Avez-vous dit «Copy art» ?

Armand Strainchamps : Paintings

Ce jeudi 26 octobre j’ai raté le vernissage d’une exposition de peinture à la Galerie Nosbaum & Reding (1). Disons que ce n’est en soi pas très grave, puisque je n’apprécie guère ce genre de semi-mondanités et préfère en général déguster l’art en toute tranquillité comme un bon «voyeur-des-jours-suivants». Sauf qu’il y a des exceptions, et celle-ci en était une, car déjà le surlendemain je regrettais mon absence du 26. En effet, en commençant samedi 28 à préparer ce papier sur ma visite, je me rendis compte que j’avais manqué de rencontrer un authentique artiste bien de chez nous, bien de notre Minette, de cette Minette qui a nourri une partie de ma jeunesse et d’où venait ma femme, de Dudelange comme lui. Partie remise! Certes, mais en attendant de combler cette lacune, je m’appliquerai à ce qui vous intéresse, vous, amis lecteurs: ce que j’ai vu à la galerie, ce que m’y a appris Alex Reding, son directeur et ce que je peux encore glaner sur Internet.

Notre artiste est donc né à Dudelange en 1955. En 1978, apprenons-nous sur le site d’AWC (2) par l’historien de l’art Didier Damiani, il entre à l’Académie Royale des Beaux Arts de Bruxelles et en 1979, à l’Ecole Nationale Supérieure des Arts Visuels La Cambre, dont il sort diplômé en 1985. Et c’est encore Damiani, qui me permit de commencer à faire la connaissance d’Armand Strainchamps grâce à un très beau texte d’août 2016, basé sur son entretien avec l’artiste, texte dont je me permets de vous citer deux passages ci-dessous.

«... Qui n’a pas encore levé la tête dans la gare de Luxembourg et admiré ses fresques d’astres et constellations graphiques et ornementales, projetées comme une carte de l’univers néobaroque sur la voûte de cette «Chapelle Sixtine» ferroviaire, ode architecturale célébrant la modernité et vestige de la révolution industrielle ? S’il aime intervenir sur des constructions et collaborer avec des architectes, Armand Strainchamps est avant tout un peintre, un élément du grand Tout, qui puise, tel l’homme du Paléolithique le faisait sur les murs des grottes de Lascaux il y a des dizaines de milliers d’années, son inspiration dans la nature et le cosmos...».

Et Didier Damiani de préciser un peu plus loin: «... Déjà étudiant à Bruxelles, Armand Strainchamps s’intéresse à la gravure, mais surtout à la photocopieuse comme moyen de créer, de contraster, de redimensionner, lui permettant de fragmenter son trait de crayon, sa ligne qui devient libre, et ne définit plus aucune frontière, ne dessine plus de forme reconnaissable. Un trait pour un trait, une forme pour une forme. Ce pourquoi l’artiste sera rattaché à la tendance du Copy Art (3) ...».

Peut être rattaché, bien sûr! Mais le domaine est tout à la fois tellement particulier et mal défini, qu’on ne peut en aucun cas imaginer la peinture de notre artiste et sa créativité en général se limitant ou pouvant même être cernée par le terme Copy art, qui définit non pas un art, mais un type de technique appliqué à l’art. Armand Strainchamps est en effet un quasi-touche-à-tout, qui s’est notamment distingué dans la peinture murale, comme cinéaste et comme sculpteur. Le galeriste, lui, met surtout l’accent sur la réduction des formes, sur les aplats (4) de couleur et l’aspect contemporain des sujets qui rapprochent le travail de Strainchamps de la mouvance Pop et Néo-Pop. Cela est considéré bien sûr par rapport à cette exposition-ci; et c’est justement ce que je m’attacherai à faire moi-même en vous présentant ces peintures qui rappellent en quelque sorte de très grandes gravures. Enfin, disons grandes pour des formats usuels de gravures, car ces toiles peintes à l’acrylique sont loin d’être immenses et mesurent, à deux exceptions près de 80x80cm et d’une de 180x60cm, toutes l00x100 cm.

Personnellement, plutôt que de noter, à l’instar du galeriste, une réduction des formes, j’aimerais relever une élimination complète de l’arrière-plan. Ce choix de l’artiste atteint à mon avis l’effet opposé, en mettant les formes en relief et en accroissant, en les limitant pour l’essentiel à leur silhouette, leur dynamique et puissance d’expression. Notez cependant que celle-ci est absolument dénuée de cette agressivité chromatique et de ce simplisme formel si fréquents chez les artistes du Pop art. La simplicité qu’insuffle Armand Strainchamps à son dessin y est riche de cette sobriété, voire de ce dépouillement, qui magnifient l’essentiel. Qu’ajouterais encore à cela, sinon une courte présentation de ces «portraits», notamment de femme, qui m’ont non seulement impressionné, mais, pour certains d’entre eux, carrément troublé? Qu’y ajouterai-je, sinon que nous entrons ici de plain pied dans l’univers de cette peinture encore figurative, mais très stylisée, où la représentation, délestée de tout ce qui n’est pas essentiel, c’est-à-dire reflétant le ressenti du peintre, épouse le principe dialectique du «quelques mots valent mieux qu’un long discours»?

Même si le tableau préféré (semble-t-il) du galeriste, car affiché tous azimuts, a tout l’air être «Air», un aussi fin que hiératique et orientalisant profil de femme, c’est à mon avis «Laughing colours» qui constitue la pièce maîtresse de cette exposition et qui illustre le mieux la force d’expression de cette imagerie dépouillée. Mais en fin de compte, ce sera à vous de vous faire votre propre opinion, d’autant plus libre de toute orientation préconçue, qu’à l’exception des deux toiles citées, ainsi que de «Night falls» et «Hero», l’artiste n’a pas intitulé ses peintures. À présent, si après avoir admiré ses toiles vous-vous intéressez aussi à la technique de fabrication très particulière dont use l’artiste afin de réaliser sa remarquable ouvrage, je vous recommande de visionner attentivement sa vidéo www.youtube.com/watch?v=-k1t7ft5Aks. À vous de jouer !

Giulio-Enrico Pisani

* * *

1) Galerie Nosbaum & Reding, 4, rue Wiltheim – Luxembourg vieille ville, près du MNHA, ouvert mardi à samedi de 11 à 18h – Expo Armand Strainchamps jusqu’au 18 novembre 2017

2) Art Work Circle, www.artworkcircle.lu/armand-strainchamps/

3) Branche particulière de l’estampe, le Copy Art est une création indépendante de ses modèles (bi- ou tridimensionnels), qui a recours aux techniques de la polycopie pour valoriser l’expression artistique. Son ancêtre n’est autre que la gravure.

4) Aplat : impression de teinte sans dégradé et sans trame.

Freitag 3. November 2017