Tunisie, ceux qui font la révolution :

Engagements civils versus gouvernance en panne

Voici mon cinquième article sur les actions d’un peuple, dont le juste soulèvement fin 2010 contre la dictature, récupéré par un «coup d’état électoral» (1) islamiste qui s’est enlisé dans la corruption et l’incapacité, mais un peuple dont une part croissante refuse de se résigner! Il est hélas vrai que la déchéance économique, financière et sociale présente pousse trop de jeunes à traîner leur inoccupation dans les cafés ou la délinquance de rue, voire à fuir chômage et découragement en partant vers Lampedusa. Mais en attendant le jour où les pendules seront remises à l’heure, ils sont aussi de plus en plus nombreux ceux qui prennent leur existence en main, se rendent utiles et se substituent à des dirigeants trop souvent égotiques, corrompus ou incapables. C’est eux/elles les authentiques révolutionnaires à qui je rendais déjà hommage dans mes précédents papiers. J’y citais notamment le jeune acteur et régisseur Bilel Aloui, le danseur de rap et maître de danse Ridha Rzig, Ahmed Ayari et son GAM, l’Université populaire Mohamed Ali El Hammi, l’association Voix de La Manouba...

Il faut bien sûr y ajouter l’association «On a été embêté pour vous», fondée par Neziha Gouider, qui en est la présidente. C’est d’ailleurs elle qui m’a fait aussi connaître l’Association Araâfa For Tunisian Women Empowerment, fondée et dirigée par cette battante qu’est Raâfa Ayadi. Il m’est bien sûr impossible de suivre au jour le jour les activités de toutes ces associations. Mais elles continuent à agir, à faire bouger les choses et à être la conscience de politiciens surtout soucieux de leurs propres intérêts, mais aussi à servir d’exemple à des citoyens qui, touchés par leur exemple, les rejoignent toujours plus nombreux. L’ONG «On a été embêté pour vous» de Neziha Gouider vient par exemple de dépasser il y a peu la barre des 40.000 «Embêtés». Mais voilà que je tombe sur l’édition française d’un article du magazine MEE – Middle East Eye signalant quatre nouvelles initiatives parmi la centaine de nouveaux projets sélectionnés sur près de 700 pour le Forum Jeunesse organisé par ShantiTunisie avec l’Institut français.

Carthagina : redécouvrir le patrimoine (Tunis)

Les trésors du patrimoine tunisien se comptent par dizaines de milliers, véritables archives de toutes les civilisations méditerranéennes plus quelques autres; et à la tête de l’association Carthagina, fondée en 2013, Emna Mizouni et son équipe ont été frappées par son trop fréquent délaissement. «Absence de moyens financiers et de stratégie du ministère de la culture, ainsi qu’incurie de certains responsables locaux», pestent régulièrement certains de mes amis de Face-book, dont nombre d’universitaires et d’experts. Et MEE de nous apprendre que Carthagina organise avec Wikimedia des concours photo sur les monuments tunisiens, dans le but de mettre en ligne un contenu photographique libre de droits, qui archive les monuments classés au patrimoine par l’UNESCO, via le projet GLAM (Galleries, Libraries, Archines and Museums). Carthagina a archivé en outre sur SoundCloud, la plus grande plateforme de musique et d’audio en continu, bon nombre d’enregistrements de légendes urbaines et de contes tunisiens.

Sociordi, l’ordinateur solidaire (Mahdia)

Deux jeunes ingénieurs et informaticiens de Mahdia à environ 200 kilomètres au sud de Tunis, Ali Sakka et Hicham Mnassar, membres de l’association Pensée nationale libre, née en 2011, réparent des ordinateurs en mauvais état pour leur donner une seconde vie, soit par exemple avec des logiciels plus légers destinés aux enfants, soit en réutilisant des pièces détachées. Chaque mois, une trentaine d’ordinateurs sont réparés et souvent donnés aux enfants dont les parents n’ont pas les moyens d’en acheter. Objectif supplémentaire: convaincre, outre les particuliers, les administrations et les entreprises de faire don de leurs ordinateurs usagés plutôt que de les jeter. De plus, une aide de 30.000 dinars ( 10.000 euros) a déjà permis aux membres de l’association de donner des cours de programmation informatique aux enfants.

Casanostra, le Cinéma des mines (Metlaoui)

Les jeunes de la petite ville minière de Metlaoui, située entre Gafsa et Tozeur dans l’ouest de la Tunisie, aussi dépendante de ses phosphates (en déclin depuis la fin du XXe) que le fut un temps notre Minette du minerai de fer, trouveront-ils comme ceux de Villerupt dans le cinéma un exutoire au chômage et au désoeuvrement? C’est le projet lancé par Ali Yahyaoui, jeune enseignant qui veut valoriser à travers le cinéma le patrimoine d’une région et d’une cité dont le passé remonte à la préhistoire et à l’ère punique en y sensibilisant et en y impliquant ses jeunes. En effet, l’installation et l’essor, sous protectorat français, de la Compagnie des phosphates, devenue le fleuron de l’économie tunisienne, puis les mouvements sociaux qui ont suivi, ont longtemps fait oublier les trésors historiques. Et Ali Yahyaoui, lauréat de l’édition 2016 du Forum jeunesse, a pu fonder, notamment grâce au prix gagné (15.780 dinars ( 5.000 euros), le club Cinéma des mines avec l’association Casanostra, contribuant ainsi à combattre le dramatique déficit culturel de la région.

Darna: revitaliser les maisons de jeunes (Nabeul)

Belle expérience qu’entreprit Habiba Sherif, 21 ans, diplômée en marketing digital, responsable de réseaux sociaux, lasse de voir le Complexe de jeunesse de Nabeul au sud de la péninsule du Cap Bon délaissé par les principaux concernés! «C’est une des plus belles maisons de jeunes en Tunisie» (2), confie-t-elle au magazine MEE: «Elle comprend 80 chambres (...) une salle de sport bien équipée, une salle de conférence et, malgré cela, attire très peu de jeunes». Lors du Forum jeunesse de Sfax elle rencontre deux jeunes de Nabeul, Mouldi Garali et Mohamed Belhadj, très engagés dans le milieu associatif, qui participeront avec elle à l’élaboration de ce projet à travers l’association Zayrah Tunisie. Habiba sait que cela ne résout pas le chômage des jeunes, mais, dit-elle, «... cela pose la question de l’engagement» et ouvre des perspectives. En 2016, l’équipe du projet Darna a formé 60 jeunes pendant deux mois au volontariat et au leadership et les a fait participer à la restauration de la maison de jeunes. La troisième phase du projet les a formés à l’organisation d’évènements sportifs et culturels pour les jeunes. Ils ont aussi participé à des échanges avec l’Allemagne dans le cadre d’une initiation aux techniques radio et «... un groupe qui a participé à une formation en web TV à Tunis a remporté le prix du meilleur court métrage élaboré en seize heures», dit Habiba, consciente d’avoir réalisé un véritable projet pilote.

Giulio-Enrico Pisani

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1) Coup d’état, car, tout comme en Égypte et en Libye durant ce «printemps arabe», les islamistes et notamment les Frères musulmans surent s’attribuer post partum le mérite du renversement des dictateurs.

2) La Tunisie en compterait 327.

L’équipe du projet DARNA

Dienstag 14. November 2017