Humain, tragiquement humain… ou la Sombre Célébration de Cédric Delsaux

Photos : © Cédric Delsaux tous droits réservés

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Une fois de plus, après nous avoir gâtés cet hiver avec les splendides créations photographiques d’Alvin Booth, Fanny Weinquin, la charmante galeriste de la Wild Project Gallery (1), nous plonge avec Cédric Delsaux dans une exposition de sombres (oui, lui aussi) personnages au silence hurlant. Sa photographie est d’une opulence aussi baroque que parfaitement schizophrène. Je dis bien schizophrène, car dans ses mises en scène sans grand décor, l’artiste nous présente à travers ses photos des portraits de personnages au moins aussi imaginaires qu’incroyablement réalistes.

Mais commençons par le commencement: samedi 25 mars. C’est une splendide journée de printemps et j’ai l’intention de rejoindre mes amis, qui informent avenue de la Gare les passants sur l’étrange politique citadine. Je me tape par conséquent toute l’avenue Gaston Diderich, traverse le parc municipal, me faufile à travers cet abominable chantier qu’est devenu le quartier de la poste centrale et pénètre – ouf ! – dans la tranquillité de la rue Louvigny. Avant de poursuivre vers la gare, je m’y offre en effet une pause art-info-contribution aux pages culturelles de notre bonne vieille Zeitung, au n° 22, où le photographe Cédric Delsaux était présent la veille à son vernissage, mais ne m’a évidemment pas attendu.

Qu’à cela ne tienne, amis lecteurs. Je ne raffole de toute façon guère des vernissages et autres baguenauderies avec leurs rassemblements de «verre-à-la-main» plutôt présents pour être vus que pour voir et qui m’empêchent d’examiner comme il faut les oeuvres d’art que j’ai l’intention de vous présenter. Mais la prochaine fois je tâcherai de rencontrer l’artiste avant la semble-t-il indispensable mini-mondanité de ce «people-show». C’est que, effectivement, quelques précisions supplémentaires et éclaircissements sur sa technique, ainsi que sur la mise-en-scène et la régie photographique de ses modèles m’eut été utile. Seul avantage de cette impréparation: me voilà vraiment dans votre peau, donc celle du spectateur qui, sans introduction particulière, ni explications par l’artiste, aborde une série de scènes à un seul personnage ou détail, que l’on dirait parfois extraites de quelque gargantuesque tragicomédie style «fantasy», ou du moins prêtes à y être introduites.

Notez toutefois qu’en parlant plus haut de «mises en scène sans grand décor», je ne faisais qu’en exclure tout ballast, tout remplissage superflu, qu’en pointer la sobriété. Reste néanmoins que tout autant l’ambiance que le fond, qui encadrent, exhaussent le modèle devenu réellement acteur, contiennent tout ce que sa mise en valeur exige avec une richesse de nuances et de tensions digne des tableaux d’un grand-maître de la peinture baroque. D’autre part, cette technique particulière consistant à exposer les clairs-obscurs dramatiques de ces photos en les valorisant grâce à un éclairage arrière qui en accroît densité, profondeur et impact – comique ou inquiétant, mais toujours prenant –, est particulièrement intéressante. Elle va jusqu’à leur faire égaler, voire dépasser la dramaturgie de certains tableaux de Rembrandt, Artemisia Gentileschi ou Goya.

Les tableaux photographiques frémissants de vie présentés aujourd’hui par Cédric Delsaux sont toutefois libres de toute attache temporelle. Ici chargés d’une triste ironie, comme dans son évêque handicapé ou sa prostituée belle-époque, là caricaturant la guerre dans ses guerriers et voyageurs de fin du monde, ailleurs d’une crudité tourmentée comme dans ses nus de femme debout ou en scorcio, ils célèbrent ou dénoncent (va savoir!) des aspects sombres de notre civilisation. Mais, quoiqu’il en soit, il est impossible de tenir rigueur à l’artiste de son imagination débordante, tant ses photographies sont formellement réussies et subtilement fascinantes. Vous aurez en effet bien du mal à en détacher les yeux.

Au sujet de l’artiste lui-même, nous apprenons sur son site (2), qu’il est né en 1974 et qu’il n’a pas toujours été photographe. C’est après avoir passé une licence de cinéma et une maîtrise de Lettres Modernes, que le hasard d’une rencontre l’a aiguillé vers la photo. Depuis une douzaine d’années, il parcourt la frontière entre fiction et réalité et est connu pour ses séries personnelles au long cours. La première, «Nous resterons sur terre», publiée en 2008 en France et en 2009 aux USA, propose un tour du monde subjectif des lieux symboliques de notre (post-)modernité. La seconde, «Dark lens», publiée en France en 2011, distribuée aux USA et traduite en Japonais, introduit les personnages de la saga Star Wars dans la vie réelle des banlieues. Préfacée par George Lucas, elle révèle combien notre perception de la ville est filtrée par la fiction. Il réalise aussi «1784», où il enferme 17 comédiens 7 jours dans un château en les faisant vivre comme au 18eme siècle. Puis il s’attèle à «Échelle1», où il demande à des passants rencontrés au hasard de monter sur un socle en bois blanc, ce qui en fait des figurines à l’échelle 1...

À présent c’est donc le tour de «Dark celebration». Encore dark, sombre? Pessimiste, Cédric Delsaux? Je ne pense pas, du moins pas plus que ça. À vous de voir. De toute manière, c’est un authentique phénomène de la photo, à ne surtout pas manquer! Enfin, en tout cas aujourd’hui, à travers les oeuvres qu’il expose à votre portée...

Giulio-Enrico Pisani

*** 1) Wild Project Gallery, 22, rue Louvigny, Luxembourg centre ; ouvert mercredi-vendredi de 14h30 à 18h30 et samedi de 14h à 17h. Exposition Alvin Booth jusqu’au au 18 mars.

2) www.cedricdelsaux.com/ fr (y inclus des extrais de presse qui y sont cités).

Dienstag 28. März 2017