Maxim Kantor contre … Faust

Non, certainement pas ! Certes, Maxim Kantor n’a pas hésité à s’attaquer au Faust de Goethe dans les 280 lithographies qui composent son magnifique livre d’artiste et dont nombre sont en outre exposées séparément aux cimaises de la galerie. Deux douzaines de grandes toiles peintes à l’huile dans un tout autre style les accompagnent, s’y mariant, du moins subconsciemment, tout en formant à première vue et en dépit d’une subordination indirecte, l’essentiel de l’expo. Dur à saisir? Vous le comprendrez vite en allant la visiter, amis lecteurs, cette cinquième exposition (1) de l’artiste chez nous! Cela vous paraîtra clair comme eau de roche... Il faut juste aller la voir jaillir. En effet, à ceux qui savent voir au-delà des premières apparences, l’artiste se révèle très tôt être lui-même le Faust, voire, plus loin encore, sa version biblique, celle de Jacob dans son combat et sa Hassliebe envers l’ange, le créateur, le père. Car son père (2) charnel lui aussi, le philosophe Karl Moïsseïevitch Kantor, est aussi omniprésent dans son oeuvre qu’il l’est encore – j’en suis convaincu – en lui-même.

Lorsque je fus invité par la galerie Simoncini (3) au vernissage de cette exposition, j’étais à mille lieues de m’attendre à devoir affronter un tel phénomène de la peinture, de la gravure, de l’écri­ture et même de la philosophie. De plus, soit dit entre nous, ce ne sont pas les charmants tableaux de troncs d’arbres poétiquement torsadés, que j’aperçus dans un premier temps en passant devant les vitrines de la galerie, qui m’y préparèrent. Et pourtant, en les regardant du plus près, la terrible tension s’en dégageant, comme, par exemple, dans Conversation of lizards, eût dû m’y préparer. Car cette tension entre l’impossible enracinement de l’éternel insatisfait-agité, exilé, partout et nulle par chez lui, l’entraîne, lui, Kantor, l’entre-Faust-et-Jacob, dans le sillage d’Ulysse, pour voir fusionner les trois en Dante Alighieri, représenté, comme en passant, dans Dante, l’une de ses 24 huiles. Cela ne m’étonnerait d’ailleurs pas – mais lui seul le sait – si, relevant le défi des Botticelli, Doré, Dali et autres titans des arts graphiques, il n’avait pas déjà la Divine Comédie dans son tiroir à projets de livres d’artiste. Affaire à suivre!

Avant de nous pencher sur l’oeuvre exposée, que vous n’avez d’ailleurs pas besoin d’un dessin pour découvrir vous-mêmes, offrons-nous un bref aperçu, essentiel pour comprendre son travail, sur sa bio, que j’ai empruntée essentiellement à Wikipedia et au site de La Couarde-sur-Mer en Ile de Ré. Maxim Kantor est né à Moscou en 1957. Artiste, écrivain, dramaturge, essayiste et historien de l’art, il se considère lui-même comme un élève de son père, le philosophe Karl Kantor. Maxim a vécu à Moscou et dans plusieurs pays d’Europe. Il a la nationalité allemande, habite désormais sur l’Ile de Ré, à Oxford et à Berlin. En 1977, il a fondé à Moscou le mouvement d’underground Red House qui organise plusieurs expositions d’un jour, la plus fameuse étant celle de 1982 à l’Institut de Philosophie de Moscou. En 1988, Kantor est invité par Hans-Dietrich Genscher à travailler trois mois en Allemagne. Il donne dès lors plusieurs expositions personnelles de par le monde. En 1997, Maxim Kantor représente la Fédération Russe à la 47e Biennale de Venise. Il est membre honoraire de l’Académie russe des Arts.

Ainsi que l’ai déjà esquissé plus haut, les lithographies que vous pouvez admirer aux cimaises de la galerie Simoncini, sont quelques-unes parmi toutes celles qui illustrent son Faust. D’un graphisme très fin, ici drolatique, voire caricatural, là plutôt dramatique, ou les deux réunis, mais toujours d’une grande précision, elles illustrent chacune un vers du Faust de Goethe, qui est d’ailleurs souvent repris dans le dessin, faisant de l’ouvrage complet une sorte de formidable bande dessinée. Quant aux peintures, plus expressionnistes que servilement figuratives, elles peuvent souvent se rapporter à l’artiste lui-même, comme, par exemple, Self-Portrait in Oxford, et Father and son, avoir une portée allégorique, comme Le bâteau ivre, Three skulls et Dante, ou les deux, comme dans Self-Portrait with Tartaglia (4). Quant au reste de l’exposition, moi, qui ne puis qu’espérer vous avoir mis l’eau à la bouche, je vous laisse le découvrir en compagnie des charmantes dames qui la dirigent et qui se feront un plaisir de vous y introduire comme il faut.

Il me semble toutefois encore intéressant de vous signaler ici l’excellent article de présentation de Christiane Kremer, ainsi que la vidéo y relative sur RTL. (5) Je n’ai pas vu toute la vidéo en entier, mais l’article, lui, aborde la thématique faustienne de Maxim Kantor très différemment de moi. En effet, elle ne la considère pas tant du point de vue psychologique et intérieur de l’artiste, mais plutôt en éclairant son (supposé?) aspect politique européaniste, tout à la fois anticapitaliste et anti-néo-féodal (pardonnez le barbarisme). Qui a raison? Peut-être un peu les deux? Personnellement, bien qu’engagé en politique, je n’aime pas en mêler les tenants et aboutissants avec mes présentations d’artistes... Quoique (sourire), je reconnais volontiers qu’avec un tableau comme Self-Portrait with Tartaglia, on n’y coupe pas vraiment. Comment? À bon entendeur salut!

Giulio-Enrico Pisani

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1) A déjà exposé plusieurs fois au Musée d’Histoire de la Ville de Luxembourg et à l’Abbaye de Neumünster

2) Karl Moïsseïevitch Kantor était philosophe, historien de l’art, fondateur du magazine Arts décoratifs (en russe : Декоративное искусство) et ami proche de A.A.Zinoviev (Wikipedia)

3) Galerie Simoncini, 6, rue Notre-Dame, L-2240 Luxembourg, ouvert mardi à vendredi 12 - 18 h. et samedi 10 - 12 h. et 14 - 17 h. L’expo Maxim Kantor jusqu’au 13 octobre. Mais Kantor reviendra toutefois à la
galerie mercredi 10 octobre à 18,30 pour une rencontre -présentation autour de son roman «Feu rouge / Rotes Licht» avec une lecture d’extraits en allemand par Leila Schaus.

4) Tartaglia : personnage du Théâtre napolitain et de la Commedia dell’arte. Il représentait initialement un officiel espagnol, âgé, généralement vêtu de vert, avec des lunettes surdimensionnées, un gros ventre et un grand ego qui le rend ridicule... (Wikipedia)

Self-Portrait with Tartaglia

Dienstag 18. September 2018