François Schortgen : peintures et dessins

Ecriture I


Déjà deux ans et demi que François Schortgen nous a quittés, mais il continue cependant à nous charmer – en fait plus que jamais – de son oeuvre, qui lui vaut, à l’instar de quelques autres maîtres luxembourgeois de l’abstraction, une place de tout premier ordre parmi les inoubliables de notre peinture. Aujourd’hui, c’est grâce à la galerie Simoncini(1), qui l’a accompagné et valorisé depuis 1995, que j’ai pu retrouver la présence lumineuse de ce grand poète de la peinture. Je n’ai par conséquent aucun mérite à vous en parler, amis lecteurs, même si je suis triste d’avoir découvert cette exposition trop tard pour vous encourager à la visiter. J’espère seulement vous donner envie de me suivre dans cette découverte, malgré mon retard et que madame Schortgen nous donnera à l’avenir une autre occasion d’approcher le génie de son mari.

Dès mes premiers pas dans la grande salle du rez-de-chaussée de la galerie, je fus saisi par le subtil équilibre des vastités féériques qui s’étendaient devant moi et par le flux quasi-magique qui sourd des créations de Schortgen. La sienne est une peinture dont les harmonies mystérieuses envoutent, comme ces paysages du grand nord qu’elle ne représente pas de manière figurative, mais qui ne contribuèrent pas moins à la forger. C’est d’ailleurs le cas pour bien d’autres plages de cette existence d’artiste voyageur, dont il faudra pour le moins effleurer la biographie, afin de mieux comprendre et davantage aimer son art.

François Schortgen, dont le père travaillait à l’ARBED, naquit à Belval en 1935 dans une famille très modeste, voire pauvre durant les premières années de son enfance. Naturellement doué, mais sans doute stimulé par l’absence de jeux vidéo et autres smart-phones, il s’intéressa très tôt au dessin et à l’art pictural. Enfant, il apprit d’abord avec sa grand-mère, puis, dès l’âge de 13 ans, il commença à fréquenter des académies privées et finit par s’adonner à la peinture le restant de ses jours. À dix-neuf ans il se prit de passion pour le grand nord et franchit l’océan pour rejoindre l’Alaska et les Territoires du Nord-ouest (des Etats-Unis), où il séjourna cinq ans durant et étudia l’art des Amérindiens et des Inuits. Mais il se rendit également en Amérique du sud et en Chine. L’influence sur son oeuvre de tous ces voyages et séjours lointains, dignes des poètes et artistes du XIXe siècle, a été immense et se réfléchit de la manière non-figurative et quasi-mystique qui lui fut propre dans cette extraordinaire exposition, qui en couronna plus de 150 autres, tant personnelles que collectives. Il avait notamment exposé au Grand-Duché (Esch-sur-Alzette, Luxembourg, Tétange, Wiltz...), en Belgique (Bruxelles, Eupen, Liège...), en Allemagne (Essen, Francfort...), en France (Paris...) et même en Corée (Séoul). Mais en dépit de tout ces déplacements et voyages, il était resté profondément ancré dans sa Minette et y revenait toujours, en fait à Éhlerange (Éilereng), où il vivait et avait son atelier.

Revenons-en à présent à notre exposition. Figurez-vous, qu’à peine entré et saisi justement par cette impression de subtil équilibre des espaces féériques que je cite plus haut, j’eus comme l’impression que j’allais découvrir deux artistes au lieu d’un. Aurait-on apparié François Schortgen avec un autre peintre ? Pour une rétrospective ? Mmm... Je n’ose presque pas le croire, ou l’écrire, pour ne pas créer de confusion. Et pourtant, et puis zut, pourquoi pas ? C’est que je m’attendais presque à me retrouver n’importe quand devant mon tableau abstrait préféré, « Écouter le clair d’un jour » de Roger Bertemes (1927 – 2006). Mais non, certainement pas ! Je compris en effet, ou, plutôt, la galeriste me rappela, que les deux artistes avaient voyagé dans le grand nord. Cela marque une âme et crée des similitudes. Et, de plus, Schortgen y vécut tout un lustre, afin d’y étudier les gens et les coutumes.

D’autant plus profondes durent être les traces de ce long dépaysement sur ce peintre voyageur, qui n’était à priori qu’un « Minettsdepp » destiné à l’usine. Mais bien que je le considère comme un véritable peintre poète – même ses rares oeuvres figuratives témoignent d’un lyrisme exquis –, ce qui suffit à mes yeux à le faire émerger entre mille, je rappellerai ici qu’il a eu droit à d’autres honneurs. Et je lis notamment dans le « Luxemburger Wort » du 16.7.2015, que « Lauréat du 1er Prix Quinquennal d’Art moderne en 1983, François Schortgen est devenu un des acteurs marquants de l’art actuel luxembourgeois de par sa démarche non figurative et la portée philosphico-écologiste de ses compositions. ».

Personnellement, j’insiste sur la beauté unique d’authentiques représentations comme « Sublimation », ou « La tentation du rouge », qui peuvent évoquer tout à la fois la délicatesse et la passion d’un Jean Sibellius, autre peintre-poète, mais grâce aux notes, dans son Sapin Sapin (Op 75 n°5). D’une passion plus vigoureuse, à la violence contenue d’une mystérieuse impulsion qui, transposée en musique, évoquerait plutôt Grieg ou Beethoven, les magnifiques tableaux de la série « Poème invisible », auquel on pourrait peut-être apparenter « Éclatement », m’enchantèrent à leur tour.

François Schortgen mérite bien d’être compté dans cette « famille », que la critique d’art Nathalie Becker appelle « Les peintres des limbes et des profondeurs » avant de préciser : « Ainsi François Schortgen portera son regard au-delà du ciel et de la terre... ». Rien au fond que de très normal, direz-vous, puisque son coeur et son esprit étaient, encore davantage que chez son confrère Roger Bertemes, traversés, envahis et dilatés par ces immensités lointaines, quitte à ne pas être nécessairement nordiques. Celles de la Chine, de la Corée, de l’Orient lui sont, en effet, tout aussi proches, quitte à ce qu’elles l’aient peut-être moins marqué. Et pourtant, ne s’agit-il pas quasiment d’un sourire apporté d’orient, d’une rareté dans l’ensemble des oeuvres exposées, que cette série de trois figurations d’une délicatesse exquise, appelées par l’artiste « Écriture » ? Repose en paix François mais reste vivant dans notre mémoire, bien incapable de se passer de ton art !
Giulio-Enrico Pisani

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1) Galerie Simoncini, 6, rue Notre-Dame, L-2240 Luxembourg, ouvert mardi à vendredi, de 12 à 18h et samedi de 10 à 12h et de 14 à 17h, ou sur rendez-vous (Tél. 47 55 15).

vendredi 19 janvier 2018