Stylianos Schicho chez Clairefontaine avec ses miroirs : «mirror, mirror, mirror»

Self-Fulfilling Prophecy


J’écrivais en 2012 «... quoi ou qui observe-t-il donc, ce jeune peintre autrichien et plus précisément viennois, qui expose dans l’espace «2» de la Galerie Clairefontaine?». Aujourd’hui, c’est comme s’il répondait au titre de son exposition d’alors, «Observed». Y a-t-il un rapport? Va savoir!? Premier changement de présentation tout de même: les oeuvres de Stylianos Schicho sont exposées aujourd’hui dans l’espace «1» de la galerie(1), place Clairefontaine, un peu plus exigu, est-il vrai, mais donnant à votre visite, surtout avec cet artiste là, plus de densité, de vue d’ensemble. Ce fut en tout cas mon sentiment lorsque, après avoir déjà vu et relaté ses trois précédentes expositions individuelles dans ces colonnes, j’ai enfin pu rencontrer Stylianos, qui m’a fait un vrai plaisir en me présentant personnellement son ouvrage.

Plus de six années ont passé depuis ma première rencontre avec ses créations et l’image que je me faisais de lui à travers elles. Ce n’est peut-être qu’une impression, mais je lui trouve à présent moins d’amertume, plus de maturité, plus d’assurance et moins de ces certitudes que je ne lui en supposais jadis. Nombre de blessures sont devenues plus anciennes, n’ont pas disparu, certes, mais ont fini par se cicatriser. Aussi est-il passé entre-temps du titre «Observed» d’il y a 6 ans à «In the mean/time» de 2014, puis à son «Elevator Paintings» de 2016, pour ne citer que ses présences individuelles à Luxembourg. C’est dire – hasard ou volonté? – qu’après le temps de l’observation du vu et du vécu nous avions retrouvé chez lui un entre-temps, ou entre-deux-temps, qui lui permettra de s’élever en 2016 au-dessus de..., pour aboutir enfin au temps de l’observation objective, de la rétrospective et de nouvelles introspections. Ou bien devrais-je plutôt appeler inter- ou auto-observations les regards qu’il invite les spectateurs à porter sur la présente expo: «mirror, mirror, mirror»?

Un triple miroir, non, mais réfléchissant de trois manières! C’est aujourd’hui.

Les spectateurs, donc, vous et moi, ainsi que tous ceux qu’il a connus et même au-delà, en fait tout le monde, est censé observer et s’observer. Ici, j’ai toutefois envie de lui poser cette question: est-il seulement conscient que c’est dans les miroirs de son propre vécu, ressenti, crée jusqu’à ce jour, somme toute de son moi, qu’il s’exprime dans ses travaux et, en fin de compte, s’exhibe? Une sorte de «Moi et les autres, eux et moi, vous et moi, moi et tout le monde!» Et la critique d’art Vanessa Bersis d’écrire il y a un bout de temps(2): «... Sur de vastes toiles Schicho représente artistement un exercice d’équilibre entre proximité et distance, entre intimité et isolement. Il illustre ainsi en combinant le fond et la forme par l’emploi de nombreuses métaphores, la discrépance entre individu et collectivité...».

Aujourd’hui, tous ses formats ne sont pas grands et il travaille aussi beaucoup sur le papier et même sur le papier ancien, mais cela ne change rien au sens de cette citation.

Stylianos Schicho est un peintre – en fait, plutôt un dessinateur – passionné, mas surtout passionnant, en ce qu’il nous entraîne dans un vortex de passions non exprimées, mais voulant justement l’être. Je ne saurais affirmer à coup sûr que les créations de Stylianos vous plairont, amis lecteurs. À chacun son goût, sa perception! Tout comme un roman, un essai ou un poème, l’oeuvre d’art n’a pas nécessairement à plaire dans le sens d’être agréable. Pour cela il y a les bluettes, l’eau de rose et les représentations du joli et du plaisant sous toutes formes. «Saturne dévorant un de ses fils» de Goya, «Le radeau de la méduse» de Géricault, ou autres «Guernica» version Picasso ou René Iché, sont de poignants chefs-d’oeuvre, mais n’ont rien de plaisant ou d’aimable. Par contre, ils troublent, interrogent, font appel à un engagement, à une interaction spirituelle, c’est-à-dire à cette perception passionnelle proche de l’expression passionnée de l’artiste, même quand celui-ci paraît prendre du recul et insuffler à son travail un je-ne-sais-quoi d’apaisé.

Ma question de 2012, déjà citée plus haut, «Mais quoi ou qui observe-t-il donc, ce jeune peintre...?» appelle aujourd’hui, quoique comportant encore des éléments de l’époque, encore d’autres réponses. Il s’observe tout d’abord lui-même, tout en exigeant la même chose des personnages qu’il dessine et peint, mais aussi des spectateurs appelés à se voir, ainsi que leurs semblables, réfléchis dans ses oeuvres comme dans autant de miroirs.

Stylianos n’évolue certainement pas dans le «Big brother is watching» de George Orwell, ni dans le pessimisme des cubistes comme son maître d’études Wolfgang Herzig ou autres Georges Braque. Son dessin s’apparente plutôt au regard peu indulgent, mais non dépourvu d’indulgence, voire de tendresse, des Toulouse-Lautrec, Roland Schauls, Marlis Albrecht ou Giovanni Maranghi.

J’ignore par conséquent si vous serez enchantés, au sens enchanteur, quelque peu angélique du mot, par les créations de Stylianos Schicho, parfois dures, peu coloriées, à prévalence noir et blanc. Je suis toutefois sûr, que ses grandes toiles, comme «Self-Fulfilling Prophecy», son diptyque miroir «Mirror, Mirror», son grand triptyque mobile, ses charbons, ses moyens et petits formats, ainsi que sa «Bilderwand» (paroi de mini-essais), vous interpelleront, intrigueront et même vous fascineront. Quoi en effet de plus étrange, surréaliste, tout à la fois féérique et d’un pragmatisme géométrique sans appel, que son vaste tableau drolatique «Eulenspiegel», où il fait surement allusion au célèbre personnage de Till l’Espiègle(3), comme lui, moins héros que voyeur de l’histoire, sous forme de libellule!? Le plus souvent, l’artiste semble effectivement se représenter, non pas en juge, mais en observateur et, exigeant cette observation réciproque autant de ses personnages que de ses spectateurs, tout comme de lui-même, il dépose dans ce monde surréaliste crayons et pinceaux pour s’y glisser, incognito, y être libellule. Légère, non invasive, pouvant voler sur place grâce à ses deux paires d’ailes, elle voit la vie, les êtres et les choses de ses immenses yeux, les observe à travers et dans les mises-en-scène graphiques et picturales de Stylianos Schicho. Pourquoi n’en feriez-vous pas, le temps d’une belle visite, de même?

Giulio-Enrico Pisani

* * *

1) Galerie Clairefontaine, espace 1, au 7, place Clairefontaine. Ouvert mardi à vendredi de 14,30 à 18,30 h et samedi de 10 à 12 et de 14 à 17 h. Infos sur www.galerie-clairefontaine.lu. Cette exposition peut être visitée jusqu’au 21 avril

2) ... que je traduis tant bien que mal de l’allemand.

3) Till Eulenspiegel, personnage historico-légendaire des Pays Bas contée (les plus anciennes en bas-allemand) par de multiples auteurs (souvent inconnus), dont la version la plus célèbre est celle de l’écrivain belge Charles De Coster: «La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au pays de Flandres et ailleurs»

Freitag 30. März 2018