Tunisie : parmi ceux qui font la révolution

Bilel Aloui et sa «404 Bâchée de l’espoir»

Force m’est de constater avec presque tous mes amis et correspondants tunisiens, que leur révolution de décembre 2010/janvier 2011, la première du mal-nommé printemps arabe, n’a abouti pour l’heure qu’à une pauvre caricature de démocratie. Son unique avantage est de n’avoir pas dégénéré en guerre civile comme ailleurs, et son seul acquis à ce jour, car constamment menacé par les islamistes(1), la liberté d’expression. Dans tous les autres domaines — je dis bien tous — la situation n’a fait qu’empirer depuis l’éviction du président Zine el-Abidine Ben Ali, le 14 janvier 2011. Après avoir profité un max de ce changement de régime télécommandé Obama, s’être payés à coups de milliards sur le peuple tunisien de prétendus préjudices, avoir saturé les administrations de dizaines de milliers de leurs valets et dominé la Troïka(2) et dirigé le pays, de façon désastreuse plus de trois ans, les islamistes ont perdu les élections et cédé formellement le pouvoir.

Je n’entrerai pas ici dans le détail des critiques acerbes et écoeurées de pratiquement tous les tunisiens progressistes sur l’incapacité ou la passivité de leurs nouveaux dirigeants (au mieux des gestionnaires), ainsi que de cette corruption généralisée dont j’ai déjà parlé dans notre bonne vieille Zeitung(3). Tout au contraire, je tiens à rendre hommage aux nombreuses associations civiles et aux individus qui ont pris le mot révolution au mot, y ont cru et qui, loin de la croire achevée le 14.01.2014 après un mois d’émeutes et la chute de Ben Ali, savent qu’elle continue. Ils la poursuivent par l’exemple et l’action civile collective ou individuelle jusqu’à ce qu’elle ait atteint son vrai but : arracher la Tunisie aux ténèbres du moyen-âge islamiste et de la misère. L’accession du pays au 21e siècle, initiée sous Bourguiba et poursuivie, malgré ses rapines, par Ben Ali, se fait actuellement davantage par ces «mille» mouvements et actions et leur exemple, plutôt que par les logorrhées de centaines de politicards avides se disputant l’accès aux toujours plus maigres mamelles de l’Etat.

J’ai été notamment touché par l’exemple du jeune acteur Bilel Aloui et son action en faveur des enfants des zones déshéritées de la Tunisie profonde, découvert grâce à l’interview du 10 mars accordée à Zahreddine Berhima pour le journal La Nation et que je vous conseille instamment de lire(4). En voici toutefois les premières lignes : «Au volant de sa superbe 404 bâchée (d’occasion), Bilel Aloui fait la tournée des hameaux dans les zones frontalières de la Tunisie. Son but est de briser l’isolement culturel des élèves de ces régions. Spectacles, rires, mais aussi pincements au cœur : en offrant du chocolat aux enfants de ces zones déshéritées, Bilel a réalisé qu’ils ne savaient pas ce que c’était. Depuis quelques semaines, Bilel Aloui, chef de file du projet, accompagné de 8 amis, fait des déplacements avec sa vieille camionnette pour offrir aux enfants de ces zones des cadeaux et des spectacles : théâtre de marionnettes, clowns... ». Aussi, après avoir obtenu les coordonnées de Bilel, malgré sa grande discrétion Internet, grâce à mes contacts sur Facebook et au magazine tunisien Kapitalis, j’ai pu le toucher et il a accepté de m’accorder cette brève «interview» par mail.

Zeitung : Il me paraît évident, Bilel, que la vraie révolution est actionnée, activée, par des initiatives comme la vôtre, voire en résulte, plutôt que par la langue de bois et les tergiversations des politiciens embourbés dans un système miné par la corruption, le favoritisme et la lourdeur administrative ? Une amie de La Marsa m’a appris que vous êtes président de l’association Chiheb Al Marsrahi. Exact ? Votre action 404 bâchée de l’espoir est-elle individuelle (avec vos 8 amis) ou bien se fait-elle dans le cadre de cette association ? Si oui, pouvez-vous m’en dire quelques mots ?

Bilel : C’est vrai. J’ai été acteur dans l’association Chiheb Al Marsrahi depuis sa création en 2002 à Majel Bel Abbess (village le plus proche de la frontière tuniso-algérienne du gouvernorat de Kasserine) par Boubkri Houssine. En décembre 2015 j’étais nommé président de cette association qui compte 11 membres et qui a réalisé 15 créations théâtrales et un carnaval annuel «Théâtre de la rue» sous le titre de “Sourires pour tous et partout”. Enfin, en Octobre 2016 j’ai créé l’espace «Venus Des Arts».

Zeitung : Espace Venus Des Arts ?

Bilel : C’est un centre culturel privé qui propose notamment la programmation de spectacles et des expos en matière de théâtre, musique, cinéma, arts plastiques... Cela se fait à travers des ateliers ou clubs animés par des spécialistes. Nos activités culturelles visent essentiellement à améliorer le niveau culturel des enfants, surtout dans les écoles et les régions défavorisées. C’est moi qui ai eu l’idée de la “404 bâchée de l’espoir” dans le cadre du projet du Ministère des Affaires culturelles “Tunisie cités des arts”. Le dossier de mon projet était lié à l’association parce que le ministère ne finance pas des personnes sans statut officiel. Quant au choix de la 404 bâchée, c’est que les enfants des zones isolées de la Tunisie profonde connaissent bien cette vielle camionnette porteuse d’animaux et des produits agricoles. Ils découvriraient à présent une 404 porteuse de théâtre, de musique et de sourire. La deuxième raison c’est que le fameux «404 not found»(5) du temps de l’ancien régime m’a beaucoup inspiré, et j’essaye de donner une autre signification au chiffre 404.

Zeitung : Vous êtes incroyablement discret sur Internet, où on ne trouve rien sur Chiheb Al Marsrahi ni sur un espace Venus des Arts en Tunisie et si peu sur vous-même, que j’ai dû faire appel à des amis, puis à la rédaction de Kapitalis pour vous dénicher. Ne devriez-vous pas veiller à être plus présent sur la toile, 1°, pour accroître votre notoriété et 2°, pour permettre à des particuliers de contribuer à votre belle action ?

Bilel : C’est faute de moyens que je suis assez discret sur le net. Vous savez bien que la création d’un site web est coûteuse en Tunisie et que la publicité l’est encore plus. J’ai toutefois créé deux pages Facebook(6) pour l’association Chiheb Almasrahi et l’Espace Venus.

Zeitung : Dans combien de villages avez-vous déjà porté aux enfants la joie de vos représentations ? Les gosses sont-ils uniquement spectateurs, ou vous arrive-t-il de les faire participer d’une manière ou l’autre ?

Bilel : Nos représentations ont déjà porté le sourire et la joie aux enfants de diverses délégations du gouvernorat de Kasserine, comme Feriana (Bouchebka), Hessi Elfrid, Foussena (Bouderyes), Al-Ayoun, Sbiba et Sbeitla. Dans toutes les écoles ou les esplanades où nous donnons nos représentations, les écoliers, ou même les enfants non scolarisés, ne sont pas seulement des spectateurs, mais également des acteurs, dans la mesure où on a réalisé des jeux interactifs auxquels participent tous les gosses. Zeitung : Quels sont encore vos projets pour cette tournée ? D’autres projets en vue ?

Bilel : Nous allons toucher autant de patelins esseulés que possible dans le gouvernorat de Kasserine. Après, j’ai bien l’intention de faire une tournée dans tout le territoire tunisien ; et ensuite, pourquoi pas ailleurs ? Pour que notre camion culturel soit vu et su à l’échelle nationale et internationale ! J’aimerais également créer un village culturel sur les frontières tuniso-algériennes. Il est vrai que ça risque de prendre pas mal de temps et de rencontrer bien des embûches. Mais avec beaucoup d’efforts et de volonté on va aboutir...

Zeitung : Et c’est ce que nous vous souhaitons de tout coeur, Bilel, avec tout le succès possible à vous, à vos compagnons et à vos supporters. Tout comme nous espérons que votre bel exemple d’initiative sociale et culturelle puisse, ainsi que bien d’autres que nous ne pouvons tous nommer, servir de modèle à tous les Tunisiens et surtout à ceux qui en haut lieu naviguent à vue depuis une bonne demie douzaine d’années...

Giulio-Enrico Pisani

* * *

1) C.-à-d. menacés par une certaine base radicale et certains juges pro-charia, malgré les garanties de liberté religieuse et d’égalité hommes/femmes inscrites dans la constitution et acceptées/signées par le parti islamiste dominant, Nahdha.

2) Gouvernement de coalition dominé par les islamistes de Nahdha, rassemblant trois partis politiques représentés à l’Assemblée constituante, afin de former une majorité stable, au pouvoir du 22.11.2011 au 20.11.2014

3) Selon de nombreuses statistiques et d’innombrables articles de personnalités comme Rachid Ben Othman, président de la Ligue pour la défense de la Laïcité et des libertés ; Habib Trabelsi, ancien journaliste AFP et libre publiciste ; Chawki Tabib, président de l’Instance nationale de lutte contre la corruption ; Chedly Ayari, gouverneur de la Banque centrale de Tunisie (BCT) ; Jamel Saber, enseignant universitaire et publiciste ; Olfa Youssef universitaire et écrivaine ; Mustapha Stambouli, Ingénieur Enit/Epfl expert international en planification de développement ; etc. (www.zlv.lu/spip/­spip.php?article17156)

4) La Nation est la version tunisienne du journal Sputnik. Interview originale sur https:// www.lanation.tn/la-404-bachee-de-lespoir/

5) ««404 Not found», circulez y a plus rien à voir !», plateforme d’expression citoyenne de Global net (Youtube, Dailymotion, Wat.tv)

6) (Pour abonnés Facebook) https://www.facebook.­com/La-404-bach%C3%A9e-de-lespoir-1947903942096055/ et https://www.facebook.com /alouibilel/photos_all.

Dienstag 11. April 2017