Les Étrusques à Luxembourg ?

Hermès en marbre rouge, Ier s. av. J.-C.- Ier s. apr. J.-C., Orvieto, entrepôt de fouilles du Campo della Fiera


De grâce, rassurez-vous! Quoique parfaitement capables de défendre leurs intérêts, les Étrusques n’étaient pas particulièrement belliqueux et si, alliés aux Carthaginois, ils chassèrent les Phocéens de Corse(1), leur dernière campagne guerrière contre Rome se conclut autour de 500 a.C. par le couronnement symbolique d’un de leurs lars(2) en roi de Rome. Cela signa en quelque sorte le début de la fin de leur suprématie régionale. Organisés en dodécapole, confédération plus culturelle que politique de douze cités majeures(3), ils tombèrent ensuite peu à peu au cours des siècles suivants sous la domination de Rome, fille de leur union latiale avec les Latins et les Sabins. Leur culture continua toutefois à briller des siècles durant, marquant indélébilement de son sceau la culture romaine et italique. La célèbre phrase du poète latin Horace, «La Grèce conquise conquit son farouche vainqueur et porta les arts au sein du Latium rustique» eût en fait pu s’appliquer déjà des siècles plus tôt à l’Étrurie.

Je me suis d’ailleurs souvent posé la question du pourquoi les anciens Romains avaient si peu honoré leur culture mère étrusque, lorsque non seulement ils portèrent aux nues tout ce qui était grec, mais aussi plus tard (sous l’empire), les arts et cultures des Proche- et Moyen-Orient conquis à leur tour. Leur espèce d’ostracisme culturel envers tout ce qui était Étrusque, s’expliquerait-il par la crainte de compromettre la belle légende latino-gréco-troyenne de Rome(4)? Il faudra donc attendre la Renaissance avec la grande époque de la Toscane, de Florence, sa capitale et des Médicis, grand protecteurs des sciences, arts et lettres, afin que naisse un véritable intérêt pour l’Etrurie. Naquit alors une véritable étruscomanie qui engendra à son tour cette étruscologie que représente aujourd’hui brillamment la professeur Simonetta Stopponi, dont notre Musée National d’Histoire et d’Art(5) nous présente le fruit des fouilles dans son expo(6) «Le lieu céleste. Les Étrusques et leurs dieux. Le sanctuaire fédéral d’Orvieto». Je «cède» donc le prochain paragraphe au MNHA à travers son communiqué qui a déjà été publié en langue allemande dans ces colonnes le 5 avril.

« Le MNHA est fier de présenter une exposition inédite, réalisée en étroite collaboration avec l’Association Campo della Fiera - Onlus, la Fondation Caisse d’Epargne de la Ville d’Orvieto, la Surintendance Archéologie, Beaux-Arts et Paysage de l’Ombrie, le Pôle Muséal de l’Ombrie, avec le soutien de l’Ambassade d’Italie au Luxembourg et avec la contribution des Assicurazioni Generali. Au centre de ce projet figurent les résultats spectaculaires des fouilles menées depuis l’année 2000 sous la direction du professeur Simonetta Stopponi au lieu-dit Campo della Fiera situé au pied de la Ville d’Orvieto. Elles ont permis de mettre au jour un complexe archéologique extraordinaire qui s’étend sur plus de 5 hectares et englobe plusieurs temples, une voie sacrée et un grand espace réservé aux offrandes aux dieux. Il s’agit sans conteste du fameux Fanum Voltumnae décrit par les sources antiques, le grand sanctuaire fédéral de la ligue des douze principales villes étrusques. À travers les structures archéologiques et les innombrables objets (statuettes, terre-cuites, reliefs, céramiques...), le visiteur est invité à plonger dans l’univers culturel, religieux et esthétique de ce peuple à bien des égards mystérieux que sont toujours les Étrusques.»

J’ai pu aussi constater que, non seulement les trouvailles exhumées sont remarquables par leur caractère insolite et leur originalité, mais que de plus, elles nous montrent, ci et là, la densité des liens qui les inscrivent dans ce riche melting-pot d’échanges culturels que fut le bassin méditerranéen au 1er millénaire avant notre ère. Le visiteur attentif n’aura en effet aucun mal à y déceler, en dépit de leur typicité étrusque, des influences notamment carthaginoises, grecques, égyptiennes, ainsi que proche- et moyen-orientales. Voyez, par exemple, ce splendide scarabée en onyx, à l’abdomen orné d’une main sculptée en bas-relief, motif parvenu probablement aux Étrusques d’Égypte via les Carthaginois dès la première moitié du millénaire. Le scarabée Khépri ou Khéper(7) était en effet omniprésent en Égypte, où il symbolisait l’existence, la renaissance et la protection de la vie, en roulant devant lui Ra, le disque solaire, qui renaît tous les matins à l’aube.

Si je me suis permis cette digression, c’est pour bien vous permettre de pleinement réaliser toute la richesse de cette exposition, qui ne se limite pas à ses aspects esthétiques, ou historico-artistiques. Et c’est d’autant plus vrai, qu’elle est accompagnée de nombreux grands panneaux explicatifs, d’une intéressante (quoique sommaire) chronologie comparée des histoires romaine et étrusque, ainsi que de magnifiques agrandissements photo des lieux de fouille et du panorama d’Orvieto. Cette héritière de l’antique cité étrusque Fanum Voltumnae, ainsi nommée d’après (et signifiant littéralement) Temple de Voltumna(8), plane un peu comme le firent nos oppida celtiques au sommet d’une colline, mais ici en basse Ombrie, au-dessus de la vallée du Tibre. Peut-être même quelques-unes de ces vues magnifiques vous donneront-elles envie de passer dans le coin à l’occasion de vos prochaines vacances (9). À vous jouer, à présent, amis lecteurs !

Giulio-Enrico Pisani

* * *

1) … ou bataille de la mer de Sardaigne eut lieu vers 540 a.C. au large de la Corse. Une alliance composée d’Étrusques et de Carthaginois obligea les Phocéens de Massilia (Marseille)s à abandonner leur colonie corse.

2) Lars Porsenna, roi de Clusium, l’une des cités de la dodécapole (confédération de cités) étrusque, dont je parle largement dans mon roman (en langue allemande) «Der Flug des Bussards»: http://www.opderlay.lu/index.php/fr/literature-fr/livres-fr/romans/item/103-giulio-enrico-pisani-der-flug-des-bussards

3) Auxquelles il ajouter nombre d’agglomérations mineures. Les Étrusques occupaient à leur apogée toute la Toscane, presque toute l’Émilie, bonne part de la Romagne, ainsi que de l’Ombrie qu’ils partageaient avec les Ombriens et de la Ligurie partagée avec les Ligures, mais aussi l’île d’Elbe, un bout de Corse et une part de la Campanie partagée notamment avec les Osques et surtout les Grecs de Cumes et de Parthénope (future Naples)

4) Fondée selon la légende par Romulus, descendant d’Énée, fils d’Anchise et de la déesse Aphrodite (Vénus), qui est l’un des héros de la guerre de Troie. Il est chanté par Virgile dans l’Énéide, dont il est le personnage central (Wikipedia). Père d’Ascagne (ou Iule), il est le fondateur mythique de Lavinium à l’origine de Rome. Le roi Latinus lui offre sa fille Lavinia en mariage. Énée régnera sur sa ville nommée Lavinium en référence à sa seconde épouse, appelée Lavinia.

5) www.mnha.lu/fr/A-venir/Le-lieu-celeste-Les-Etrusques-et-leurs-dieux-

6) L’exposition d’histoire, art et archéologie «Le lieu céleste. Les Étrusques et leurs dieux. Le sanctuaire fédéral d’Orvieto» est ouverte jusqu’au 2.9.2018

7) Devenu fort courant en Étrurie, on trouve le motif du scarabée sculpté en toutes sortes de matériaux et appliqué à bien des usages, comme des bagues, pendentifs, ou sceaux. Une curiosité ! J’apprends ici, peut-être en même temps que vous, l’origine du mot allemand Käfer (scarabée), je pense, plus vraisemblable que sa possible origine déclarée par le dictionnaire Duden: «mittelhochdeutsch kever, althochdeutsch chevar, wahrscheinlich, eigentlich = Kauer, Nager. En fait, Duden dit bien «probable» et «en principe». Difficile à trancher! Les scarabées en onyx, serpentine ou cornaline n’ont hélas pas d’ADN.

8) Voltumna, ou Veltha,est dans la mythologie étrusque un dieu chtonien (souterrain, resp. des enfers) de la terre et la divinité suprême du Panthéon étrusque.

9) Feuilletez aussi à cet effet (si vous en trouvez encore, dans le hall d’entrée du musée) la brochure-prospectus de la zone d’Orvieto

Freitag 13. April 2018