Nina Mambourg entre-chien-et-loup

Douze ans après qu’elle nous eût présenté «La femme convenable», installé deux ans plus tard ses dames «Sur le divan» et glissée «Entre nous» au printemps 2013, toujours à la Galerie Clairefontaine (1), je retrouve, plus intrigué que jamais, la peintre Nina Mambourg, à qui j’ai accordé trop peu d’attention en 2013. De plus, j’ignore ce qu’elle veut nous dire, ou plutôt montrer aujourd’hui, par sa collection «Es dämmert», titre aux multiples significations, dont seul un examen attentif peut offrir la clé à l’admirateur perspicace. «Es dämmert» (2) exprime en allemand la pénombre de l’entre-chien-et-loup, de l’entre-deux... Mais est-ce l’entre-deux du soir, ou celui du matin, du sommeil bancal, ou de l’éveil hésitant, donc de la compréhension naissante? De la mienne? De la vôtre? De toute manière, nous ne pouvons que nous réjouir de retrouver sa peinture figurative qui, placée résolument hors du temps et des modes, échappe à toute représentation servile de la réalité.

Ses tableaux représentent exclusivement des femmes. Jadis l’enfant, le chien, le cheval de manège purent servir de faire-valoir à l’éternel féminin, à son combat permanent, à sa pugnacité. Aujourd’hui les protagonistes de ses scènes picturales sont solitaires ou seules entr’elles. Réels ou imaginaires, mais toujours figuratifs, à l’expressionnisme naïf, ses portraits féminins projettent une image émouvante, en quelque sorte détachée, hiératique et pourtant authentique, superficiellement accessible, en fait pleine de mystère, de la femme. Question: comment le percer, ce mystère? Comment être fin psychologue sans être psychologue chevronné, mais, comme moi, simple spectateur, voyeur invétéré, admirateur hésitant, désireux d’interagir, malgré mon peu de savoir, avec l’artiste et, à ce fin, non seulement jouir de sa peinture, mais la comprendre, y pénétrer?

On peut bien sûr se demander, face à la quasi-gémellarité de ses visages aux paupières comme lourdes d’une indicible résignation, dans quelle mesure, plutôt que des modèles, ou des figures imaginaires, les portraits de Nina Mambourg ne la représentent pas davantage telle qu’elle se voit elle-même. C’est d’ailleurs le cas de nombreuses artistes féminines qui, à l’instar de Corine Ko, Laura Bofil, Marlis Albrecht, Margot Reding-Schroeder, ou autres Lilas Blano, peignent comme elles diraient «J’existe, je vis, je lutte, souffre, jouis ou supporte... mais à ma façon et non comme un monde d’hommes le voudrait.». Et malgré que cet effet soit aujourd’hui encore nettement plus marqué qu’en 2010, on ne s’y était pas trompé à la galerie, lorsqu’on écrivit à l’époque dans le catalogue de l’exposition:

«... ces tableaux à grand format (...) ne sont pas dans le vrai, parce que les modèles représentés ne sont pas des particuliers (...) la femme imagée n’existe pas, elle médiatise seulement une émotion spontanée, un moment d’être, à la manière d’une artiste sur scène. De par son regard direct elle entre en contact avec l’observateur et l’oblige à la confrontation. Les tableaux mettent en scène l’angoisse du quotidien et suggèrent les péripéties du surréel comme dans un songe. La ligne claire et précise du dessin, la simplicité apparente de sa composition et de sa coloration nous donnent à première vue l’impression d’une légèreté insouciante, qui se dissipe (...) aussitôt. Des (...) détails suggestifs font un clin d’oeil ironique de révérence aux maîtres anciens...». Et ces figures qui purent parfois exprimer accomplissement, légèreté, brillance, reflètent aujourd’hui toutes, plus encore que précédemment, une certaine angoisse, lassitude, voire une souffrance mal dissimulée... Certes, une fois de plus, les facettes de la femme que présente Nina Mambourg sont multiples; mais les expressions restent peu variées et oscillent quasiment toutes entre résignation et désenchantement. Même le rire occasionnel paraît forcé. De là à conclure que ces traits reflètent l’état d’esprit de l’artiste, il n’y a qu’un pas, qu’il ne faut cependant pas trop vite franchir. En effet, après avoir dépassé les apparences pour aboutir aux observations qui précèdent, il faut écarter celles-ci à leur tour et passer du deuxième au troisième degré. Car si la ressemblance de tous ces portraits entre eux, évoque à première vue un unique modèle ou archétype, qui ne serait au fond qu’elle-même, n’oublions pas que, justement, elle n’est pas objet, mais sujet, artiste, créatrice qui, par son oeuvre même, s’élève au-dessus des plaintes. Donc, en contradiction (tiens, une de plus) apparente avec ce que j’ai écrit plus haut, tout dans cette exposition dément l’abandon.

La douce mais résistante carnalité des corps, la force de couleurs plus denses, chaudes et spirituelles que vives cédant parfois à l’épaisseur de certains quasi-monochromes, ainsi qu’une à peine perceptible ironie, qui transparait de certains figures, groupes ou situations, tout rayonne la pugnacité. En effet, le velouté des visages, bustes et corps dégage tout à la fois une sensualité faussement impassible et une spiritualité profonde. C’est un peu comme si un vaste éventail de passions dissimulées, sous-jacentes, n’attendait qu’à se voir réveillé par le baiser de l’oeil du spectateur, cet amateur qui, tel le prince charmant, deviendra, en fin de compte, aussi bien juge que partie.

Et voici un bref aperçu biographique de cette étonnante artiste qui, née en Suisse en 1970, fait ses études primaires et secondaires près de Lucerne, puis suit de 1990 à 1995 des études supérieures artistiques. Celles-ci lui permettront d’exercer dès 1995 la profession de graphiste indépendante, d’enseigner au HGKZ (Hochschule für Gestaltung und Kunst, Zürich) et de s’inscrire en 2002 à la F+F (Schule für Kunst und Mediendesign, Zürich). En 2004 elle présente sa première exposition et en 2005 elle reprend des études à la HGKZ. Elle a présenté ses oeuvres à de nombreuses autres expositions, tant individuelles que collectives, surtout en Suisse, en Allemagne et au Luxembourg, suivies également d’une participation à l’Art Fair de Tokyo avec la Galerie Burgerstockersenger de Zurich en mars 2017. (3)

Giulio-Enrico Pisani

*** 1) Galerie Clairefontaine, espace 1, 7, place Clairefontaine, Luxembourg ville. Mardi à vendredi de 10 à 18.30 h et samedi de 10 à 17 h, jusqu’au 2 juin. Voir aussi www.galerie-clairefontaine.lu.

2) Es dämmert est la 3e personne (ici impersonnel) du verbe «dämmern», signifiant soit «le jour se lève», soit «la nuit tombe» et provient du nom «Dämmerung», (pénombre de...) l’aube, ou du crépuscule. Au sens figuratif, «es dämmert» peut aussi signifier «somnoler» ou «commencer à comprendre», donc dans tous les cas un entre-deux, état intermédiaire entre l’obscurité et la clarté, mais aussi entre veille et sommeil, ou l’étape de l’ignorance vers la connaissance > commencer à comprendre (Larousse).

3) Je manque d’informations plus récentes, mais si besoin est, on se fera un plaisir de vous informer à la galerie Clairefontaine.

Winterlandschaft

Donnerstag 3. Mai 2018