de Steenfoll – une légende écossaise).- (Wikipedia)

Donnerstag 10. November 2016