Paysage rempli de pensées : Tourgueniev dans la peinture russe contemporaine

Entendons-nous dans ce titre la nature comme étant l’âme, l’esprit, le caractère profond d’Ivan Tourgueniev, ou bien la nature en soi, donc les bois, prés, lacs et rivières de sa campagne natale, selon Tourgueniev, c’est à dire vus, vécus et ressentis par lui, cet écrivain si amoureux de la campagne et de la paysannerie russe (1)? Eh bien, c’est les deux. Il y eut en effet une telle symbiose entre l’homme et son milieu, que tout ce qui constituait la nature en général et la Russie en particulier était Tourgueniev, et ce en dépit de ses nombreux voyages à l’étranger et de son long séjour en France, où il mourut à Bougival en 1883 à l’âge de 64 ans. Aussi, est-ce à l’occasion de la deux-centième année de sa naissance que le Département de la Culture de la Ville de Moscou, le Centre muséal d’expositions «Manège» et le Centre de Russie pour la science et la culture au Luxembourg (2) ont organisé (3), au nom de l’amitié entre le plus grand et l’un des plus petits pays du monde, cette charmante expo de peinture au 32, rue Goethe. Mais voici tout d’abord ce que nous en disent les organisateurs.

«...Tourgueniev, pendant des décennies a joué un rôle de médiateur entre les cultures de l’Ouest et de l’Est de l’Europe. Son activité pour l’enrichissement et le rapprochement mutuel des cultures russe et européenne devrait être considérée comme l’acte le plus important de la communication interculturelle pendant la période de 1850 à 1880. L’exposition du Centre muséal d’expositions «Manège», «Paysage rempli de pensées, la nature de Tourgueniev dans la peinture russe contemporaine» représente une collection de paysages créés par des artistes russes contemporains et accompagnés de citations extraites des oeuvres prosaïques et poétiques de Tourgueniev décrivant la nature. L’exposition démontre une continuité artistique dans la perception de la nature par l’écrivain et par les artistes contemporains. Toutefois, les paysages sélectionnés seraient à tort considérés comme reproductions des descriptions paysagères de Tourgueniev. Ce sont des oeuvres réalisées par nos contemporains dont la perception du beau est étonnamment proche de la vision du grand écrivain.»

Ces huit peintres, qui expriment de toute leur âme leur ressenti face aux paysages de leur Russie éternelle, ne puisèrent donc pas l’inspiration à la source Tourgueniev, mais il y eut sans doute interaction naturelle, atavique, subconsciente avec ce qu’il dépeignit dans ses écrits. C’est pour moi une évidence et cela vaut pour chacun d’eux. Citons d’abord Valerij Kopnjak (1982) et Ildar Akzhigitow (1984) qui, nés tous deux à Pensa, y ont étudié à l’école d’art K.A.Sawitsky avant de poursuivre à l’Académie Russe de peinture, sculpture et architecture, puis participé à de nombreuses expositions en Russie comme à l’étranger et gagné plusieurs prix et médailles. Akzhigitow, lui, m’a particulièrement charmé avec son délicieux tableau «La rivière Pizhma». D’un autre peintre, Oleg Zhurawljow qui, né à Furmanow en 1981, obtint après des études artistiques poussées de nombreuses médailles et distinctions, je découvre le tableau remarquable d’un paysage lacustre (ou fluvial?) aux rives boisées, aussi succinctement que mystérieusement intitulé «Le Midi».

Tout comme les six autres artistes qui illustrent cette «année Tourgueniev», Valerij Kopnjak et Ildar Akzhigitow travaillent de manière figurative, voire académique et peignent la nature comme elle leur appert dans toute sa beauté et son charme naturels, telle que peut l’avoir caressée l’oeil amoureux du grand écrivain. Leur talent est indiscutable, et à ceux qui auraient le mauvais goût de leur reprocher une certaine absence d’originalité ou de «modernisme», je répondrais que les prés, monts, lacs, forêts, rivières, bois et arbres en fleur n’ont guère besoin de ce genre d’artifices et distorsions à la mode pour se voir mis en valeur. Dans les grandes lignes et pour autant que je puisse en juger d’après l’exécution des tableaux présentés, la douceur des formes et l’harmonie des couleurs, ces peintres me paraissent s’inscrire tous dans ce qu’on appelle le courant néo-impressionniste. Comme souvent dans ce genre d’exposition collective, je me vois à présent obligé de vous dire, amis lecteurs, combien je regrette ne pas pouvoir détailler dans ce cadre le parcours des tous les huit artistes et moins encore toutes les oeuvres exposées. Je me contenterai donc de vous citer encore Nikolaj Bernazkij, Oleg Awertschenkow, Wassilij Hudjakow, ainsi que Andreh Wilkow, dont j’ai particulièrement aimé «Jour ensoleillé dans un bois de résineux». Notez toutefois que des aperçus sur leur vie et leurs parcours sont disponibles à la galerie.

Mais le plus extraordinaire de tous ces maîtres du paysage, celui qui fit le plus vibrer mon amour de la poésie et mon quart de sang russe, fut sas aucun doute «Semjon Kozhin», dont je ne parviens pas à chasser de mon esprit «Les pommiers en fleur». Cette oeuvre exprime avec force la fusion qui peut se faire entre un artiste pourtant guère d’origine campagnarde et la nature, ainsi qu’entre l’art et l’artiste, dont le moins qu’on puisse dire, est qu’il tomba dans la peinture dès son plus jeune âge. Né à Moscou en 1979, Kozhin fréquentait en effet dès ses 9/10 ans l’école d’art Krasnopresnenskaïa en même temps que l’école secondaire et intégra l’année suivante le lycée artistique de l’Académie russe des arts. Après avoir achevé en 2003 ses études supérieures à l’Académie de peinture, sculpture et architecture il sera très actif, tant comme artiste qu’en tant qu’organisateur dans l’univers des arts, et ce aussi bien en Russie qu’à l’étranger. Son travail lui a valu de nombreux prix et distinctions et ses oeuvres sont exposées aussi bien dans de nombreux musées que dans des galeries et collections privées. Ceci étant dit, c’est à vous de vous faire votre opinion. Moi, je ne peux que vous garantir une chose: si vous avez tant soit peu le sens du Beau (avec majuscule), cette exposition vaut le déplacement.

Et Tourgueniev de vous y encourager par le titre d’un de ses poèmes en prose :

« Ô fraîcheur, ô beauté des roses d’autrefois… »

Giulio-Enrico Pisani

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1) Cet amour de la paysannerie, il l’exprime notamment en 1852, dans Mémoires d’un chasseur qui échappent à la censure malgré leur caractère «subversif». Par la suite, Tourgueniev écope d’un mois de prison, mais continue d’écrire ce qu’il pense du servage. Il est alors assigné à résidence (extr. de Wikipedia).

2) Centre de Russie pour la science et la culture au Luxembourg, 32 rue Goethe, Luxembourg ville. Tél. 264 803 22, ouvert du lundi au vendredi de 11 à 18 h ; expo jusqu’au 29 juin.

3) Sous les auspices de l’Ambassade de Russie à Luxembourg et avec le soutien de la Représentation permanente de la Fédération de Russie

Semjon Kozhin : Les pommiers en fleur auprès du Conseil de l’Europe.

Dienstag 12. Juni 2018