Angelo Musco et ses galaxies de corps

Dans les ensembles galactiques d’Angelo Musco, la force centripète prend le dessus et réunit en ensembles aussi magiques que magiquement fusionnels des milliers, voire des millions d’êtres humains que leur agglomération en macro-formations d’aspect terrien semble vouloir préserver de la sinistre immensité du vide intersidéral. Et ces galaxies de corps nus, qu’Angelo Musco agglutine en d’étranges êtres aux formes aussi féériques que matérielles d’oeufs, de nids, de plumes, ou de branchages, nous les découvrons dans son exposition «The Body Behind The Body» (Le corps derrière le corps), à la Wild Project Gallery (1), à Luxembourg ville. Cette fois, Fanny Weinquin, l’aimable galeriste, nous permet de plonger dans un monde d’oeuvres d’art photographiques (impossible ne parler que de photos) peuplées d’une multitude de personnages qui, en dépit de leur complète mise à nu, forment ensemble des mystères inédits.

La première impression que suscitèrent en moi tous ces nus qui, semblant avoir été privés de toute individualité, réunissent en de mystérieux amalgames leurs solitudes et possibles détresses respectives, est pour le moins déroutante. Comme irrésistiblement poussés par une grégarité faite de peur et de recherche de protection mutuelle, ils rappellent un peu ces visions d’enfer que nous ont transmises certains maîtres de la Renaissance et du Baroque, mais sans exprimer les malédictions de jadis. Pourtant, ou peut-être justement à cause de cela, ces splendides photo-prints(2) rayonnent d’une extraordinaire beauté. Ils sont en outre saturés de sensualité, à l’instar des représentations infernales de ces grands peintres avec leurs débauches d’anatomies défiant la pruderie du temps au prétexte de représenter les foules d’infortunés damnés nus, car ne méritant nul respect.(3) Une fresque comme l’Enfer de Luca Signorelli dans la chapelle San Brizio, ou la bande inférieure du bas-relief du Giudizio Finale de Lorenzo Maitani, tous deux dans la cathédrale d’Orvieto, ou la fresque du Jugement dernier de Michel-Ange dans la chapelle Sixtine, ou l’huile sur bois de Rubens, dite La chute d’enfer des damnés (ou Petit jugement dernier) à l’Ancienne Pinacothèque de Munich, en sont de parfaits exemples.

Mais attention, amis lecteurs, même si ces scènes collectives infernales peuvent avoir constitué pour Angelo Musco un tout premier germe d’inspiration de ce qui nous appert aujourd’hui à travers les oeuvres de cette exposition, toute comparaison s’arête là. Celles-ci n’ont, en effet, rien d’infernal ni, moins encore, de mystique ou de religieux en elles-mêmes. Il me semble plutôt – c’est mon avis et n’engage que moi –, qu’elles s’approchent plutôt de l’expression d’un universalisme philosophique tendant à inscrire l’être humain dans l’immensité de l’espace infini. L’individu y figurerait tout à la fois comme élément constitutif essentiel de l’ensemble et – grain de sable parmi infiniment d’autres dans une plage – quantité négligeable en soi, ce qui ressort particulièrement bien des impressionnants tableaux Cocoon (120 x 240 cm) et Ovum (180 x 180 cm).

Et voici quelques extraits du communiqué de presse de la galerie: «Principalement connu pour ses paysages surréels constitués de plusieurs centaines de milliers de corps nus, Angelo Musco développe une vision à la fois architecturale, naturelle et mystique autour de la question de nos origines. Le corps humain tient une place primordiale dans son travail photographique, où il est imbriqué et cumulé dans une mosaïque créant des constructions symboliques: des oeufs, des nids, du fluide amniotique et toute autre forme inspirée du miracle de la vie et de la procréation. (...) Le langage ainsi créé par Musco, manipulation minutieuse de corps à grande échelle, connecte les aspects viscéraux et le subconscient. Ses forêts (dont nous retrouvons un «fragment» dans son impressionnant photo-print «Vene») se réfèrent (en partie) au Jardin des délices de Jérôme Bosch qui lui aussi peuple ses compositions de milliers de personnages (...) Chaque corps est connecté à un autre corps, engendrant ainsi non seulement le principe de construction de l’image, mais également la substance émotionnelle qui la nourrit.»

Tout ceci est bien-entendu décrit de manière assez sommaire et je ne saurais assez vos encourager à vous documenter davantage sur Angelo Musco en consultant son site www.angelomusco.com/, où il vous dévoile nombre de ses projets ainsi que «secrets» de création et de «fabrication». Vous y trouverez également sa biographie détaillée, mais en anglais, aussi tâcherai-je de vous la résumer ici en la traduisant de mon mieux. Angelo naquit en 1973 à Naples, faible et handicapé par la paralysie de Erb-Duchenne(5) dans une famille modeste de cinq enfants. Nécessitant une attention particulière, il fréquenta, enfant, une école privée, tout en aidant ses parents épiciers à fournir leur clientèle. Ensuite il étudia à l’Accademia delle Belle Arti de Naples et prit un appartement près de la mystérieuse Napoli Sotterranea dont les mystères fascinaient son âme d’artiste. Il finança ensuite 2 semestres d’études en Espagne, à Grenade, en y servant le thé aux clients d’une ancienne tetería (5) arabe et, vu le coût des matériaux de peinture, commença à expérimenter des installations avec du feu, des pierres et... ses collègues, initiant ainsi ses travaux sur et avec le corps humain.

Ces expériences lui permirent de découvrir son langage, son mode d’expression artistique, celui qui fera ensuite sa renommée. Installé à New-York en 1997, il y poursuivit ses recherches sur les assemblages de corps humains, qu’il finit par réunir en de fabuleuses symphonies photographiques illustrant les mystères de la procréation, voire de la création tout court. La galerie nous précise aussi, que «Se déroulant dans des lieux publics et privés à New York, Londres, Buenos Aires, Naples ou Berlin, ses séances photo deviennent de véritables événements, rendus possibles par le soutien de nombreuses institutions et fondations et aussi grâce à d’innombrables bénévoles, qui s’investissent dans l’oeuvre et sont immortalisés nus par l’artiste. Ces dernières années, les oeuvres d’Angelo Musco ont notamment été présentées à la Biennale de Venise, à Art Basel Miami, à Design Exchange Canada, à la Maison Particulière, Bruxelles». Ne ratez donc surtout pas le passage de ces créations d’une grande originalité à Luxembourg, où elles vous attendent jusqu’au 22 juillet.

Giulio-Enrico Pisani

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1) Wild Project Gallery, 22, rue Louvigny, Luxembourg centre ; ouvert mercredi-vendredi de 14,30 à 18,30 h et samedi de 14 à17 h.- Exposition Angelo Musco jusqu’au au 22 juillet

2) Photo-prints contrecollés sur Dibond sous verre ou sous Diasec.

3) Noter que dans les tableaux et fresques de l’époque c’étaient surtout les damnés qui étaient représentés complètement nus, les bienheureux et les béats étant généralement plus ou moins vêtus, ou pour le moins voilés

4) La paralysie de Erb-Duchenne afecte gravement les nerfs de l’épaule et du bras

5) Salon de thé de tradition arabo-andalouse

Chrysalis (2017)

Donnerstag 15. Juni 2017