Manuel Ocampo et Michael Debatty aux antipodes

Ces jours ci, la Galerie Nosbaum & Reding nous présente deux expositions qui réunissent dans ses différentes salles(1) deux antipodes de l’art contemporain. Ces opposés, aussi bien quasi-géographiques que culturels et artistiques sont représentés au

n° 2 (nouveaux locaux)(2) de la rue Wiltheim par notre vieille connaissance philippine Manuel Ocampo et dans les salles du n° 4, que nous connaissons déjà bien, par le jeune peintre belge Michael Debatty. Je ne pense d’ailleurs pas que, à moins de rechercher particulièrement les grands contrastes, ce dernier – je le découvre à peine avant vous – soit particulièrement bien choisi pour faire la paire, ou même être opposé, à ce monstre sacré, lui-même déjà champion de tous les (justement) opposés, qu’est

Manuel Ocampo

En fait, les riches graphismes et les opulents tableaux à la luxuriante peinture d’Ocampo risquent de faire pâlir toute production moins abondante, baroque, dramatique, symboliste, pop et parfois même kitsch tout à la fois. Aujourd’hui la somptueuse luxuriance de ses forêts natales avec toute leur complexe magie nous sera présentée à quelques pas d’une beauté glabre digne des nudités polaires. Encore est-il heureux que les deux artistes soient exposés dans deux espaces séparés(3). C’est que le peintre philippin Manuel Ocampo ne fait ni dans la demi-mesure, ni dans la parcimonie de moyens. Déjà le titre de cette sixième de ses expos chez Nosbaum & Reding annonce quelque peu la couleur: «Hello! Belle Peinture: Thinking of the Beginning of the End of the Death of Painting». Accordez-moi, amis lecteurs, qu’on fait plus simple comme intitulé, et ce d’autant plus que les trois premiers mots français y sont greffés en kitch comme une modeste scabieuse sur un fabuleux buisson d’orchidées aux complexes entrelacs. Et ceux-ci – c’est le moins qu’on puisse dire – reflètent bien sa peinture, elle-même résultante ou reflet d’un esprit aussi tortueux et imaginatif qu’inattendu à la symbolique souvent hermétique.

Prenez par exemple son huile sur toile «Dow is down II», au titre semblant se référer à une chute des cours de la première bourse du monde! Si c’est vrai, il a en tout cas une étrange façon de l’illustrer ou de la critiquer. Va encore pour l’aigle héraldique royal pouvant symboliser l’impérialisme. Mais qu’en est-il de l’arbre sarmenteux humanoïde se cambrant de souffrance au poteau de torture auquel il est attaché par de la grosse corde, les dents aigües d’une haute chaîne de montagnes fermant l’horizon? Passé colonial? Franchement, ce somptueux paysage à l’huile sur toile, au ciel orangé menaçant, m’entraîne plutôt aux temps inquisitoriaux des Philippines sous domination espagnole que du côté de Wall-Street. D’autres tableaux d’Ocampo, comme «A second attempt of blurring the veiled beautyfication»(4), sont tout aussi riches et mystérieux et exigeraient d’être déchiffrés par un ou une authentique critique d’art hautement psychologue.

Dans la présentation de la galerie je lis que Manuel Ocampo, l’un des majeurs artistes des Philippines, est né en 1965 à Quezon City, où il vit et travaille. Dans les années quatre-vingt il traverse le Pacifique, s’installe à Los Angeles et trouve en Californie du Sud ce contexte multiculturel, qui lui permettra d’associer au sein de son travail, histoire collective et personnelle. De nombreuses expositions dans le monde entier ont, depuis sa participation à la documenta IX–1992, mis en évidence les sujets multiples de son travail: idéologies et religions, histoire et politique, mais aussi les notions d’excès et de simulation, tout ceci à travers un regard teinté d’humour... Sa figuration expressive approche parfois jusqu’à le refléter l’héritage pop des USA et le caractère burlesque d’un certain art californien. Depuis les années quatre-vingt-dix, ses oeuvres furent montrées dans de nombreuses expositions personnelles et collectives et sont présentes dans d’importantes collections publiques à travers le monde. Cette année, il représente les Philippines à la 57ème Biennale d’art de Venise. Un catalogue monographique «Manuel Ocampo. Fear of a Kitsch Existence (1989-2017)», publié par Casa Asia (Barcelone), vient de sortir de presse. Il est disponible à la galerie. Mais il est grand temps de nous tourner vers la jeunesse, c’à dire

Michael Debatty,

et cela avec autant plus d’intérêt, qu’étant quasi-voisins(5), nous risquons de le revoir plus d’une fois, car le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il promet. En effet, encore en pleine recherche, il risque de nous ménager pas mal de surprises. Je reconnais volontiers que, frappé par son grand contraste avec Ocampo, j’ai un peu abusé des qualificatifs d’opposition... Et pourtant, ça continue de plus belle avec le titre de son exposition, «Ethereal Solid», qui constitue avec sa breveté et sa sobriété quasiment l’antithèse de l’intitulé baroque et contorsionné de son «antipode» philippin. La simplicité même que semble rechercher l’artiste liégeois et la sobriété plus que monacale de ses toiles sont réellement au diapason du titre et nous offrent dans les salles du deuxième (ancien) espace de la galerie une expression artistique ayant tout l’air de venir d’une autre planète.

Mais selon la galerie, Michael Debatty est simplement né en 1988 à Liège, vit et travaille à Bruxelles et, fortement influencé par l’héritage surréaliste, ainsi que par le postmodernisme américain des années ‘80, il ne remet guère en question l’intuition dans l’art pictural et l’inspiration. La sienne est une peinture instinctive dans laquelle la substance se fait tension entre ordre et désordre; en exploitant ces ambiguïtés il arrive à écarter chaos et pesanteur(6). «Ethereal Solid» fait référence à cette opposition entre la légèreté de l’immatérialité et l’élévation du poids. Valorisé par sa splendide réussite dans «Olifant», acryl et aérographe sur bois, impressionnant dans son quasi-figuratif-symboliste «Trash Talk», mais quasi-abstrait ailleurs, il eût pu toutefois s’économiser son tableau «Untitled» qui semble inspiré d’une serviette blanche(7) pas trop fraîche abandonnée par Kasimir Malevitch. C’est aussi cela, les durs aléas de la recherche et des essais! Un remarquable artiste, Michael Debatty, qui ose; à suivre de près! On risque de le trouver demain chez les tout grands.

Ce n’est d’ailleurs pas faute d’avoir été remarqué, et la galerie nous informe qu’il a présenté une exposition en duo avec l’artiste Noah Barker à Exo Exo, Paris, dont le commissariat fut assuré par Exo Exo et Galerie Lodos Mexico, ainsi qu’une exposition personnelle à la Galerie Central, Liège; des expositions de groupe incluant Won’t You Come And Spoon With Me chez Damien & The Love Guru, Bruxelles; That Feeling chez Eduardo Secci contemporary Florence (IT); Les Sept Périls Spectraux et Berlin Est à la Galerie Arnaud Deschin, Paris, The Emotional Junkie and the Cyborg Love (commissaire Xavier Mary) au M HKA, Musée d’Art Contemporain d’Anvers et FFEMECBLOT chez Clovis XV, Bruxelles.

Giulio-Enrico Pisani

* * *

1) Galerie Nosbaum & Reding – 2 et 4, rue Wiltheim à Luxembourg (vieille ville, près du MNHA), ouvert de mardi à samedi de 11-18h. Expo Manuel Ocampo & Michael Debatty jusqu’au 5 août.

2) Précédemment Galerie Bernard Ceysson.

3) Respectivement au numéros 2 et 4 de la rue Wiltheim.

4) A second attempt of blurring the veiled beautyfication pourrait signifier «Une 2e tentative de brouiller/enfumer l’embellissement voilé», ce qui n’a pas de vrai sens, blurring faisant – je pense – jeu de mots avec burning et beautyfication (correct beautification) avec beatification. mais va savoir!

5) Quasiment ! Luxembourg – Liège ou Bruxelles, n’est-ce pas la porte à côté ?

6) Sans doute pris d’une envolée lyrique, l’auteur du communiqué de presse parle d’«…ordonner le chaos et délester la pesanteur», et va peut-être au-delà des intentions du peintre.

7) C’est mon avis et n’engage personne, d’autant moins que j’ai une double DMLA et un début de cataracte à droite. Normal après quarante années d’écran? Peut-être; espérons déjà que je ne prenne jamais Pizarro pour Picasso...

Donnerstag 13. Juli 2017