Quelques réflexions hivernales

Rien n’est jamais acquis, hormis le passé.

L’un des plus graves syndromes de l’homme contemporain pourrait être représenté par un âne courant derrière une mangeoire de foin accrochée devant son museau et fuyant une branche enflammée attachée à sa queue. Appelons-le syndrome du « foin-devant-feu-derrière », ou FDFD.

Chez les sages, les différences causent l’harmonie, chez les sots la guerre,.

Je déplais aux uns et je plais à d’autres ; je n’y suis pour rien. Et même si le prince m’aime avec toute sa cour, je ne suis pas son cousin.

En quoi les rêves seraient-ils moins porteurs que le pragmatisme à court terme, qui a donné et donne au quotidien toute la mesure de sa veulerie et de son impuissance délétère ?

Notre génération a raté l’impossible. Il nous reste à réaliser l’improbable. Il aura bien fallu les dépasser, ces champions de la liberté de leurs peuples que furent Nehru, Bourguiba, Nasser, Soekarno, Senghor, Nkrumah, Houphouët-Boigny et j’en passe. Il aura fallu dépasser ces géants, que leur solitude de pensée et l’absence de critique courageuse de leur entourage de flatteurs aura trop souvent fourvoyé vers l’autoritarisme. Mais fallait-il pour autant qu’ils fussent trahis, abattus, vaincus, sous les applaudissements de la claque par les ex-puissances coloniales et des nains cupides, corrompus et tyranniques, dont le seul souci était leur propre enrichissement ? Des nains que leur manque de crédibilité finît par faire vaciller et tomber à leur tour, pour être remplacés par des pseudo-démocraties opportunistes et remplaçant la tyrannie des premiers, grâce au placebo religieux, par la veulerie et l’impuissance de gouvernements livrés à la dictature du mercantilisme et la finance mondiale ? Le fallait-il ?

La raison du cartésien rend compte de ce qui est et forme des hypothèses sur ce qui adviendra, lorsque celle du poète ressent ce qui est, et pressent ce qui sera ; mais c’est raison que le poète lui-même, souvent, ne discerne pas.

Nous avons tendance à penser que bien des femmes musulmanes, qui refusent la liberté proposée par la modernité, le féminisme et la culture occidentale, souffrent du syndrome de Stockholm(1) vis-à-vis de leurs geôliers machos, phallocrates et obscurantistes. Mais les soi-disant citoyens occidentaux émancipés, en fait esclaves volontaires du grand capital anonyme, valent-ils mieux, sont-il moins victimes de ce syndrome, lorsqu’ils supportent leurs chaînes au point de les aimer, au lieu de profiter du jeu démocratique pour s’en affranchir ?

La grande majorité des gens ont raison de leur propre point de vue, sans être fichus d’avoir un point de vue qui leur soit propre. En effet, la plupart des gens adhèrent à tout et à n’importe quoi sans véritable réflexion, sans faire usage de ce don qui pourrait les distinguer des grands singes : le libre arbitre. Leur point de vue n’est en général que celui de leurs traditions, de leurs endoctrineurs moraux, culturels, religieux et/ou politiques, ou bien, et c’est le plus souvent le cas, de leur opportunisme.

Aussi bien les oeuvres d’art que littéraires échappent à leur auteur dès exposition ou publication, deviennent autonomes et infiniment productives. Lâchées dans l’espace culturel et interculturel, elles multiplient à l’infini leurs appels et sollicitations comme les étoiles leurs rayons ou les neurones leurs synapses. L’oeuvre d’art est tout à la fois fruit, humus, pluie, rosée, vent, semence et spores, dans et par lesquels toute pensée, toute création baigne et s’abreuve à son tour. Aucune protection d’auteur, tour d’ivoire, religion, censure ou police ne saurait dresser de barrage durable contre cette fertilisation de l’humain. Sans ce rayonnement universel interactif, l’oeuvre se stérilise et s’étiole ; elle n’est plus oeuvre, seulement épiphénomène.

Débile, cette manie des hommes, de vouloir faire de leur créature le créateur !

Les idées ne sont que le fruit des esprits qui les ont conçues, esprits eux-mêmes corollaires de la chair, qui ne connaît de l’au-delà qu’abstraction, fantasme, création d’esprits, esprits qui se verraient d’ailleurs damnés par leur orgueil, si leur au-delà rêvé existait, car ils se prendraient pour des “je ne sais qui” et nieraient leur dépendance de la matière et de son infinie créativité. Le temps des idées est le temps de l’espèce humaine : notre tout... mais rien de plus.

De cause à effet, les absents finissent toujours par avoir raison. Mais comment ?

La mort peut emporter les hommes, seul le temps leur oeuvre.

Seul compte le chemin ; ni l’inaccessible but, ni l’inéluctable fin.

Quand un but paraît utopique, ou difficile à atteindre, mais que sa quête est bien réelle, concrète ; quand le fin n’est pas la fin, mais le commencement et le chemin, le cheminement, l’effort, la recherche ; quand l’essentiel n’est pas la destination, mais le voyage lui-même, alors Machiavel devient dérisoire et « Le but justifie les moyens » qu’il conseille aux princes, n’a plus aucun moyen de se justifier.

Qu’est-ce que le « jour d’hui » sinon l’instant chassant l’hier, mais ignorant tout du lendemain ?

Sophisme ? Nous vivons dans le présent et – par définition – uniquement dans le présent. Or, le présent est une fiction, car son infinie brièveté ne lui donne pas le temps d’exister. Coincé entre un futur infini (demi-droite) et un passé du même ordre (autre demi-droite), c’est un point sans durée, ni dimension, ni existence réelle. Ergo, notre vie présente n’a pas d’existence réelle. Elle n’est qu’un sandwich sans garniture : le « jour d’hui » est une mince tranche (la dernière) de passé, collée par un présent inexistant à une mince tranche (la première) d’un futur que le passé engendre constamment et sans solution de continuité. Le « maintenant » ou le « à présent » est le contenu imaginaire d’un sandwich de temps perpétuellement mouvant créé par l’homme pour se donner l’illusion d’un présent qui n’est que fiction – c’est à dire un point géométrique voyageant sur la ligne infinie Passé–Futur. Ce qui en fait une fiction, un moment inventé de toutes pièces par l’homme entre un univers qui n’existe plus et un univers qui n’existe pas encore. Tout l’être de l’univers y est contenu, mais nul.

Au diable les certitudes ! Elles ne sont qu’étincelles, sans valeur, ni avenir, ni chaleur !

Le véritable poète est celui qui n’écrit pas du tout cuit, ne fournit pas du prédigéré. Il permet à son lecteur d’appréhender le texte à sa manière et d’y retrouver, au moins en partie, des reflets de lui-même, quitte à y introduire, à l’aune de sa sensibilité, des éléments créatifs nouveaux, insoupçonnés, fruits de ses propres sentiments et visions. La poésie est un dialogue entre poètes.

Aucun poète n’est poète sans poète qui le lise, mais tout lecteur de poésie est poète ;

Casualité(2) & Causalité

Chaque seconde, avant de s’enfuir

– s’enfuir c’est mourir un peu,

et après moi le déluge ! –

engendre l’infinité.

Chaque seconde, grosse de passé

cause toutes les tornades

nolens volens.

Tout papillon défend sa cause,

mais ignore les causes

et n’a cure des effets

de sa parturition

permanente.

Tout évènement

est sa propre singularité

aucun évènement

n’est isolé.

Tout ce que tu peux,

tout ce que je pourrais,

tout ce que nous pourrions faire,

toutes les intentions des grands chefs

sont peu de chose auprès de l’infinité

des causes qui causent les effets,

les situations, l’infinité des

évènements, qui

se succèdent,

interagissent,

se télescopent

et causent

d’autres effets

et d’autres causes

à leur tour.

Giulio-Enrico Pisani

* * *

1) Le syndrome de Stockholm désigne un phénomène psychologique, où des otages partageant longtemps la vie de leurs geôliers développent une empathie voire une sympathie pour eux (encyclopédie wikipedia)

2) Du latin casus (hasard). Désuet en français, mais toujours actuel dans d’autre langues (p.ex. allemand : Kasualität)

lundi 13 février 2017