Multiple choix à la Galerie Clairefontaine

Eh bien, voilà une exposition qui est bien plus intéressante et même plus passionnante à visiter pour vous, amis lecteurs, qu’elle n’est aisée à présenter pour moi. C’est que les aimables galeristes qui nous reçoivent à la Galerie Clairefontaine (1) nous présentent aujourd’hui avec ce « Multiple Choice » un large éventail d’artistes (2) – en fait une bonne cinquantaine, excusez du peu ! L’aubaine, c’est que cela nous donne droit à un formidable best-of des meilleurs peintres et photographes (3) de notre époque d’une part ; mais de l’autre, cela me rend impossible de vous les présenter tous personnellement. Pour quelqu’un qui aime non seulement écrire pour vous, mais aussi rechercher individuellement sur chaque artiste, afin qu’au-delà d’une simple présentation de ses travaux vous puissiez mieux le connaître, saisir ses pulsions et motivations, c’est – reconnaissez-le – quelque peu frustrant. J’ai bien pensé à demander au rédacteur chef de nous consacrer un numéro entier de notre bonne vieille Zeitung, mais j’y ai renoncé, craignant qu’il ne prenne cela pour une blague douteuse.

Dire, qu’il y a un mois à peine la Galerie Orfèo m’avait déjà fait le coup avec son vernissage jubilaire (25e anniversaire) qui réunissait plus de cinq douzaines d’artistes et une foule d’amateurs, plus les quelques habituels m’as-tu-vu. Je n’y étais pas, bien sûr, préférant me rendre à la galerie quelques jours plus tard. Comment, en effet, apprécier sérieusement une exposition en sirotant un verre sur le pas de la porte, faute de place à l’intérieur, en échangeant des banalités avec les curieux du jour ? Itou cette fois chez Clairefontaine, où j’ai soigneusement évité le vernissage. Quelques jours plus tard, par contre, profitant du beaux temps qui expédie nombre d’amateurs d’art à la campagne, j’ai pu jouir seul une heure durant d’un grand nombre de magnifiques créations, parmi lesquelles les chefs-d’oeuvre (photographie, peinture et même quelques sculptures) ne manquent pas.

En effet, loin de simplement destiner cette expo collective à « vider cave et grenier » avant les vacances d’été, nos galeristes nous font découvrir, à côté de certains déjà-vu, nombre d’oeuvres d’art que j’ai admirées pour la première fois, qui valent déjà à elles-seules le déplacement et dont vous me direz des nouvelles. D’emblée, en commençant votre visite par l’espace 1, place Clairefontaine, il vous sera impossible de ne pas remarquer la ravissante lithographie n°9, « sans titre » de Per Kirkeby, la splendide huile sur toile de Markus Fräger, « Die Einflußreiche », ou les deux petits acryl sur toile de Tung-Wen Margue, « Sparkling in the dark » 1 & 2.

Mais c’est à deux pas de là, dans l’espace 2, rue du St. Esprit, que vous verrez le plus grand nombre de merveilles. Retrouvailles ou découvertes, qu’importe ? Le plaisir des yeux et de l’esprit est toujours au rendez-vous. Au rez-de-chaussée, par exemple, j’ai été épaté par cet acryl/charbon sur toile de Roland Schauls, daté de 1985, « Abschied des Meistermachers », que je n’avais pas encore vu (4) et que l’on pourrait imaginer être le rachat ( ?) par la galerie (5) d’un chef-d’oeuvre qui ne peut que s’être arraché à l’époque. Le puissant expressionnisme de cette oeuvre semble presque tendre vers une abstraction à laquelle j’ai l’impression que notre artiste a renoncé depuis.

Ensuite, voilà que vous trouverez quelques « anciennes » photos de très, très grands photographes, qui éveilleront chez certains d’entre vous bien de souvenirs. Je pense notamment au célèbre « Ernesto Che Guevara » par René Burri (6) de 1963, au portrait de la peintre moderniste américaine « Georgia O’Keeffe » en 1929 par Alfred Stieglitz et à la guérillera tchéchène « Asya » immortalisée en 1996 par Stanley Greene. Tous ces clichés en noir et blanc argentiques sur gélatine sont absolument extraordinaires. Mais ce n’est pas fini. Dans l’escalier qui mène au premier étage, quatre autres photographies historiques vous attendent. En montant vous trouverez d’abord un portrait de l’écrivaine Virginia Wolf, l’oeil sombre, fumant et songeant sans doute déjà à son prochain suicide (7), photographié en 1939 par Gisèle Freund, à qui nous devons également le prochain portrait : « Jean Cocteau », tiré la même année. Viennent ensuite un « portrait » (de ?) en 1913, par Alfred Stieglitz, ainsi que le célèbre portrait du sculpteur roumain « Constantin Brancusi » en 1922 dans son atelier de Voulangis, tiré par l’immense photographe américano-luxembourgeois Edward Steichen.

Et nous voilà enfin au premier étage, au fond duquel vos yeux seront immanquablement aspirés par l’exquis baiser chromatique d’une nature morte, « Flowers and vase » (vase et fleurs), photographiée avec un goût et une harmonie extraordinaires par le grand spécialiste japonais du bondage (mais non exclusivement), Nobuyoshi Araki. Vous pourrez aussi admirer, toujours au premier, toute une série d’oeuvres d’art, dont je me contenterai de vous citer deux autres joyaux et de vous laisser la surprise des découvertes restantes. C’est en effet avec la profondément émouvante « Frau am Fenster » (femme à la fenêtre), huile sur toile de Markus Fräger et deux UV-prints-aluminium de la série « Ellipse » du très talentueux Marc Wilwert, dont l’époustouflante photo d’un acrobate de cirque, que je clos ce survol en espérant que vous voudrez bien le porter à terme en personne, sans que je vous en aie présenté le détail.

Giulio-Enrico Pisani

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1) Galerie Clairefontaine, espace 1, 7 place Clairefontaine + espace 2, 21 rue du St-Esprit, à deux pas de la place Clairefontaine, Luxembourg ville. Ouvert mardi à vendredi de 14,30 à 18,30 h et samedi de 10 à 12 et de 14 à 17 h. La présente exposition peut être visitée jusqu’au 22 juillet.

2) Joe ALLEN, Dieter APPELT, Noboyushi ARAKI, Diane ARBUS, Roger BALLEN, Joseph BEUYS, René BURRI, Lucien CLERGUE, Ghislain & Marie DAVID DE LOSSY, Elliott ERWITT, Günther FÖRG, Markus FRÄGER, Gisèle FREUND, Greg GORMAN, Günter GRASS, Stanley GREENE, Christine HENN, Jörg IMMENDORFF, Kent IWEMYR, Anselm KIEFER, Per KIRKEBY, William KLEIN Dietrich KLINGE, Aki KURODA, Yvon LAMBERT, Andrea LEHNERT, Markus LÜPERTZ, Tung-Wen MARGUE, Hiroyuki MASUYAMA, Michel MEDINGER, Raymond METTI WEIRIG, Arno Rafael MINKKINEN, James NACHTWEY, Max NEUMANN, Simon NICHOLAS, A.R. PENCK, Ray RICHARDSON, Gerhard RICHTER, Raoul RIES, Roland SCHAULS, Stylianos SCHICHO, HA SCHULT, Alfred SEILAND, Edward STEICHEN, Alfred STIEGLITZ, Karin SZÉKESSY, Ryuji TAIRA, Marc WILWERT, etc.

3) Quelques-uns parmi eux nous ont hélas déjà quitté.

4) Quoique j’aie déjà pu admirer son travail lors d’une demi-douzaine d’expos, mais seulement depuis 2006.

5) Hypothèse purement imaginaire, ne reposant donc sur aucune donnée réelle et uniquement inspirée par mon enthousiasme !

6) ... que la galerie exposa déjà et que je vous présentai en juin 2012 : www.zlv.lu/spip/spip.php ?article7444

7) ... en 1941, incapable d’accepter de revivre avec cette nouvelle guerre l’avalanche d’horreurs qu’elle prévoyait.

René Burri : « Ernesto Che Guevara »

mercredi 28 juin 2017