Tunisie : parmi ceux qui font la révolution, Ridha Rzig fait danser la rue

Vous vous souvenez peut-être, amis lecteurs, de mon article sur l’extraordinaire jeune comédien Bilel Aloui, qui sillonne avec sa camionnette d’occase, sa « 404 Bâchée de l’espoir », les campagnes et les écoles des villages déshérités pour apporter comédie, joie et culture à des gosses qui n’ont jamais entendu parler de théâtre et ne connaissent souvent même pas l’arabe. Je vous en parlais ce 11 avril dans notre bonne vieille Zeitung(1), de ce bel exemple de révolutionnaire « d’en bas ». Je pense bien sûr à cette révolution toujours en cours(2), basée sur l’action concrète, oeuvre d’une société civile qui se mobilise de plus en plus face à l’impuissance d’un état né de six années d’une triste commedia dell’arte qui ne profite qu’aux islamistes rêvant du califat, ainsi qu’aux ambitieux et combinards de toute sorte.

J’ai fait la connaissance de Ridha Rzig grâce au professeur Neziha Gouider-Khouja du groupe d’action solidaire citoyenne « On a été embêté pour vous », sur lequel je reviendrai dans un autre article, car ses membres sont aussi de ceux qui savent se salir les mains, au lieu de causer sans fin comme des politiciens égotiques. Ce jeune homme nous offre en effet – et offre surtout à son pays – un autre bel exemple de cet esprit d’initiative, d’ouverture et de générosité, dont ferait bien de s’inspirer la pléthore des beaux-parleurs « d’en haut » qui réduisent le débat à une infâme cacophonie passant loin au-dessus des têtes du peuple tunisien. Et, justement, celui-ci commence à en avoir par-dessus la tête, de ces discours aussi sonores et vides que des tambours. Alors, chez les chômeurs, les déshérités, les laissés-pour-compte, les jeunes, les uns se révoltent et se mettent à tout casser ; mais d’autres, comme les membres d’« On a été embêté pour vous », ou comme Bilel Aloui et Ridha Rzig, agissent positivement et donnent l’exemple. Sera-t-il suivi ? Dans quelle mesure encouragera-t-il l’esprit civique des citoyens et la conscience des dirigeants ?

Né le 26 février 1984 à Hammam Lif, Ridha Rzig vit et travaille principalement à Tunis. Sa carrière de danseur et gymnaste artistique commença dès la prime enfance, à quoi se sont ajoutées dix années d’apprentissage puis de pratique de la boxe. Mais c’est à l’âge de 14 ans qu’il découvre la break-dance(3), cette danse acrobatique des danseurs de rue, qui changera toute sa vie, ce qui ne l’empêchera d’ailleurs nullement de poursuivre la boxe. Puis, à 18 ans il rencontre des artistes de cirque. C’est un nouveau coup de foudre, mais une fois de plus, pas question d’y consacrer des études ; après avoir été la rue, son école sera le cirque... enfin, pendant un bout de temps. Tout cela donc en autodidacte tenace, appliqué, voire acharné, mais comme « en passant » ; aussi décide-t-il un beau jour qu’une petite vingtaine d’années d’enfance et d’adolescence en libre autodidacte ça suffit largement et qu’il est temps de passer aux « choses sérieuses ».

Il entreprend donc des études de « sport, science and physiology » à l’ISSP, est ensuite entraineur de gymnastique artistique à l’École fédérale de gymnastique artistique, puis danseur professionnel dans Natural Mystic, un groupe fondé avec plusieurs amis et représentant une fusion de toutes sortes de « street arts ». Ces cinq dernières années, il s’est investi à fond dans la danse et l’art du cirque en menant de front – autodidacte et travailleur hyperactif – apprentissage, travail, enseignement et animation des jeunes. Il a d’ailleurs été distingué en mai 2015 au Centre national de la danse contemporaine, Pantin, Paris(4), du 5 au 15 mai 2015 dans le cadre du Congrès mondial de la danse sous l’égide du Conseil international de la danse(5) (UNESCO).

Rentré au pays, il devient danseur professionnel dans la compagnie de street & circus-dance Natural Mystic(6), qu’il a fondée, est également instructeur d’éducation physique et sportive, ainsi qu’entraîneur de gymnastique artistique et de cirque à l’École fédérale de gymnastique artistique(7) tout comme à l’ISC (International School of Carthage)(8). Désormais, le but principal de Ridha Rzig, son engagement, sa mission, quasiment sa raison d’être : arracher les enfants des rues à la rue, à l’ignorance, l’oisiveté, au chapardage, à l’argent facile de la drogue, grâce à l’art, à la performance, au dépassement de soi par le break-dance, mais aussi par d’autres danses ou spectacles, la joie quoi !

Et quel plus bel exemple de son action pourrais-je vous citer que son édition 2017 de Lord of the kids(9) ! Ridha s’en explique : « Lord of the kids est une compétition de break dance (b boying battle) pour les enfants entre 4 et 12 ans. Les enfants qui vont y participer ont déjà acquis une certaine expérience avec des instructeurs d’éducation physique et de danse très qualifiés au sein des écoles françaises de Tunisie et autres institutions... ». Il cite notamment l’École internationale de Carthage, l’École Paul-Verlaine à La Marsa et à La Soukra, l’École Georges Brassens, mais aussi des clubs privés, des écoles publiques, ainsi que les maisons des jeunes des quartiers populaires comme Naassen, Sijoumi, Sidi Hassine... ». J’espère que les quelques photos que vous montre le journal avec cet article vous permettront de vous en faire une idée.

Réveillés à l’espoir en un futur qui peut chanter, ces enfants des villages et quartiers déshérités, auxquels les Bilel et les Ridha témoignent leur intérêt et apportent leur affection, se sentent, souvent pour la première fois de leur vie, quelqu’un. Grâce à ce qui est pour maints d’entre eux une véritable renaissance, ces gosses ont une chance de se libérer des carcans paupérisants, aussi bien sociopolitiques que socio-tribaux, qui bornent leur espace vital et empêchent leur épanouissement, en apprenant à connaître leurs propres capacités et à se comprendre eux-mêmes. Et je conclurai avec ces mots d’Alain : « Dès qu’un enfant comprend quelque chose, il se produit en lui un mouvement admirable. S’il est délivré de la crainte et du respect, vous le voyez se lever, dessiner l’idée à grands gestes, et soudain rire de tout son coeur, comme au plus beau des jeux... »(10). Rien ne vaut en effet le rire, la joie d’un enfant.

* * *

1) En ligne sub http://www.zlv.lu/spip/spip.php ?article18631

2) ... et ne se limitant pas au ridicule d’une simple date, « la révolution du 14 janvier », comme si une révolution pouvait s’effectuer en une journée !

3) Le breakdance, également appelé(e) break dance, break, breaking, breakdancing, b-boying — terme privilégié aux États-Unis — est un style de danse développé à New York dans les années 1970, caractérisé par son aspect acrobatique et ses figures au sol. Un danseur de breakdance est appelé breakdancer, Bboy ou b-boy pour un homme, Bgirl ou b-girl pour une femme (Wikipedia)

4) http://www.ville-pantin.fr/le_centre_national_de_la_danse.html

5) http://www.french.cid-portal.org/index.php/2012-01-08-15-56-32/what-is-cid

6) https://www.facebook.com/streetcircusdance/ ?ref=br_rs

7) Ministère de la jeunesse et des sports

8) http://www.iscarthage.com/

9) https://www.evensi.­com/lord-of-the-kids-3-madart-carthage/207313949

10) Alain (Émile Chartier), Propos sur l’éducation, p.114 de la version PDF, sur http://classiques.uqac.ca/classiques/Alain/propos_sur_education/propos_sur_education.pdf

mardi 30 mai 2017