Autres temps, autres moeurs, ou les 25 artistes d’« Art2Cure »

« Il est tout de même extraordinaire, que dans ce beau pays de culture, où l’état investit des sommes considérables dans des musées d’art contemporain qui ne drainent que les élites, ce soit une banque (...) qui nous offre l’une des plus formidables expositions de peinture de ces dernières années. Dommage seulement que le 69, Route d’Esch à Luxembourg, siège de la BIL, dont le hall de réception est précédé par la spacieuse Galerie l’Indépendance (1), ne soit ni passant, ni fréquenté par un public particulièrement à même d’apprécier l’oeuvre présentée ». Voilà ce que j’écrivis dans notre bonne vieille Zeitung le 7 juin 2012. Puis, dans mon article « Arpèges, concertino à quatre mains pour huile et plexiglas de René Wiroth et Michèle Frank », du 31 mars 2015, je vous fis découvrir une autre remarquable exposition dans cette même galerie. Les deux articles me valurent des témoignages de lecteurs fort satisfaits des expos que je leur avais présentées, ce qui me réjouit particulièrement pour les artistes, même si – effet collatéral : publicité indirecte – cela pouvait aussi profiter à la banque.

Ce n’était certes pas mon but ; mais, au fond, pourquoi pas ? Même s’il est intéressé, le mécénat capitaliste, aimable aumône que le mécène accorde pour sa propre gloriole à la culture, reste l’un de ses rares bons côtés. Lors de ces premières deux visites je fus d’ailleurs reçu très aimablement à la réception, pourvu de documentation et, la deuxième fois, même invité à laisser mes coordonnées en vue de futures invitations... Invitations qui ne vinrent jamais, car, selon toute évidence – Autres temps, autres moeurs ! – on s’était sans doute souvenu entretemps à la BIL que la raison d’être d’une banque était le fric et que la galerie c’était surtout pour la galerie. Ce qui m’a toutefois le plus étonné, c’était la rapidité de ce changement, non de mentalité, mais d’attitude. En l’espace de deux années voilà que le personnel responsable passe de la prévenance la plus exquise, à l’indifférence voire à la goujaterie.

En effet, lorsque cette fois je voulus leur rappeler de m’inviter pour les vernissages des prochaines expositions (2), l’une des employées me demanda le nom de ma personne de contact dans la banque et, à défaut d’un tel sésame, m’adressa (encore poliment) à une collègue (supérieure ?) assise à deux pas. Or, celle-ci, dès que je me tournai vers elle, quitta sa chaise pour s’occuper ailleurs en me tournant le dos. Lorsque je lui répétai tout-de-même mes questions, elle se tourna vers moi, l’air agacé, et tout ce qu’elle trouva à me répondre, fut de me demander mon n° de compte auprès de la BIL. Après que l’eus informée que je n’en avais pas et même lorsque sa collègue lui dit que j’étais un correspondant de presse, elle haussa les épaules, me faisant clairement comprendre que sans être client de la banque, je ne pouvais espérer aucune invitation. Décidemment, « Autres temps, autres moeurs » ! Mais que le changement ait eu lieu endéans seulement deux ans, voilà qui est passablement étonnant. D’autre part, même en se plaçant du pur point de vue capitaliste, on peut se demander, si c’est là le meilleur système pour acquérir de nouveaux clients. Mais sans doute n’avais-je ni le look (3) d’un possible client de poids, ni une tête à intéresser un lectorat fortuné.

Enfin, en dépit de ce manque de prévenance, j’ai quand même pu examiner tout à mon aise les oeuvres des 25 artistes d’« Art2Cure », qui ont collaboré avec l’Université de Luxembourg afin de collecter de l’argent destiné à être investi dans la recherche sur les maladies neurodégénératives. De toute manière, la qualité des travaux exposés, ainsi que leur plus ou moins grand intérêt pour mes lecteurs, ne saurait avoir aucun rapport avec le défaut d’amabilité d’une employée de banque ou même avec les débiles instructions de sélection qu’elle eût pu recevoir. Il n’était donc pas question pour moi de pénaliser nombre d’excellents peintres, photographes et sculpteurs pour si peu, et ce d’autant moins, que quantité de leurs créations sont absolument remarquables. Bien entendu, je n’ai point la possibilité de vous présenter ici en détail près d’une centaine d’oeuvres exposées. Aussi devrai-je simplement me contenter cette fois de vous citer la liste des noms de leurs créateurs, ne détaillant ensuite que celles qui m’ont le plus impressionné, ce qui n’est bien sûr que purement subjectif, car vos préférences à vous (des goûts et des couleurs, on ne discute pas) pourront fort bien porter sur de tout autres peintures, dessins, sculptures ou photos.

Voici donc la liste de ces artistes au complet dans l’ordre alphabétique, amis lecteurs ! Peut-être connaissez-vous déjà l’un ou l’autre parmi eux ; vous aurez surement autant de plaisir à les retrouver qu’à en découvrir de nouveaux. Je cite : Laurent Antunes, Jhemp Bastin, Sandra Biewers, Robert Brandy, Tom Flick, Tina Gillen, Albert Janzen, Frank Jons, Carine Kraus, Philippe Lamesch, Sandra Leners, Françoise Ley, Daniel Lloyd, Ben Marlowe, Anne Michaux, Guy Michels, Martine Pinnel, Roland Quetsch, David Russon, Sergio Sardeli, Stick, Sumo, Joachim van der Vlugt, Étienne Viard, Kazuko Watanabe.

Si la grande majorité de ces artistes présentent des travaux d’un intérêt certain, nombre d’entre eux, comme Robert Brandy, Tom Flick, Ben Marlowe, Anne Michaux, Guy Michels, Stick et Kazuko Watanabe, ce dernier pour son « Nostalgia Imprint : Alighted in the fragmental universe », valent franchement le déplacement. Cependant, en ce qui me concerne, j’accorderai la palme de cette intéressante exposition sans hésiter aux peintures à l’huile sur toile ou sur bois de Joachim Van der Vlugt – son « Mount Angel II » et son « Vantage III » sont des pures merveilles –, ainsi qu’aux photographies digitales de Martine Pinnel, dont « The Madonna Inn » et « Palm Desert » sont d’authentiques chefs-d’oeuvre. (4) Pour en revenir à Van der Vlugt, je trouve que l’harmonie de ses « concerts » d’ocres gris, beige, olive et cendre, la sensualité et la profondeur de ses paysages plus imaginaires qu’abstraits, tout comme le parfait équilibre de ses scénographies, font de lui l’un de meilleurs peintres contemporains du pays. Quant à la photographe Martine Pinel, l’élégance, la délicatesse et l’intelligente mise-en-scène des messages que nous transmettent » ses tableaux, n’ont d’égal qu’ici la perfection dans le dosage de ses clairs-obscurs et ailleurs une lumineuse humanité, le tout baignant dans un symbolisme diffus teinté de romantisme. À ne pas manquer !

Giulio-Enrico Pisani

***

1) Galerie l’Indépendance : 69, Route d’Esch à Luxembourg. Du lundi au vendredi, de 8 à 18 h, expo « Art2Cure » jusqu’au 15 septembre 2017.

2) C’est par le plus pur des hasards que j’avais eu vent de cette exposition

3) Suite à cette peu aimable réception, ma première impulsion fut bien sûr de filer sans demander mon reste. Et pourtant je fis ce pourquoi j’étais venu, c’est-à-dire visiter l’expo, car il n’y a pas de raison qu’à cause de l’attitude du personnel bancaire, mes lecteurs ne découvrent pas de nouvelles créations d’artistes et que ceux-ci ne profitent pas du modeste plus en visibilité que leur apporte Zeitung vum Lëtzebuerger Vollek via son édition papier et ses archives en ligne www.zlv.lu.

4) Voir d’autres photos de l’exposition par Sandy Elsen sur www.rtl.lu/kultur/fotoen/ 28333/overview/

Martine Pinnel : « Palm Desert »

vendredi 14 juillet 2017