Jean Moiras : «Lumière et Silences»

Voilà un artiste peintre – il se désigne lui-même comme artiste plasticien, puisqu’il est également sculpteur et créateur d’installations et de mosaïques – qu’il ne devrait plus être nécessaire de présenter au Grand-duché, où il expose depuis le début du siècle à la Galerie Schortgen (1), aussi bien à Esch-sur-Alzette que dans la capitale. Notez, amis lecteurs, qu’il avait tout de même déjà commencé dès la fin des années soixante à éclairer bon nombre de villes françaises et autres lieux de ses paysages, formes, couleurs et surtout de sa lumière, cet élément essentiel de sa vision créative. Cependant, une fois découverte, «Luxembourg, Gibraltar du nord de l’époque romaine», semble être devenue pour lui une véritable source d’inspiration jamais démentie et répondant peut-être autant que son «incontournable, irremplaçable»Venise, une autre de ses préférées, à son style unique, que Daniel Ruiz (2) qualifie d’abstraction figurative (3). Jean Moiras avait déjà exposé à la galerie Schortgen en 2000, 2002, 2004 et 2005, lorsque je le découvris enfin au printemps 2007 à travers son exposition «Lumière de toute chose» toujours chez Schortgen, à Luxembourg, rue Beaumont. Les suivantes, «Matin de lumière» en 2008, «Chants de Lumière» en 2009, «Lumière, où est ton chemin?» en 2014 et «Lumière Passion» en 2016, furent chaque fois pour moi, mais aussi pour nombre d’entre vous, un pur enchantement.

Aujourd’hui, à la lumière, cette indéfectible constante de son oeuvre, Moiras ajoute-t-il le silence, voire, en plus circonscrit, des silences? Non, bien sûr, car ces silences qu’il annonce à présent font depuis toujours partie de son univers créatif. Je trouve qu’ils sont rendus depuis toujours par la sobriété formelle, le dépouillement, voire la quasi-géométricité de son style, reflet de la mémoire du vu. Moiras ne peint pas tant ce qu’il voit, que ce qu’il a vu, impressionné, dont il a parfois pris des croquis, mais qui est en lui et qu’il projette sur toile dans son atelier. Assi je pense que ce sont tant ce style que cette façon de procéder, qui valorisent particulièrement les larges plages aux formes et combinaisons chromatiques nettes, à quelques exceptions près, peu livré aux sfumati, nuances ou passions. Aussi, cette fois encore, Jean Moiras nous présente, outre quelques tableaux pratiquement abstraits comme «Erdeven» et une rareté, le portrait figuratif mais idéalisé de David Bowie, des paysages bucoliques, comme le ravissant «En Lubéron» et citadins comme ceux de Venise ou Luxembourg ville. Là-dessus, je m’arrête un moment, car cela mérite un mot. En effet, depuis le temps que je me vois confronté à sa peinture, Jean Moiras m’a paru avoir été particulièrement impressionné par notre capitale qu’il ne s’est pas privé de la peindre et repeinte sous un nombre impressionnant de points de vue et d’aspects.

Ainsi que par Paris, New York, Venise et Florence et autres lieux, Jean Moiras fut sans doute agréablement frappé à une certaine époque, au cours de ses voyages, par l’aspect pittoresque de Luxembourg ville avec son élégante corniche surplombant la forteresse et les profondes entailles géologiques creusées par la Pétrusse et l’Alzette. De plus, ayant vite compris le faible du Luxembourgeois pour sa capitale, l’artiste lui en donne à coeur joie. Aussi en expose-t-il cette fois une généreuse quantité, à commencer, à titre d’exemple, par les deux très proches «Corniche» et «Vallée». Ces deux vues de la ville, où la corniche, très fine, n’occupe avec un bout de ciel que le sixième supérieur du tableau, dominent une vallée qui déploie sa représentation quasi-abstraite sur les cinq sixièmes inférieurs sous des angles et à des moments de la journée différents. Je ne peux bien sûr pas vous citer ici tous les titres d’oeuvres, mais en voici quelques-uns que vous saurez situer d’emblée, comme «Vieille Ville», «Pont sur l’Alzette», «Automne sur le Grund», «La Ville basse», ou «La grande Corniche». Encore une exception, cette dernière, car, renonçant à sa richesse chromatique coutumière! L’artiste l’a vue de nuit et il nous la présente plongée dans une rhapsodie monochrome où seul le bleu conserve droit de cité en faisant jouer ses nuances.

Reconnaîtrez-vous votre Luxembourg? À vous de voir, car tout un chacun perçoit la création artistique à sa manière et y pénètre dans la mesure où elle s’empare de lui. Il y a interaction; et ainsi que tout peintre voit une scène, une personne ou un paysage différemment selon le jour, l’heure ou son humeur, votre regard à vous est également soumis à bien de variables. «Les paysages, les villes, sont sa matière première», écrit Daniel Ruiz de Jean Moiras, avant de poursuivre: «Il les recompose. Et s’il prend quelques distances avec la réalité c’est pour la rendre fluide, plus aisée à nos intuitions. Jamais il ne tente de nous imposer sa vision du monde, notre liberté est son talent, son dialogue avec nos émotions. Il sait nous rendre heureux, il aime nous donner du plaisir en renouant avec des sensations égarées dans l’air du temps. Convaincu, par sa grande connaissance de Picasso, que « notre champ de vision est une succession de plans » Jean Moiras organise, construit, reconstruit, se rebelle contre l’autoritarisme du réel et de la pensée dominante. C’est ce refus de l’objet pour l’objet, du boniment comme argument, de la compression comme création, qui l’a conduit sur les chemins de l’abstraction figurative. L’essentiel est sa règle d’or. Elle rend à notre imagination revivifiée sa capacité à mettre au jour l’âme des choses et des lieux...»

Quant à l’artiste lui-même, rappelons-nous qu’il est né en 1945 à Chamalières (Puy-de-Dôme). Sa vie trépidante, quasi-frénétique, est une suite d’apprentissages, d’expériences, de voyages... Il a participé à un très grand nombre d’expositions collectives et dépasse largement la centaine d’expositions personnelles un peu partout à travers le monde... Ce grand voyageur qui, jeune homme s’ennuyant dans son Auvergne natale, monte à Paris, y étudie à l’École des Beaux-arts, y apprend à connaître tout le monde, y fait son trou, s’y fait un nom, ne déchausse pas les pavés en 68, mais «explose» un peu plus tard, découvre la France et le monde, revient toujours à l’Auvergne, mais n’y reste jamais longtemps. Un beau jour il découvre Venise, une autre fois le Luxembourg et particulièrement sa capitale, pour, une fois de plus, régulièrement revenir à la France profonde et à l’Auvergne, ainsi qu’à leurs villes, villages, champs, hameaux et lieux-dits, sur lesquels il pose son coup d’oeil unique, aussi typiquement que nécessairement moirassien, puis nous le livre. Que voudriez-vous lui demander de plus?

Giulio-Enrico Pisani

*** 1) Galerie Schortgen, 24, rue Beaumont, Luxembourg centre. Exposition Jean Moiras mardi à samedi de 10h30 à 12h30 et de 13h30 à 18 h jusqu’au 13 juin.

2) Pour et sur le site la Galerie Christiane Vallé. Vous pouvez lire l’article complet très intéressant sur http://galerie-art-peinture-sculpture-christiane-valle.com/index.php/fr/artistes2/jean-moiras

3) Je préfère ne pas en faire une règle. Le style tellement typique de Moiras a fort peu en commun avec celui d’un Luis Merino, que l’on qualifie justement de figuratif abstrait.

Freitag 25. Mai 2018