La nuit politique selon Aude Moreau

Mieux vaut tard que jamais, auriez-vous raison d’ironiser, amis lecteurs, en me voyant vous présenter seulement aujourd’hui cette remarquable exposition, qui court déjà depuis fin septembre au Casino de Luxembourg, Forum d’art contemporain1). Aussi est-il bien possible, que l’un ou l’autre parmi vous l’ait déjà vue. Qu’à cela ne tienne ! Même si je ne la leur fais pas découvrir, peut-être bien que ma perspective leur apportera un point de vue, disons, un regard nouveau. Et qui dit regard, dit préalablement éclairage. Or – c’est mon avis, n’engage que moi et diffère surement de celui des critiques-diplômés-oeil-de-lynx – la clarté n’est pas vraiment aveuglante dans le hall du premier étage, qui s’ouvre sur les salles où l’expo est présentée, hall où sont déjà exposées deux premières oeuvres.

Certes, le curateur, les autorités muséales et peut-être même l’artiste, peuvent avoir souhaité cet éclairage parcimonieux comme une sorte de mise en condition, de préparation optique donc, à l’obscurité quasi-totale des six salles où sont exposés les tableaux vidéographiques (sonores ou non) d’Aude Moreau. C’est à priori judicieux, mais appauvrit l’accueil qu’offrent au visiteur ces deux splendides tableaux-photo encadrés, « Untitled (Hollywood Sign) » et « LAPD (Los Angeles Police Department », qui exigent un effort visuel assez poussé. Ils sont pourtant déjà intéressants en soi, puisqu’annonciateurs des thèmes principaux de l’exposition : la mégapole qui ne dort jamais et le « Big brother is watching you »2), symbolisé par l’hélicoptère de police. Préface aux techniques et aux symboliques très particulières de cette expo, en fait, dont la commissaire Louise Déry, directrice de la Galerie de l’UQAM, Montréal (Québec) et le Musée sont encore le mieux placés pour vous expliquer les arcanes.

Je cite : « Les oeuvres photographiques, filmiques et sonores d’Aude Moreau jettent un éclairage inédit sur la ville nord-américaine, avec son quadrillage moderniste, ses tours vertigineuses dressées vers le ciel, ses logos lumineux au langage économique, ses vides et ses pleins qui cloisonnent ou offrent des échappées. Parce qu’elle emboîte le cinéma dans l’architecture, l’écrit dans le verre, le politique dans l’économique, la transparence dans l’opacité, voire le privé dans le public, l’artiste détourne et remodèle l’iconographie de ces images urbaines souvent stéréotypées dont le destin, dorénavant, ne trouve guère d’issue alors que tombe la nuit politique.

L’exposition présente (aussi) le film The End in the Background of Hollywood, tourné en hélicoptère au-dessus de Los Angeles, alors que des tours jumelles délivrent un percutant message de fin du monde. En parallèle, Inside (23/12/2014 – Los Angeles, Downtown) propose l’observation depuis la rue d’une des tours et de l’activité nocturne bien triviale qui s’y déroule, et The Last Image porte sur les génériques de fin de films de fin du monde. La nuit étoilée de la capitale mondiale du cinéma est également présente dans plusieurs grandes photographies qui évoquent notamment l’emblématique signalisation de Hollywood surplombant les collines de la ville et la présence de logos lumineux des grandes corporations financières qui en constellent le ciel. Les visiteurs verront Sortir, tourné en hélicoptère autour de la Bourse de Montréal, Reconstruction, où défile le panorama des buildings de Manhattan depuis le Hudson River et découvriront LESS IS MORE OR … sur les célèbres tours de l’architecte Mies van der Rohe à Toronto.

En investissant l’architecture d’un pouvoir métaphorique qui se développe entre le réel et la fiction, et entre l’image et son récit, Aude Moreau nous place en position de spectateurs du présent, assujettis aux dispositifs de pouvoir et aux prises avec les scénarios de catastrophes qui défilent en une boucle sans fin. Si les Gordon Matta-Clark, Ed Ruscha ou Mies van der Rohe sont aux sources de la pensée et des observations de l’artiste sur la ville, les quatre corpus qui se trouvent réunis dans cette exposition et qui ont été développés entre 2008 et 2015 donnent le premier rôle à Montréal, New York, Los Angeles et Toronto. Ils sont une exhortation à se laisser immerger dans la texture des images et des trames sonores, à entrer dans la temporalité d’une fin incessante, à traverser l’entre-image pour apercevoir, dans le mouvement, une image du monde en pause, la dernière, peut-être ». Très impressionnant, amis lecteurs ! Dans chacune des six salles où sont présentées les créations d’Aude Moreau, vous-vous voyez proposer des vues panoramiques citadines, dont les plus spectaculaires ne sont d’ailleurs pas nécessairement les plus inaccoutumées. Encore, que cela dépende beaucoup de la sensibilité et de la perception de tout un chacun. Personnellement, c’est l’oeuvre n° 5, « Inside (23/12/2014 – Los Angeles Downtown) »3) qui m’a le plus impressionné, voire troublé, par sa quasi-pénétration dans un foisonnement d’intimités. Ajoutez-y des vues époustouflantes caractérisées par des mystères techniques, comme dans la vidéo « Aude Moreau The end of the background of Hollywood », dont la fin est illustrée par les mots « THE END » formés par 71 fenêtres éclairées aux étages supérieurs de deux tours jumelles. Par quelle mystérieuse manipulation cette magicienne qu’est Aude Moreau a-t-elle pu réaliser ce prodige ?

C’est notamment sur le site de la galerie Antoine Ertaskiran4) de Montréal que nous apprenons qu’Aude Moreau vit et travaille à Montréal et qu’elle a complété une licence en arts plastiques à l’Université Paris 8 en 1991, avant de s’établir au Québec et d’y poursuivre des études de scénographie en 1995. Depuis les années 2000, elle développe un corpus d’oeuvres combinant sa double formation en scénographie et en arts visuels. Récipiendaire de nombreuses bourses, elle a présenté son travail dans le cadre d’évènements tels que la Biennale de Prague et la Nuit Blanche de Montréal. Aude Moreau a participé en outre à plusieurs expositions et interventions dans l’espace public à Montréal (Fonderie Darling et au Musée d’art contemporain), en France, aux Etats-Unis, en Suisse, en Italie et au Luxembourg. Quantité de ses réalisations font partie de nombreuses collections corporatives et privées.

Giulio-Enrico Pisani

1) 41, rue Notre-Dame et 7, boulevard F. Roosevelt, Luxembourg ville, ouverture : lundi, mercredi, vendredi, samedi, dimanche : 11h00 - 19h00. Jeudi : 11h00 - 23h00, Fermé le mardi et le 25.12. Expo Aude Moreau jusqu’au 8 janvier 2017

2) Thème du fameux roman 1984 de Georges Orwell

3) Pour mieux vous orienter, prendre un petit plan de la galerie sur le petit présentoir dans le hall du 1er étage

4) http://www.galerieantoineertaskiran.com/artists/represented/aude-moreau

THE END in the Background of Hollywood

mercredi 21 décembre 2016