Lidia Markiewicz saisit l’humeur du temps

L’exposition que nous présente aujourd’hui Lidia Markievicz à la Galerie Schortgen(1) se voit placée par l’artiste sous le signe du temps. Non pas de son écoulement, que nous ne ressentons que trop, ni de son essence, dont Einstein a démontré la relativité, mais de son caractère : « Temper of time ». Voilà comment elle intitule cette expo, où elle semble avoir voulu capter la nature fugace, l’absence de forme et l’humeur fantasque du temps dans des « paysages » aux titres souvent commuables et sans trop d’importance, car réunis dans ce tout arraché, justement, à l’insaisissable Chronos. Ai-je parlé de « paysages », amis lecteurs ? Mmm, je n’aurais pas dû, du moins pas encore. Aussi, je vous demande pardon, car c’est là une interprétation toute personnelle de ce qui est censé être de l’abstraction, ce qui lui interdirait toute description, fût elle aussi abstraite que la réactivité fantaisiste du temps. Ce n’est pas ce que je pense ; mais ne précipitons rien.

Tout comme ces particules microscopiques qui peuvent être détectées grâce à la trace qu’elles laissent dans une chambre à brouillard, le temps, invisible en soi, ne peut être perçu que par les effets de son passage dans l’espace, sur les êtres ou les choses. Et c’est précisément le défi que relève Lidia avec ce grand tableau, le premier qui nous nous accueille, en vitrine, dès notre approche de la galerie, nous mettant d’emblée au défi d’« Oublier le temps III ». C’est en fait la toile n° 13, chiffre qui signifie tout à la fois la fin et le (re)commencement(2), caractéristique permanente de tout ce qui subit l’emprise tu temps – simple coïncidence, bien sûr. Mais comment notre artiste parvient-elle à le faire ressortir de ses symphonies mélancoliques de gris, vert mousse, d’ocres et de rouges flamboyants ? Quel Grieg lui prête-t-il ses accords ? Quel Barenboim sa baguette (magique) dont elle fait un pinceau ? Et comment pouvons-nous en saisir les notes, quand notre regard sur les oeuvres exposées change au fur et à mesure que nous les livrons à notre appréciation personnelle, subjective, souvent capricieuse, parfois fugace, toujours inexplicable, jamais fidèle ?

« C’est fou ce que notre sentiment sur l’oeuvre d’art peut changer après un ou deux tours de salle, ou davantage encore, lors d’une seconde visite », écrivis-déjà il y a une douzaine d’années en présentant dans ces colonnes une exposition du LAC(3) pour le 20ème anniversaire de sa fondation à la Chapelle du Plateau du Rahm ! Lidia Markiewicz y participait ; mais je ne la connus personnellement que l’année suivante à la Galerie Schortgen, où elle vient exposer depuis, tous les deux à trois ans. Ah, le temps, encore le temps, qui fuit sans prendre cure des traces, maturations et blessures qu’il laisse ! Pourtant, c’est surtout elles qui nous intéressent... Revues ici par Lidia, bien sûr, qui semble vouloir s’écarter encore davantage de l’abstraction pure, délaisser les collages (vrais ou faux) et les pseudo-palimpsestes encore si présents dans « Narrations », son expo d’il y a deux ans, pour flirter avec le figuratif (intemporel ?).

Attention ! Son approche figurative n’a rien de réaliste, et quand je qualifiais plus haut ses dernières oeuvres de paysages, il ne faut pas me prendre au mot. Reflets de la perception intérieure de l’artiste, ils ne s’imposent pas ; ils se suggèrent. Et même si sa toile « Moselle » évoque effectivement une rivière, il s’agit, ainsi qu’eût dit Platon, de l’idée de la rivière plutôt que d’une rivière bien précise. Il en va de même quant à l’exécution et à l’esprit de sa série « Horizon... », notamment des toiles II et III. Celles-ci entraînent effectivement vos regards vers la courbure terrestre, les cieux lointains et les espaces infinis. Mais ils s’inscrivent ainsi dans une figuration onirique plus proche de William Turner que de n’importe quel abstrait contemporain. Et que dire en admirant « Soudain », ce golfe aux sables incandescents, irréel, mais nullement abstrait ? L’enfer de Dante était irréel, mais était-il abstrait ? Bien sûr que non. Aussi me permettrai-je de m’opposer diamétralement aux mots de M.W. ( ?) inscrivant Lidia Markiewicz « ... dans une vigoureuse tradition de l’école abstraite... » que cite le galeriste dans son invitation. À vous de juger !

En effet, tout en faisant de mon mieux pour rester objectif, je ne pourrai jamais vraiment l’être, car étant influencé, tout comme vous d’ailleurs, par mille éléments propres à ces émotions et sentiments, conscients ou non, dont les reflets sont évidemment subjectifs. C’est surtout ce regard toujours différent de lui-même, qui modifie constamment le flux magique de l’interactivité liant le spectateur l’et artiste à travers son oeuvre, votre regard donc, qui décidera du tilt, du coup de foudre que provoquera en vous telle ou telle création de Lidia Markiewicz. Certains éléments de son travail, qui constituent en quelque sorte son style, sa signature, n’ont toutefois pas fondamentalement changé, aussi me permets-je de vous les rappeler de mes précédentes présentations : « La densité de ses couleurs, où la composition charnelle est tempérée par d’omniprésents sfumati, domine des motifs énigmatiques qu’elle élève vers la spiritualité parfois, vers la poésie toujours. Et ce sont justement ces couleurs, peu nombreuses, mais accompagnées de leur cortège de camaïeux, nuances, d’ombres, de variantes, clairs-obscurs et fulgurances, qui animent la plupart de ses oeuvres d’une vie propre, comme prête à jaillir du cadre, pour leur faire retrouver cette passion dont elles sont nées... ».

Présente sur notre scène artistique depuis 1992, Lidia Markiewicz est née en 1949 à Pawlowice, passe son baccalauréat au Lycée pédagogique (PL) en 1968, fréquente de 1968 à 1971 l’École pédagogique supérieure à Legnica et Wroclaw, puis obtient en 1972 le Diplôme d’Études supérieures (PL) spécialités : arts plastiques auprès du prof. Bronislaw Chyla. En 1975 elle reçoit à Wroclav le prix Jeunes Peintres et Pédagogues. De 1986 à 1988 elle fréquente l’Académie des Beaux-arts de Trèves, expose en Pologne et à Trèves, puis en 1992 au Théâtre des Capucins à Luxemburg et en 1994 au Théâtre Galerie à Esch/Alzette. Mais elle expose aussi ailleurs au Grand-duché, en France, ainsi qu’à Londres au Museum of Women’s Art et entame une carrière d’enseignante au Luxembourg. Elle y enseigne au Centre Européen pour la Promotion des Arts (CEPA), dirige l’Atelier Plastique pour Enfants, crée divers programmes didactiques et organise des conférences consacrées à la création chez l’enfant. Elle participe en outre à des émissions télé en Pologne (TV Polonia) tout comme chez nous (RTL) et contribue à former nombre de nos meilleurs peintres. En 1995, elle est distinguée par le prix d’art sacré. Mais peu encline à se reposer sur ses lauriers, elle poursuit son propre « life long learning », continue à se former et effectue notamment en 2007 un stage artistique à Pékin. Cerise su le gâteau : elle reçoit en 2008 la Légion d’honneur de la République de Pologne.

Giulio-Enrico Pisani

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1) Galerie Schortgen, 21 rue Beaumont (parallèle à la Grand rue) Luxembourg Centre. Expo du mardi au samedi 10,30 – 12,30 et 13,30 – 18,00 h. jusqu’au 11 avril.

2) En numérologie

3) LAC : Lëtzebuerger Artisten Center. Ne pas confondre avec le CAL, Cercle Artistique Luxembourgeois.

jeudi 1er juin 2017