L’avant-hier, l’hier et... David Russon

My sister Lucy


Bien que David Russon soit un vieil habitué de la rue Wiltheim, je viens seulement de le découvrir ce samedi 4 février après une lugubre trotte sous un ciel plombé et une pluie battante. C’est par conséquent la première fois que j’aurai le plaisir de vous présenter cet artiste inclassable. Mais comment ai-je pu rater ses expositions de 2003, 2007 (2x), 2009 et 2011 ? Je l’ignore. Quoiqu’il en soit, il n’est jamais trop tard pour... Et ce d’autant moins, que dans sa présente exposition, « The Crushing Force of the Unappeasable Law » à la Galerie Nosbaum & Reding(1), il me semble s’être dépassé et nous offrir, à entendre ceux qui le connaissent, mais aussi à voir ses précédents travaux sur son blog, un nouveau David Russon, non pas renouvelé, mais réellement inédit. Étrange titre d’ailleurs que portent ces mots, signifiant en gros « La force écrasante de l’implacable loi » ! Des mots qui suggèrent menace et violence, lorsqu’à premier abord l’ambiance dégagée par l’oeuvre de Russon est certes grise, mais toute en douceur, bien plus rêveuse et mi-teintes que dramatique ! Eh oui, je disais bien « à premier abord ». En effet... Le tragique n’est pas loin, mais reste, pour commencer dans cette première salle, sous-jacent, peu accessible au passant, au curieux, au pur esthète. C’est gris, monochrome, voire terne et (encore) parfaitement « intransgressif ».

Il faut déjà vous avancer jusqu’à la salle 2 après avoir traversé le bureau aux cimaises garnies de deux oeuvres moyennes et d’un bijou pictural, pour découvrir un tout autre paysage. Certes, le gris y reste gris, mais le galeriste y a concentré le Russon explosif, dont un beau nu très glamour, une étonnante scène d’hystérie érotique, un gros coup de colère bureaucratique et même de la pseudo-androgynie faussement branleuse. Ces exceptions mises à part – je reviendrai sur les trois premières – c’est encore du soft, du classique et de la beauté pure dont on peut choisir de regretter l’obscurité des tons, ou aimer l’ambiance mystérieuse, ou encore, ci et là, le flou romantique. Autre caractère essentiel de l’expo : sa féminité ! Enfantine en salle 1, où elle flotte, éthérée, tout à la fois conventionnelle et convenue, un peu vieux jeu, nostalgique, genre « devoir de mémoire », on la découvre en franchissant la porte de la galerie, comme suspendue dans un brouillard endeuillé, où ne resterait de la vie que la beauté du souvenir.

J’ai appris ensuite, en lisant l’excellent papier que Mylène Carrière a consacré dans Le Quotidien à cet évènement et qui mentionne son bouleversant contexte historique, qu’il y avait holocauste sous roche. Aussi vous recommandé-je, si vous voulez en savoir plus à cet égard, de lire l’article sur www.lequotidien.lu/culture/. Et c’est bien dans cet esprit, qu’une jeune fille en robe blanche vous accueille, tristement debout au milieu de la grisaille du nulle-part, fantomatique, peinte sur une toile intitulée comme l’exposition : « The Crushing Force of the Unappeasable Law ». Toujours dans cette première salle, deux petits tableaux ronds, intitulés respectivement « Where will it end » et « Take me way back » nous montrent deux ravissants portraits de petites filles, ainsi qu’une grande toile représentant une jeune chiffonnière errant, sac au dos, au milieu des miasmes exhalés par une colline de détritus. Intitulée « Ragpicker in a sea of toxic fumes », David Russon y a concentré l’expression de la misère, puis la résignation d’une époque visualisée par ce premier volet de l’expo.

Après avoir admiré les quatre chefs-d’oeuvre que je viens de citer, nous traversons le bureau, non sans remarquer la dormeuse emmitouflée dans un édredon peinte sur une toile au titre paradoxal de « Restless », ainsi que deux autres tableaux que j’ai un peu moins aimé et que je vous laisse découvrir. Et nous voilà dans la salle 2, où la femme, devenue adulte, se libère et où la vie reprend ses droits, des droits fondamentaux, comme le plaisir, la souffrance, mais aussi la mort ! Sept autres oeuvres s’y ouvrent devant nos yeux étonnés, surpris, peut-être même choqués par cet étrange coq-à-l’âne d’une salle à l’autre, dont la magie nécessite un moment d’adaptation comme voulu par le passage d’une pénombre feutrée à une zone ensoleillée. Parmi elles, surtout trois pures merveilles affirment de nouveaux droits reconnus à la femme. Dans « My sister Lucy », c’est le droit de ne pas être que belle, mais aussi nue, désirable et fière de l’être. Dans « Suffer in isolation »(2), elle semble jouir d’être femme objet, support volontaire de mystérieuses tortures scripturales. Mais aussi, dans « No love is here », la voilà en plein dans ce stress que lui impose l’indépendance professionnelle et piquant une crise de colère face à sa vieille machine à écrire (IBM ?) !

Ma visite étant achevée, j’aimerais pouvoir imaginer ce que David Russon pourrait encore réserver à la femme (lors d’une prochaine exposition ?) dans notre nouvel univers virtuel... Peut-être bien que d’ici là, notre artiste aussi changeant que polyvalent aura enfourché une toute nouvelle monture. Qui sait ? Cet étrange oiseau de la peinture moderne, d’origine allemande et anglaise, né en 1971 à La Haie et ayant fait son nid à Bruxelles, le sait-il lui-même, amis lecteurs ? De toute manière, ce n’est pas son C/V succinct, mentionnant ses études à la School of Visual Arts, New York en 1993-94, à l’École Régionale des Beaux-arts de Montpellier de 1991 à 93, ainsi qu’à la Wimbledon School of Art, London en1990-91, qui nous l’apprendra. Aussi, en attendant, profitez de l’instant présent et courez voir « The Crushing Force of the Unappeasable Law » !

Giulio-Enrico Pisani

* * *

1) Galerie Nosbaum & Reding – 4, rue Wiltheim, espace 2 – Luxembourg (vieille ville), près du MNHA, ouvert mardi à samedi de 11.00-18.00 h.- Expo jusqu’au 4 mars.

2) Tout comme dans le tableau « Just breathe » que, personnellement, je n’aime pas trop…

vendredi 10 février 2017