Rafael Springer : Abklatsche and Reductions

Deux ou trois langues pour un titre un titre en trois mots ? Symbolique bi ou tricolore pour un artiste naturalisé d’un mini-pays dont il a tout adopté sauf le côté conventionnel ? Car Rafael Springer ne fait rien comme tout autre artiste d’ici et encore moins comme tout le monde. Exposer en galerie c’est bien, mais un squat sur 3.000 m2 quasi-historiques c’est mieux. Une gare, une minoterie, un dépôt désaffecté ? Pensez-vous, amis lecteurs ! Rafael occupe une banque. Somme toute pas illogique. Ce n’est pas ce qui manque, en ville. Alors, pourquoi pas ? Quoique... c’est bien pour ça que je faillis la rater, celle-là. Car échaudé par l’accueil peu prévenant rencontré récemment à une expo dans la BGL(1), lorsque je vis le mot « Banque de Luxembourg » sur l’invitation au vernissage de Rafael Springer, j’eus bien envie de l’ignorer. Mais, par chance, en voyant du coin de l’oeil l’adresse du lieu – 80, avenue de la Liberté, Luxembourg gare – je réalisai que c’était l’ancien siège abandonné de la BL, dont notre artiste squatte aujourd’hui en bonne et due forme les 4 étages(2). Il est vrai que l’entrée du vénérable immeuble n’est pas très engageante. Elle a même fait l’objet d’une interpellation à notre peu engagée bourgmestre, pour défaut d’hygiène, par le conseiller Armand Drews, car squattée à l’occasion par des clochards qui semblent vouloir rendre le bâtiment à sa destination historico-pré-bancaire d’hospitalité hôtelière(3) et de brasserie.

Cependant, une fois franchi le seuil et surmonté le choc que m’infligea le faux cadavre intitulé « R.I.P. » censé s’être écrasé sur le dallage du hall en tombant du 4ème étage, mais installé là comme si de rien n’était par l’artiste Chiara Dahlem, en guise d’entrée (pas en matière, car sans rapport avec l’expo), c’est l’émerveillement. On est en effet saisi d’emblée par l’univers, à quelques exceptions près assez érotique, où nous entraîne dès le rez-de-chaussée notre interpellation par les grandes estampes sur papier en noir et blanc ou aux couleurs très retenues de Rafael Springer. S’y ajoutent certes, surtout dans les escaliers, des oeuvres mineures, des tableautins à l’huile, ainsi que, ci et là quelques tableaux assez déprimants d’un Lucien Roef guère au mieux de sa forme et dont les qualités mériteraient d’être valorisées dans une expo individuelle permettant de l’analyser et de l’apprécier sa juste valeur.

Et autant tout au long de ma visite, à travers les 4 étages, aimablement guidé par l’artiste mué en cicérone, dont l’exposition, soit dit entre parenthèses, ne se visite pas n’importe quand, mais seulement sur rendez-vous, sauf ouvertures exceptionnelles. La chose s’explique facilement, car vivant de son art, n’étant pas galeriste et n’ayant pas de personnel pour garder son exposition, Rafael peut difficilement être au four et au moulin, donc simultanément à son atelier et à l’expo. C’est d’ailleurs vraiment le cas de le dire, puisque son atelier est justement sis à Wollefsmillen (moulin au loup), donc pas vraiment près de Luxembourg-gare. Mais un simple coup de fil au 621.290750 et vous voilà invité et prêt à rencontrer cet étonnant dessinateur, peintre, graveur, sculpteur, photographe, écrivain, etc. J’en reste là, car vous trouverez tout et surtout bien mieux illustré sur son site www.rafaelspringer.com/, où j’ai pu compléter ma redécouverte, tout comme je vous fais découvrir Rafael aujourd’hui.

En effet, si j’ai déjà pu voir l’une ou l’autre de ses oeuvres lors d’expositions collectives, ce fut il y a longtemps et quasiment en passant. Je pense à la 3e Biennale d’art contemporain de Strassen en 2005, ou au Schlassgoart (tour du château Berwart) à Esch/Alzette en 2007, où je ne pus que le mentionner parmi beaucoup d’autres participants. C’est donc la première fois que m’a été offerte (ou que je sus saisir) l’occasion de vraiment m’intéresser à son travail et à sa personnalité. Et celle-ci n’est pas simple à cerner. Si dans les grandes lignes on peut le situer parmi les artistes du Pop, qui est déjà une dénomination aussi vaste que fourre-tout, lui en explose largement les limites, ne se limite à aucune genre et refuse de se laisser catégoriser. Il exprime sa créativité non seulement, ainsi que je l’ai dit plus haut, par le biais de toute sorte d’arts, mais également, endéans un même art, de multiples manières. Cela peut aller de l’abstraction complète au figuratif expressionniste, ainsi que du symbolisme au réalisme, ou au surréalisme et à l’abstrait apparent.

Abstrait apparent ? Kekseksa ? Simplement question de distance... Voyez d’abord de loin son « Foncer vers la ville » (ce n’est pas son véritable titre, mais celui que je lui donne par défaut), qui pourrait, selon votre capacité visuelle, évoquer à première vue certains Nasser Al Aswadi ou Pierre-Luc Poujol ! Puis, au fur et à mesure que vous-vous en rapprochez, vous voilà en train de foncer à vitesse supersonique vers une mégapole moderne, immense, dense, trépidante, à y pénétrer, vous y enfoncer, la découvrir en une accaparation vertigineuse... C’est d’ailleurs lancée comparable, cette fuite en avant effrénée peinte sur un autre splendide tableau, mais vraiment abstrait, lui, qui valut à Rafael le prix Pierre Werner 2002(4). À côté de cette nouvelle pièce (unique, qui sait pourquoi ?), l’essentiel de l’expo donc, est consacrée au glamour et l’amour, ici romantique, là sensuel, ailleurs quasiment orgiastique, mais toujours franchement réaliste, généralement soft, jamais vulgaire. Bon, amis lecteurs, c’est vrai ; ce n’est pas tout-à-fait tout, mais c’est de loin ce que je préfère chez cet acrobate de l’art qu’est Rafael Springer et que je vous invite à ne rater sous aucun prétexte.

Juste encore mot sur l’homme, sur cet infatigable créateur et ouvrier de l’art, mais aussi éditeur, auto-entrepreneur et écrivain... Et c’est justement à un article du critique littéraire Pierre Marson dans le dictionnaire des auteurs luxembourgeois, que j’emprunterai quelques éléments biographiques. Né de parents musiciens et auteurs à Zürich en 1958, Rafael vit depuis 1965 au Luxembourg dont il a pris la nationalité en 2001. Sportif, il joue un bout de temps au Hockey sur glace avec le club Tornado Luxembourg, mais se dédie, dès 1982, en autodidacte, à la peinture et à la sculpture. À partir de 1986 il expose intensément aussi bien en individuel qu’en collectif notamment au Luxembourg, en Belgique, en Allemagne et en Grèce. En 2002 il obtient le Prix Pierre-Werner pour ce tableau d’une intensité rare cité plus haut. À coté de sa vie artistique, ou plutôt en symbiose avec elle, il écrit et publie de nombreux recueils de contes, divers textes en prose et des livres d’art(5).

Giulio-Enrico Pisani

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1) www.zlv.lu/spip/spip.php ?article19171

2) Expo Rafael Springer (Artistes invités : Chiara Dahlem et Lucien Roef) dans l’ancien immeuble de la Banque du Luxembourg, 80 ave. de la liberté, Luxembourg-Gare, ouverte UNIQUEMENT sur rendez-vous (tel : 621 290 750 ou email : springer@pt.lu) jusqu’au 31 décembre. Des ouvertures exceptionnelles sont prévues !

3) Hôtel Graas et Brasserie des Augustins (Edition Kutter, Luxembourg - numérisé et mis à votre disposition par la Biblio-thèque nationale de Luxem-bourg, https://lb.wikipedia.org/wiki/Hotel_Graas#/media/File:Luxembourg,_Hotel_Graas_(vers_1930).jpeg

4) huile sur toile 150x150cm, abstrait, intitulé « Jackings - cosmic strings (do-n’t touch !) » nr.2, qui peut être admiré sub www.rafaelspringer.com/html/work_44.html

5) „Alarm. Briefe an mich. Eindrucke. Gedichte/Tusche“, „Wir. Novelle, Die Wurst. Das Ende. Der Welt“, „Eine Zeitnahme, Die alte Waschmaschine. Kurzgeschichte“, „"Beim Gedanken an dich". Ein Gedicht mit 26 Tuschezeich-nungen »… + peut-être d’autres publications depuis la mise à jour de la page en 19.11.2014.

lundi 7 août 2017