Le pillage néocolonial a la vie dure

« Fuite » ou « rapine » des cerveaux ?

« La fuite des cerveaux (en sociologie), l’exode des cerveaux (au Québec) ou fuite du capital humain (en économie), désigne les flux migratoires de scientifiques, chercheurs ou, plus généralement, de personnes très qualifiées s’installant à l’étranger pour trouver de meilleures conditions de vie, d’étude, de travail ou de rémunération »1. Et voici une définition objective, amis lecteurs ! Vous connaissez bien sûr tous la fuite des intellectuels, artistes, chercheurs et savants juifs de l’Allemagne nazie vers l’Amérique. Mais le phénomène est bien plus ancien. Le premier grand exode qui vida l’Europe de ses forces vives (non seulement intellectuelles), surtout juives (déjà), fut causé par l’Inquisition catholique, tout d’abord vers l’Al Andalous2, puis vers le Maghreb, lors de la Reconquista3 par les souverains catholiques espagnols. Cet exode contribua par ailleurs au fameux « âge d’or islamique »4, époque où le monde musulman connut une ouverture et un épanouissement intellectuel formidables, qui ne contribuèrent pas peu à la Renaissance européenne.

Quatre siècles plus tard, en pleine avancée coloniale européenne en Afrique et en orient, le phénomène commence à s’inverser, d’abord timidement, avec l’importation en Europe de quelques « surdoués » faisant exception à la règle d’infériorité présumée des autochtones dans l’esprit européen. Cette tendance s’amplifiera au cours du XXe siècle, mais restera somme toute marginale jusqu’aux années 1940-50. L’Europe en guerre sera alors loin d’être un lieu rêvé et aura d’autre part davantage besoin de bras que de cerveaux africains ; 1°, pour ses usines et ses fronts durant la guerre et 2°, pour sa reconstruction. Qu’à cela ne tienne : dans l’après-guerre, de nombreux intellectuels africains tendaient, eux, de toute façon, à retrouver leurs pays d’origine afin de contribuer à leur auto-affirmation et à leurs luttes d’indépendance. La suite, nous la connaissons. C’est la fin de la colonisation politique remplacée par le néocolonialisme économique entraînant l’échec de la plupart des régimes démocratiques ou autocratiques africains nés de l’indépendance. C’est la paupérisation des populations, la corruption des élites et la destitution par divers moyens (assassinat inclus) des leaders rétifs5 à jouer le jeu à l’occidentale. Or, l’élévation du niveau économique des populations n’était guère dans l’intérêt des exploiteurs euro-américains ni des nouveaux tyranneaux à leur solde, car on domine mieux et à moindre frais les pauvres que les classes aisées, qui coûtent cher à corrompre. Pendant ce temps là, le niveau moyen d’instruction secondaire, voire universitaire des populations de quelques pays africains augmentait, en partie grâce aux retours d’étudiants africains vers leurs patries « indépendantes ». Cette élévation éducative fut d’ailleurs encouragée, voire sponsorisée par les nations néocoloniales qui, à bout de souffle industriel et momentanément désorganisées par l’automatisation et l’explosion du tertiaire, n’avaient plus besoin d’importer des bras du sud, mais bien des cerveaux.

Ainsi s’est mise en place, peu à peu, une véritable entreprise internationale indéfinie, non dite, ni officiellement spécifiée ou déclarée. Quand des sociétés françaises, américaines ou chinoises investissent en Afrique, ils y envoient leurs cadres dirigeants, ingénieurs, techniciens qualifiés, etc. et emploient surtout de la main d’oeuvre locale non qualifiée, mais peu d’intellectuels. En Tunisie, par exemple, le taux de chômage des jeunes diplômés est deux à trois fois supérieur à la moyenne nationale de 15-16 %. Voilà qui permet aux nations riches de sélectionner la crème des chômeurs instruits pour leurs besoins ! Il ne se passe pas une semaine sans que l’on ne cite quelque chercheur ou universitaire tunisien distingué en Amérique ou en Europe par quelque prix ou laudatio pour ses travaux ou/et résultats. Pendant ce temps des centaines de milliers d’autres se tournent les pouces au pays, en espérant d’être cueillis au besoin par les chasseurs d’intellects.

Et ce pillage de l’intelligentsia est subtilement favorisé par une amoralité locale quasi complète au service de ce système de rapine. « Immersion au coeur de la fuite des cerveaux » titre Mhamed Mestiri, ancien consultant en business development et analyste économique au magazine tunisien Nawaat6, le 27.03.2017. Et il n’hésite pas à poursuivre très fort : « Copinage, clientélisme, corruption, bureaucratie, etc. (...) l’égalité des chances, l’accès équitable aux opportunités économiques et la promotion par le mérite ne sont qu’un mirage en Tunisie (...) Avec la détérioration des conditions de vie et du climat professionnel, bon nombre de jeunes talents ont quitté la Tunisie... ». Puis il ajoute, en citant quatre exemples : « Ils sont issus de backgrounds différents, mais ils ont en commun trois choses : ils ont longtemps résisté aux injustices avant de quitter leur pays ; ils sont professionnellement épanouis à l’étranger et ils regardent la Tunisie avec une certaine amertume... ». Mais, étonnamment, Mestiri ne désigne que les coupables visibles, en Tunisie, non le système néocolonial qui alimente, souvent inconsciemment, au niveau des individus, ce phénomène.

Questionné par moi sur ce pillage des ressources intellectuelles de son pays, qui dure depuis une trentaine d’années, le professeur Jalel El Gharbi7 de l’Université La Manouba, Tunis, m’écrit : « Je ne sais que dire. Le pays se vide », puis illustre concrètement son propos : « Par exemple, chez nous, au département d’anglais, nous n’avons presque plus d’enseignants du corps A (maître de conférences ou professeurs). La plupart d’entre eux sont partis aux USA et aux pays du Golfe. La France aussi recrute à tour de bras (surtout) des médecins tunisiens. D’un côté, je peux comprendre ces jeunes ; on n’a qu’une vie... D’autre part je les blâme, peut-être injustement, d’avoir profité d’une excellente formation gratuite consentie par un pays pauvre, et puis de s’en aller... ».

Quant au professeur Tahar Bekri8 de La Sorbonne, Paris, il est encore plus explicite : « ... c’est triste et la situation est grave entre corruption et manquement au développement. Le déséquilibre est manifeste entre l’enseignement et la création d’emploi. Surtout que la Tunisie s’est basée sur le système éducatif depuis l’indépendance (...) Hélas, la Tunisie n’est pas le seul pays (touché) dans la région9. Son intelligence n’est pas payée en retour. Je crains même que la situation n’empire tant l’échange est inégal entre Nord et Sud ! Ces situations désespérées profitent aux pays riches, qui se développent à moindre frais : un (...) radiologue était recruté pour six mois dans un hôpital de province éloignée (...) Il m’apprend que chaque année la France recrute ainsi 450 médecins tunisiens (...) Je me revois à l’aéroport de Tunis, il y a 40 ans. J’avais les larmes aux yeux de partir (...) La mondialisation offre des possibilités obligées. Beaucoup d’universitaires tunisiens enseignent dans des universités à travers le monde, de l’Arabie saoudite aux Etats-Unis... ».

« La mondialisation offre des possibilités obligées », voilà une phrase à la mélodie enchanteresse, dont on entend peu le dernier mot, l’aspect vicié. On hausse les épaules, résigné, fataliste (on n’arrête pas le progrès), lorsque c’est justement l’un des points cruciaux, l’un des nerfs de cette guerre que les pays capitalistes et les multinationales mènent dans les régions en voie de développement, afin qu’elles le restent, en développement. Cela signifie qu’elles doivent continuer à céder leurs matières premières à bas prix, ainsi que leurs cerveaux, dont le Nord est toujours plus friand, et soient par contre forcées d’importer des produits finis qu’elles ne fabriquent pas ou plus elles-mêmes, faute d’investissements en automatisation et en spécialistes qui la créent et la dirigent. Cela n’est bien sûr qu’un raccourci, un seul des aspects des termes d’échange truqués en défaveur des pays moins riches, termes sur lesquels ont été écrits d’innombrables ouvrages. Aussi, mon intention n’est nullement de ressasser ici le déjà-dit, mais de pointer l’une de ces injustices aux causes ignorées ou volontairement occultées, qui freinent le développement de pays pauvres. Je parle de cette injustice flagrante présentée astucieusement par bien de politiciens des pays plus riches, comme un acte d’hospitalité, de généreux accueil, mais qui n’est en réalité qu’un pillage néocolonial parmi d’autres : la rapine des cerveaux.

Giulio-Enrico Pisani

(1) Extrait de Wikipédia

(2) Péninsule Ibérique et France méditerranéenne (Septimanie) entre les Xe et XIVe siècles

(3) XIVe et XVe siècles. Achevée avec la chute du royaume de Grenade en 1492

(4) Lire www.zlv.lu/spip/spip. php ?article13992 et www .zlv.lu/spip/spip.php ?article14002

(5) Tendance accélérée, voire forcée par les USA (en contrepartie de leur Plan Marshall ?) désireux de remplacer définitivement le colonialisme européen mourant par leur propre domination néocoloniale (politico-économique indirecte)

(6) Lire en entier cet excellent article, où Mestiri cite notamment 4 exemples précis sur https://nawaat.org/portail/2017/03/27/immersion-au-coeur-de-la-fuite-des-cerveaux/

(7) Poète, essayiste et poéticien, le professeur El Gharbi a publié de nombreux ouvrages, dont deux coécrits avec moi-même

(8) Egalement poète et essayiste, le Tunisien Tahar Bekri a notamment écrit de nombreux recueils de poèmes, dont plusieurs que j’ai présentés dans notre Zeitung

(9) Tahar Bekri songe notamment à l’Algérie et au Maroc.

vendredi 7 avril 2017