Vivre la «Légèreté d’être» à la Galerie Clairefontaine

Peu de titres de roman auront autant inspiré le monde culturel que «L’Insoutenable Légèreté de l’être» (Nesnesitelná lehkost byt) de l’écrivain tcheque Milan Kundera et, dans la plupart des cas, avec fort peu ou sans aucun rapport avec la signification originale du titre. Cependant, le moins que je puisse dire, après avoir visité un samedi pas tout à fait comme les autres (1) ce riche pôt-pourri d’oeuvres d‘art à laGalerie Clairefontaine (2), i.e. «The Lightness of being», c’est que son titre (en français: la légèreté d’être), est parfaitement mérité. Déjà la magnifique photographie de James Nachtwey, «Southafrica 1992», ou la peinture de Roland Schauls, «Ausweglos im Süden», figurant sur l’invitation à l’expo, en témoignent parfaitement. Et que dire de l’extraordinaire «Fontaine du grand palais» à la beauté quasi-abstraite de Lucien Clergue, «saisie au vol» il y a déjà plus d’un demi siècle!? Certes, pour peu que vous ayez pris la bonne (tout est relatif) habitude de me suivre dans mes pérégrinations artistico-voyeuristes à travers les musées et galeries de Luxembourg, vous retrouverez quelques vieilles connaissances, ainsi qu’un certain nombre d’oeuvres – peintures, dessins ou photos – déjà vues.

Mais ne craignez rien. À part le fait que des chefs-d’oeuvre comme la pose glamour «Katya Pushkina» du photographe italien Giovanni Gastel valent toujours une seconde visite, les découvertes ne manquent pas parmi les travaux de ces artistes exposés. J’ignore d’ailleurs dans quelle mesure vous-vous souvenez de leurs noms; mais en voici quelques-uns pour mémoire. Joe Allen, Edward Burtinsky, Lucien Clergue, Bert Danckaert, Marie & Gislain David de Lossy, Christine Henn, William Klein, Dietrich Klinge, Yvon Lambert, Nina Mambourg, Tung-Wen Margue, Michael Medinger, James Nachtwey, Helmut Newton, Martin Parr, Raoul Ries, Roland Schauls, Stylianos Schicho, HA (3) Schult, Gerhard Richter, Oscar Bronner, Anselm Kiefer, Jörg Immendorff, etc. Excusez du peu! Il y a là presque de quoi y perdre son latin, mais surement pas l’amour de l’art, ni l’intérêt pour tous ces artistes et leurs créations, que nos galeries nous offrent à voir, saison après saison, contribuant ainsi, un peu comme les musées, mais sans doute avec plus de proximité, autant au plaisir de nos yeux qu’à notre enrichissement culturel.

Quoiqu’il en soit, j’ai déjà écrit sur la plupart d’entre eux et présenté certains de leurs travaux. Il ne serait donc ni vraiment utile, ni matériellement possible dans ce cadre, de vous énumérer le détail de la bonne quarantaine de dessins, sculptures et peintures exposées. Je ne puis toutefois résister à la tentation de vous signaler, disons, à titre d’exemple, l’une ou l’autre création, parmi celles qui m’ont le plus impressionné. Un bref retour d’abord sur «Southafrica 1992» du grand photographe de guerre James Nachtwey. Cette image représente avec une force inouïe le désir de liberté de ces enfants et jeunes-gens noirs s’élevant dans les airs (4), comme pour aller briser la masse grise des nuages qui obstrue encore grande part du ciel de leur avenir. Elle symbolise encore en clair-obscur l’abolition de l’apartheid sud-africaine dont la gésine se prolongera dans les douleurs durant toute l’année charnière1992 (5). Marita Ruiter, la charmante galeriste, s’en est à mon avis autant inspirée que de Milan Kundera pour le choix du titre de son expo «The Lightness of beeing», qui eût pu fort bien être celui de ce splendide tableau de vie, de lutte et de victoire contre la tyrannie. Et que dire de cette magnifique toile aux tons pastel, toute de sable, de dunes coiffées d’oyat, de mer, de ciel entourant cette délicate carnalité féminine avant bronzage, «Ausweglos im Süden» (Sans issue dans le sud), de notre peintre national majeur Roland Schauls!? Exécutée à peinture quasi-lancée, là, négligemment, comme en passant, façon garçon de plage sifflotant (souriez), avec une sorte d’élégante légèreté d’être (tiens, tiens, encore!), elle s’est transformée en nonchalante vacancière, dont la blancheur de quelques oripeaux préserve à grand-peine la pudeur et valorise la sensualité. En dépit de son chapeau d’autres temps et de ses yeux baissés, elle vous interpelle, irrésistiblement. Comment passer sans le voir, ce splendide tableau!? À mon avis, un des chefs-d’oeuvre de Roland à ce jour, il vaut déjà à lui tout seul le déplacement.

Un mot encore sur «Blossom-2» de l’étonnant peintre, sculpteur et graveur Tung-Wen Margue, que je rencontrai une première et, à ce jour hélas seule fois à l’occasion de l’exposition collective «Blue Stag Hipe» (La promotion du cerf bleu), il y a plus de onze ans. Heureusement, j’ai trouvé depuis d’autres occasions d’admirer et présenter des oeuvres de cet artiste sino-luxembourgeois devenu un maître de l’abstrait. Mais ne cherchez pas chez lui des reflets immédiats de la Chine éternelle, qui a longtemps marquée ce peintre occiriental (6), à la fois fruit et vecteur de multiples cultures; seul, par intermittence quelques touches peuvent frôler encore les rêvasseries picturales abstraites de l’artiste. Il est vrai que Zao Wou Ki n’est pas bien loin, mais il s’agit davantage de parenté historique et spirituelle que de proximité ou d’inspiration proprement dite. Par contre, son très poétique «Blossom-2» (7) me fait davantage penser – va savoir pour pourquoi – à l’un des «Nymphéas» de Monet. Mais voilà que je suis mes propres rêveries... Et pourquoi n’iriez-vous pas à votre tour féconder et illuminer les vôtres au sein de cette formidable «Légèreté d’être» que vous offre l’art sous ses diverses formes?

Giulio-Enrico Pisani

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1) C’est un secret...

2) Exposition jusqu’au 21 juillet dans l’espace 1, place Clairefontaine (sous réserve), mais surtout dans l’espace 2 de la galerie, 21, rue du St-Esprit. Ouverture de mardi à vendredi de 14h30 à 18h30 et le samedi de 10h à 12h et de 14h à 17h.

3) Il se fait appeler HA, de Hans-Jürgen.

4) Sans doute grâce à un trampoline qui n’apparaît pas sur le cliché

5) Année charnière (et sanglante: massacre de Boipatong en juin et massacre de Bisho en septembre) entre l’abolition de l’apartheid par De Klerk en 1991 et l’aboutissement des pourparlers pour son acceptation par la minorité blanche, ainsi que l’obtention du prix Nobel par Mandela et De Klerk en 1993 pour leur travail afin d’éliminer pacifiquement du régime de l’apartheid et pour établir des fondations d’une Afrique du Sud nouvelle et démocratique (extr. de Wikipedia).

6) Adjectif créé par le linguiste professeur Jalel El Gharbi, qualifiant un être, ou un patrimoine culturel et social, à cheval entre orient et occident

7) L’anglais blossom signifie en français, selon le contexte, fleurs, floraison, épanouissement…

James Nachtwey : «Southafrica 1992»

Freitag 29. Juni 2018