Esti Levy est de retour...

Gardiens de l’espoir


... une fois de plus. Et cela démontre au moins une chose ; c’est qu’il y a nombre d’atomes crochus entre la peinture de cette étincelante peintre parisienne au style inimitable et aux compositions chatoyantes qu’est Esti Levy et les amateurs d’art au Luxembourg. Il est vrai que son « découvreur », le galeriste Jean-Paul Schortgen, n’y est pas pour rien, quoique l’artiste française Nicole Castan, établie à Echternach, où elle ouvrit une galerie d’art(1), exposât déjà Esti Levy en 1994,. Mais c’est en avril 2006 que nous la retrouvons à Luxembourg ville, où elle fait un tabac à la Galerie Schortgen, rue Beaumont(2). Enchanté par la richesse et la complexité de ses compositions, ainsi que par sa palette chromatique chatoyante, mais sobre et d’un goût exquis, je lui consacrai un article enthousiaste, qui parut dans notre Zeitung vum Lëtzebuerger Vollek. Suivit une apparition plus discrète en 2008 dans le cadre d’une exposition collective, encore chez Schortgen à Luxembourg. De nouveau présente chez Schortgen en février 2009 et en septembre 2011 à Esch-sur-Alzette, elle expose en juin 2015 et aujourd’hui de nouveau à Luxembourg ville.

Je ne cite bien sûr que les expos que je connais et celles que je vous ai déjà présentées, amis lecteurs. Cependant, comme non dernier article sur cette artiste peintre magistrale remonte à presque deux ans, un bref rappel biographique de cette migrante de l’art n’est sans doute pas superflu. Je serai portant bref. Née en 1944 à Sofia (Bulgarie), Esti Levy étudie la peinture à l’Université de Haïfa en Israël puis à l’École des Beaux-arts de Paris : Ateliers Yankel et Antonio Ségui. Après ses études de peinture, elle participe à de très nombreux salons artistiques et expositions collectives, a présenté depuis 1989 un grand nombre d’expositions individuelles, obtenu une bonne douzaine de prix... J’abrège, car ce qui vous intéresse surtout, ce n’est pas tant ce qu’elle a exposé à Paris, Orly, Lille, Marcq-en-Baroeul, Rouen, Marseille, Honfleur, Commentry, Tel-Aviv, Tours, Troyes, Amiens et autres lieux, mais bien ce qu’elle nous montre aujourd’hui.

Esti Levy peint des personnages. Dressés, hiératiques, tout à la fois stylisés et d’une complexité incroyable. Mystérieuse, pour ainsi dire « à clef », ils peuvent évoquer certains bas-reliefs de Persépolis dans leurs possibles couleurs d’origine, leur solennité étant tout à la fois tempérée et magnifiée par le patchwork graphique et chromatique qui les constitue et revêt. Abstraits ? Certainement pas, mais pleins d’étranges bigarrures exprimant douleur, regret, souvenirs, peut-être jugements silencieux. Dans ses tableaux, la cruauté des larmes statufiées d’une artiste traumatisée dès son jeune âge par la souffrance d’un peuple, qui de persécuté n’était pas encore devenu persécuteur, est merveilleusement adoucie par l’art. En dépit de la sévérité des sujets, son travail rayonne d’une mystérieuse gaieté. Le reproche silencieux de ses personnages s’y mue en amour, un amour dont ses créations s’abreuvent au fil de ce Danube qui baigne une Europe orientale martyre, mais toujours renaissante grâce à l’héritage des Smetana, Petrov, Mucha, Zweig et autres Klimt.

Justement, Klimt. Et si cet immortel avait vécu assez longtemps pour pousser la décomposition de la lumière au-delà de l’impressionnisme, du pointillisme et même du cubisme, jusqu’à l’abstrait et à la figuration libre ? Imaginons-le recréer aujourd’hui des oeuvres comme « Le silence », « Le baiser » ou « L’accomplissement » ! Sacrilège ou Esti Levy ? En fait, je suis loin de penser à une filiation, école, ou même influence. Je songerais plutôt à un héritage de lumière et de « savoir oser » transmis à travers les ondines du Danube jusqu’aux mythes méditerranéens via la Mer Noire, le Proche-Orient et la Grande Bleue. « Klimt est mon dieu », revendiqua en effet Esti Levy en juin 2010, citée dans un article de « L’Est éclair » à l’occasion de son exposition à la galerie Éric-Dumont à Troyes. Cette adhésion, ou plutôt admiration, n’a bien entendu rien d’une soumission, ni de figé, ni de servile chez cette artiste en grande de bien d’autres trésors et émotions. Par contre, son expression n’évolue pas beaucoup. Une constante l’accompagne : l’envoûtement euro-oriental d’un oeuvre chargé de sortilèges levantins, hébraïques, bulgares, austro-danubiens, persans, arméno-géorgiens, voire khazars, exprimé dans des abstractions qui ne le sont pas vraiment et des figurations libres de tout réalisme.

Au fond, cette grande dame de la peinture m’a l’air d’encadrer la richesse de ses chromatismes orientalisants dans des scènes figées est-il vrai, mais caressées par les onirismes de Chagall, voire par le cubisme d’un Braque. Il ne s’agit toutefois là que de très lointaines parentés, à peine plus proches que celles de tout grand artiste peintre avec l’ensemble de l’histoire de l’art. En fait, ce que j’en disais, ne sont que simples hypothèses et rapprochements visuels, car qui connaît l’âme d’un artiste, ces profondeurs abyssales où se forme le magma en fusion de ses souvenirs et de ses rêves ? Esti Levy sait-elle seulement elle-même d’où les patchworks et techniques mixtes féeriques de sa peinture – véritables toiles des mille et une nuits – sont issus et où ils la conduisent ? Sans doute pas. Et ce d’autant moins, qu’à l’instar de tout artiste averti elle ne peut ignorer l’interaction de ses oeuvres avec leurs spectateurs, qui les enrichiront subjectivement de leurs propres expériences et sentiments, perception pouvant aussi varier à tel ou tel autre moment au gré de leur état d’esprit.

Et je terminerai cet aperçu de sa peinture en pointant la constance de son style, qui n’a pas fondamentalement changé depuis ma première présentation. Un Esti Levy est un Esti Levi, sans confusion possible, unique, évident, tout comme on dit au premier coup d’oeil de tel tableau, c’est un Mondrian, ou de tel autre, c’est un Klimt. Si elle a glissé, au fur et à mesure de son évolution, d’un processus de création et de facture presque abstraite vers une pléthore de représentations mystérieuses, quasiment à clef, elle n’en vient pas pour autant au figuratif. Mais cette évolution n’est perceptible qu’à l’esthète, à l’observateur averti. Saturée de formes humaines ébauchées, stylisées, mais néanmoins finement ciselées et somptueusement drapées, sa peinture est ci et là traversée d’écritures mystérieuses qui se glissent et s’affirment dans un univers polychrome aux somptueuses rutilances. À vous donc de saisir votre baguette de sourcier-découvreur et d’aller explorer, comprendre et apprendre à aimer l’oeuvre d’Esti Levy... à nulle autre pareille.

Giulio-Enrico Pisani

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1) Galerie Castan, 22 Rue des Iris, um « Zockerbeerch », Echternach

2) Galerie Schortgen, 24 rue Beaumont (parallèle Grand rue) Luxembourg Centre. Expo du mardi au samedi 10.30 – 12.30 et 13.30 – 18.00 heures jusqu’au 27 avril.

mercredi 12 avril 2017