Laura Bofill à la pointe du triangle catalan ?

Il y a un an déjà, ou seulement, c’est selon, que j’ai eu le plaisir – ce n’est ni un compliment ni une façon de parler – de découvrir à la galerie Schortgen (1) quelques créations de l’artiste Laura Bofill. Coup de foudre immédiat! Et, selon toute apparence, je n’ai pas été le seul, puisque la revoilà déjà parmi nous avec une collection d’oeuvres nouvelles; ce qui démontre bien que je ne fus pas le seul à les apprécier. Pas de grands changements toutefois depuis juin 2016, sauf ci et là, un zeste de hardiesse en plus dans les couleurs; mais la sobriété du monochrome, des gris et des teintes pastel continuent à prévaloir, sans rien enlever à leur luminosité, au contraire... Alors, pour peu que vous ayez lu mon article de l’année passée et que vous-vous en souveniez, amis lecteurs, vous pourriez penser que je n’ai plus grand-chose à vous dire. Eh bien, détrompez-vous! Quelque consciencieuses eussent été, en effet, mes recherches en 2016, j’ai trop vite survolé, voire négligé un aspect de sa biographie, essentiel pour la compréhension de sa construction personnelle: son milieu d’épanouissement.

Certes, je mentionnai, comme en passant, que le travail et la créativité de Laura Bofill plongeait ses racines dans une enfance en milieu artistique et, plus loin, qu’elle était issue d’une famille d’artistes. Mais ce fut sans plus de détails et sans réaliser, tout pris par la découverte de le chatoiement et le mystère de ses créations, pourtant extroverties, combien les facteurs passé, milieu, origine et appartenance, jouaient un rôle dans son art. Aussi profiterai aujourd’hui de son retour pour combler cette lacune et vous faire participer à votre tour à cette prise de conscience que je dois à mes nouvelles recherches sur Internet, où je découvris... Bref travelling arrière! L’année passée, quelques temps après l’expo de Laura Bofill chez nous, la ville de Béziers (Hérault) accueillit au «Lieu d’art La Mouche, Domaine de Pradines le Bas», l’exposition «Genetica» de la famille Bofill au complet. Enfin, presque; disons pour ce qui est du triangle magique des deux dernières générations, avec Josep, Pep et Laura, exposés ensemble (paraît-il) pour la première fois. Josep, qui a déjà exposé chez Schortgen ses créations tridimensionnelles en 2009 et 2011 (2) est lui-même déjà fils et petit-fils d’artistes. Quant à Pep, espérons pouvoir le découvrir un de ces jours. «... Si chacun explore la spécificité technique (sculpture pour Josep, photographie et dessin numérique sur résine pour Pep, ainsi que photographie, peinture et résine en vue de créer un nouveau matériau pour Laura), derrière la variété de leur palette, se dessine peu à peu une thématique commune, visitée par la singularité de chacun: notre commune solitude...», écrit Rémy Soual (3) sur ce «triangle catalan». Mais ne pensez surtout pas être en présence d’une dynastie d’artistes comme en connaissait la Renaissance, époque où le père-de-famille-seigneur-et-maître marquait voie, style et genre, comme chez les Breughel (4), où il fallait deux à quatre générations pour qu’apparaissent des différences notables endéans ces «collectifs» familiaux. Non, aucune servitude, imitation ou obligation de suivi chez les Bofill; seul une parenté de culture et cet isolement communément appelé individualisme viennent caresser traditions et influences nées du premier apprentissage. Ainsi Laura, née en 1983 à Barcelone et dont l’intérêt pour la peinture se manifesta très tôt en profondeur, développa en effet très jeune, grâce à la tradition familiale, ce goût pour l’art qui devint sa seconde nature.

Après avoir suivi en 2001-2002 une formation à la “Escola Industrial” et des cours de peinture à la “Davinci escola d’art” (5), puis de 2003 à 2006 des études de peinture à l’université “Escola Massana” et de 2007 à 2009 des études de cinéma à la “Escola de Mitjans Audiovisuals, EMAV”, toujours à Barcelone, elle quitte l’Espagne pour Londres. Le paysage urbain, les formes et les volumes des villes semblent alors devenir le sujet central de l’artiste. Son intérêt grandissant pour l’effervescence des métropoles la pousse à l’été 2005 à s’envoler pour New York, où elle s’inscrit aux cours de dessin de la “School of Visual Arts”. La Grosse Pomme deviendra dès lors la clé de son travail. Graphique, mouvante, mystérieuse, elle imprégnera sa démarche, l’éclectisme d’une pratique qui décline aussi bien les médiums – photographie, peinture, dessin – que les matériaux – acrylique, papier, toile ou résine –, permettant à l’artiste de multiplier les effets de matière et de texture.

Son travail n’est toutefois pas absolument simple à comprendre. Cette géniale artiste espagnole ou, plus précisément, catalane, dont les tableaux attendent aujourd’hui votre visite, constitue un réel phénomène. Ses réalisations n’impliquent pas seulement une brillante mise en scène artistique de ses idées. Les techniques picturales et graphiques qu’elle met en oeuvre – photo, collage, dessin, peinture, glaçure, etc., autant d’outils maîtrisés quasiment à la perfection – y contribuent grandement. Sa vision enfin, reconnaissons-le, parfois énigmatique, fait le reste. Au-delà de la saisissante beauté de ses tableaux, la représentation de sa pensée paraît aussi claire au premier abord qu’elle est mystérieuse en profondeur. Le spectateur a du mal à en détacher le regard, une fois saisi par l’esprit – constat ou message? – que l’artiste lui transmet. Certes, en être saisi, captivé, voire ému, ne signifie pas encore avoir compris Laura Bofill. Mais c’est partiellement en cela que réside le charme de ses créations. Esthétiquement parfaites – tout simplement belles, jolies, charmantes –, à l’humain omniprésent, ici au premier plan, là subordonné à ses rêves de bâtisseuse, elles accrochent d’emblée le regard et invitent à pénétrer dans les premiers cercles de son âme. Et elles font mieux encore: charment le spectateur, le captivent et enfin l’attirent de plus en plus profondément entre les spires de la pensée et de la personnalité de l’artiste, où se reflète l’être humain en général avec sa complexité et ses contradictions.

Car c’est bien l’être humain qui est le héros des histoires courtes qu’elle raconte dans chacun de ses tableaux mis en scène avec un talent auquel sa formation au cinéma n’est pas étrangère. Les premiers rôles sont des femmes et des hommes, êtres sensibles, acteurs essentiels de ses régies parfois inouïes, non des ensembles industriels ou architecturaux qui, quoique génialement représentés et parfois dominants, voire dominateurs, ne sont que faire-valoir de l’humain. Immeubles, gratte-ciels, ponts, rues, rails avec leur fuite ici divergente, là convergente, ailleurs parallèle ou spatiale, donc paysages citadins réceptacles de l’homme qu’ils semblent parfois écraser ou déterminer, cèdent en réalité à la paternité et à l’omniprésence de ce dernier. Laura Bofill ne vous offre en fin de compte pas seulement une peinture d’une grande beauté formelle, graphique et chromatique, malgré une certaine sévérité ou, du moins, retenue, mais aussi toute une série de récits attachants qu’elle vous suggère, tout en vous laissant maître de les imaginer à votre guise. On a le plus grand mal à en détacher les yeux et à s’en détacher. Est-ce pour cela que je ne vous cite cette fois aucun de mes coups de cœur? Certainement pas; il y en a tout simplement trop. Allez vite vous en rendre compte de par vous-mêmes!

Giulio-Enrico Pisani

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1) Galerie Schortgen Artworks, 24, rue Beaumont, Luxembourg centre. Exposition mardi à samedi de 10.30 à 12.30 et de 13.30 à 18h. jusqu’au 12 juillet.

2) Voir nos archives : www.zlv.lu/spip/spip.php?article1002 & http://www.zlv.lu/spip/spip.php?article4801

3) Texte très légèrement modifié/compacté, extrait de «Olé ! Magazine», Agenda culturel gratuit Aude & Hérault.

4) Ainsi qu’on le voit dans mon article «Les Brueghel, une dynastie de la Renaissance: Travail et beauté plutôt que guerres et conquêtes» dans http://www.zlv.lu/spip/spip.php?article18486

5) Très belle vidéo de présentation : www.davinci-barcelona.com/presentaci%C3%B3-davinci-escola-art

Montag 3. Juli 2017