25 ans Galerie Orfèo

Ce vernissage jubilaire de la Galerie Orfèo (1), qui a réuni ce vendredi 19 mai à 18 h une foule d’artistes et d’amateurs jamais vue rue des Capucins, aura certes valu à Susi Ciacchini, la charmante galeriste, quelque cheveux blancs supplémentaires (symboliques, bien sûr). Entre préparation, aménagement et réception, ce fut un authentique marathon qu’elle eut à disputer, qui n’avait rien à envier au fameux ING Night marathon de la capitale. Quant à moi, nettement moins vaillant qu’elle, je n’ai pas eu le courage d’affronter cette foule d’artistes, amateurs et trinqueurs gratos. De toute façon, me dis-je, bon nombre des peintres, sculpteurs et orfèvres présentés, je les ai déjà vus et présentés en détail dans notre bonne vieille Zeitung vum Lëtzebuerger Vollek.

Aussi contentai-je de recommander à notre rédacteur en chef de se fendre d’un communiqué citant l’invitation et la liste des exposants, qui parut le jour même. Une petite semaine plus tard cependant, poussé par la curiosité, et le temps de laisser madame Ciacchini récupérer de son quart de siècle d’expos concentré en une soirée, je profitai d’une promenade en ville pour faire un saut à la galerie. Le moins qu’on puisse dire, c’est que je fus agréablement surpris. Non seulement la galeriste était plus en forme et aimable que jamais, mais en dépit de mes très nombreux antécédents, je fis plein de découvertes, aussi bien en peinture qu’en orfèvrerie, où, auprès d’une majorité de créations fort sobres, je pus en découvrir d’incroyablement originales.

Voilà pourquoi je reviens aujourd’hui sur cette exposition, amis lecteurs, afin de vous encourager à aller y jeter un coup d’oeil en toute tranquillité. En effet, même si vous-vous êtes rendus au vernissage, il y a des chances que vous y ayez bu un verre sur le pas de la porte sans voir grand-chose. Or, les nouveautés ne manquent pas. Je ne vais certes pas vous les présenter toutes et, pour ce qui est de la liste complète des artistes de la galerie, je vous la cite ci-dessous (2). Je me contenterai donc de mentionner quelques-unes des oeuvres qui m’ont le plus impressionné et qui valent déjà à elles-seules le déplacement. Vous y êtes ? Bravo ! Mais permettez-moi de vous amener tout d’abord au premier étage de la galerie, où peinture et sculpture constituent avec leur sévère sobriété un merveilleux contrepoint à la richesse imaginative miniaturisée des artéfacts du rez-de-chaussée.

Que dire en effet de ce tableau de Robi Gottlieb-Cahen, visage de jeune femme au regard troublant de mémoire, où souffrance et amertume semblent exclure tout espoir ? L’émotion que provoque l’oeuvre est d’ailleurs encore magnifiée par sa technique, qu’il résume ainsi : « Je peins en appliquant de la peinture acrylique, des encres, voire des désinfectants sur du papier photo (...) Ensuite j’attaque la peinture avec de l’acide, repeins dessus, utilise à nouveau l’acide... ». Époustouflant ! Mais à cette peinture ici tragique, ailleurs plus sereine font pendant les représentations très stylisées d’Edith Wiesen, dont les personnages féminins reflètent sous leur attitude majestueuse, ou pour le moins hiératique, voire malgré elles, l’extrême sensibilité de l’artiste. Ses harmonies de gris s’inscrivent parfaitement dans ce concert pictural quasi-monochrome que madame Ciacchini vous présente au premier étage de la galerie.

Toujours au premier, un arbre solitaire, peint à l’huile sur toile, du peintre Raymond Blinti Bausch, dont je vous ai déjà présenté deux fois les expos, a l’air de dire comme la poétesse (3) : « Je suis las, désormais, de vivre sur la terre / Prisonnier à jamais du sol et des rochers (...) Je veux en liberté, accomplir mon destin, / Je ne suis pas d’ici, je dois quitter la terre / M’arracher à ce sol, partir en solitaire ! »

Redescendons à présent au rez-de-chaussée, où je vous signalerai quelques joyaux parmi un très grand choix de pièces uniques, vraiment uniques, car n’existant qu’en un seul exemplaire. Commençons donc par cette broche cunéiforme d’un goût exquis, d’une simplicité géométrique et d’une sobriété rares, créée par l’artiste Renzo Pasquale en or et niello (4). Sa finesse et son élégance se passe de tout commentaire. Quant à cette autre broche, oeuvre du dessinateur et orfèvre Arata Fuchi, d’or et argent patinés, qui représente deux cailloux qui soutiennent une sorte d’anémone de mer, son originalité n’a d’égal que la finesse de son élaboration et la discrétion de ses teintes toutes ocres et gris.

Et que dire de « Ur-Hund » (Chien des origines), la création de Birgid Laken, ravissante broche faite de fil métallique et bois oxydé ? Voilà justement l’une des spécificités de la galerie Orfèo, que d’exposer des joyaux dont l’aspect créatif et artistique prime largement le « précieux » jusqu’à l’exclure parfois complètement !

Autre petit chef d’oeuvre de créativité et que personne n’a sans doute jamais portée ou même imaginé porter un jour : la bague d’argent et verre “Datura” de Paolo Marcolongo. Au lieu de soutenir quelque pierre précieuse ou autre chaton, son anneau porte une branchette de conifère ( ?), dont une partie des aiguilles servent de lit à un étrange fruit. C’est d’une grande simplicité, quasi-enfantin et pourtant subtilement sophistiqué.

Vous êtes cependant loin d’être au bout de vos surprises dans le domaine de la créativité, de la finesse et du charme. Vous aurez en effet tout loisir de vous émerveiller face au prodige qu’est cette broche d’Alejandra Solar composée d’argent et d’un cristal de roche, où un oiseau qui semble se tenir sous une branche d’épineux, est inclus par photo-transfert.

Mais le summum de la créativité vous est présenté par Helen Britton, dont la broche en argent plaqué or vous fait irrésistiblement penser à quelque mystérieuse machine agricole semi-volante créée et réalisée par un élève particulièrement inventif de Léonard da Vinci et qui, tout en miniaturisant son travail, aurait remplacé son utilité par l’esthétique du poète.

Giulio-Enrico Pisani

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1) Galerie d’art Orfèo, 28, rue des Capucins, Luxembourg ville. Exposition mardi à samedi de 10h30-12h30 et de 14h - 18.00h, jusqu’au 30 juillet.

2) Gian Luca Bartellone, Raymond Bausch, Alexandra Brachtendorf, Michael Becker, Doris Becker, Monique Becker, Helen Britton, Lucia Davanzo, Annemie de Corte, Nilton Cunha, Sam Tho Duong, Maria-Rosa Franzin, Arata Fuchi, Andrea Gabbriellini, Robi Gottlieb-Cahen, Michaela Gottstein, Steinunn Graas-Gudlaugsdottir, Batho Gündra, André Hagen, Peter Hassenpflug, Susanne Heer, Anna Hillar, Jean Hilger+,Yu Hiraishi, Jean-Louis Hurlin, Satomi Kawai, Rainer Knaust, Silke Knetsch, Helfried Kodré, Michelle Kraemer, Barbara Kuhfuss, Dominique Labordery, Birgit Laken, Patricia Lemaire, Christa Lühtje, Isabelle Lutz, Stefano Marchetti, Paolo Marcolongo, Gigi Mariani, Kazumi Nagano, Barbara Paganin, Renzo Pasquale, Francesco Pavan, Paul Preston, Gudula Roch, Carlo Romiti, Kayo Saito, Tamer Serbay, Claude Schmitz, Alejandra Solar, Bettina Speckner, Christian Streit, Aisaku Susuki, Salima Thakker, Sadatsugu Toboé, Kurt Spurey, Gabriela Uphaus, Flora Vagi, Graziano Visintin, Edith Wiesen, Anna-Maria Zanella

3) Michèle Corti : sonnet, Arbre solitaire. Texte complet sub http://poesie.webnet.fr/vospoemes/poemes/michele_corti/arbre_solitaire.html

4) Sulfure métallique de couleur noire qui inclut du cuivre, de l’argent et souvent même du plomb ou du borax, employé comme matière de remplissage dans la marqueterie de métaux (Wikipedia)

vendredi 9 juin 2017