Clore l’été 2018 en abstraction, Villa Vauban

Vous souvenez-vous, amis lecteurs, de mon article du 22 juin sur l’expo de la peintre Esti Levy? Et pourquoi devriez-vous? De toute manière, aucune importance! J’y mentionnais simplement que me trouvant à Luxembourg centre, après avoir traversé le parc municipal, je venais de contourner la Villa Vauban (1), où l’on présentait (et présente encore) une expo intitulée «Art non-figuratif». Il s’agissait en fait d’une rétrospective Lucien Wercollier (1908–2002), Théo Kerg (1909–1993), Joseph Probst (1911–1997), Roger Bertemes (1927–2006) et Luc Wolff (né en 1954) et je vous promettais d’y revenir un de ces jours. Du bien de chez nous donc, oui, mais rien de local, de provincial, de «national», mais palpitant au souffle de l’ailleurs et participant à la scène artistique européenne de Paris à Berlin en passant par Bruxelles, Düsseldorf, Vienne, Amsterdam, Venise et autres lieux. Eh bien, ce jour est venu de retrouver ces cinq artistes sur cette scène de notre art abstrait, qu’ils ne représentent de loin pas seuls, mais dont ils figurent brillamment la genèse et l’épanouissement.

Nous visiterons donc nos 5 artistes guidés par le musée, dont je citerai bonne part de l’excellente présentation (2), en y ajoutant mes observations, d’ailleurs bien secondé par la brochure «Biographies d’artistes» (3) de Christian Mosar, mise à notre disposition sur place. «L’exposition éclaire», lisons-nous en introduction, «une partie importante de l’histoire de l’art abstrait au Luxembourg, qui est essentiellement celle d’une évolution progressive, marquée parfois d’un aller-retour vers ses origines figuratives. Tandis que chacun des artistes sélectionnés revêt une approche particulière à l’abstraction, ils ont tous en commun d’avoir pris la nature et l’environnement comme sources d’inspiration et bases de travail. En même temps, le grand trait d’union entre l’art de Roger Bertemes, de Théo Kerg, Joseph Probst et Lucien Wercollier reste la Nouvelle École de Paris, dont l’influence au Luxembourg est considérable pendant les années 1950.

Les sculptures de Lucien Wercollier, pionnier de l’art abstrait au Luxembourg et co-fondateur du mouvement avant-gardiste des Iconomaques (4), se caractérisent par leurs formes organiques et les surfaces polies. L’harmonie qui en émane est soulignée par des contrastes d’ombre et de lumière». Grand admirateur du peintre Joseph Kutter, Wercollier restera figuratif jusque dans l’après-guerre, pour ensuite se styliser et se tourner vers l’abstrait, notamment avec son monumental «Hinzert» (5) dressé en 1986 sur le site du premier camp nazi où il fut lui-même transféré, après avoir été incarcéré en 1942 dans le Grund. Mais ici, Villa Vauban, j’ai été particulièrement ému par son marbre «Maternité» et touché par «L’arc», un bronze: deux petites merveilles de style, quasi-abstraites, car n’ayant pas perdu toute référence figurative. En extrapolant leur taille, on pourrait d’ailleurs se les imaginer au milieu du parc de la Villa Vauban.

«Théo Kerg, qui adopte une esthétique non-figurative pendant les années 1930, réalise encore dans les années 1950 des peintures à l’huile qui oscillent entre figuration et abstraction. Par la suite, sa peinture le mène au «tactilisme», forme d’expression artistique basée sur le toucher qui confère à la matière picturale une vitalité nouvelle». Ici davantage graphiste et, justement, tactiliste, le peintre, sculpteur, graveur et verrier d’art Théo Kerg n’est peut-être pas le plus créatif de nos cinq maîtres, mais certainement le chercheur le plus acharné et le plus innovateur, risque de faux-pas inclus. Rien qu’en une seule salle, vous trouvez des lithographies comme «Nike» et «Cratère», des monotypes, du dessin comme peinture, du dessin tactiliste, du dessin sur feuille matière synthétique, de la sérigraphie, une empreinte gravure intitulée «Manipulation» et j’en passe... En tout cas, à découvrir, ou à redécouvrir, absolument!

De Joseph Probst, nous pouvons admirer «... son cycle Winterreise (Voyage d’hiver), jusqu’ici rarement exposé. Les 24 tableaux sont une transposition visuelle de la composition musicale éponyme de Franz Schubert...», dont «Le-matin-tempétueux» est un particulièrement bel exemple. Influencé, lui aussi, surtout dans un premier temps, par Joseph Kutter, il s’écarta de l’expression figurative et fonda en1954, année de leur première expo, avec Will Dahlem, Henri Dillenbourg, François Gillen, Emile Kirscht, Wenzel Profant, Michel Stoffel et Lucien Wercollier, le groupe des Iconomaques (6). Citant Michel Stoffel (n° 3, 1954, des Cahiers Luxembourgeois), Christian Mosar écrit notamment, que «... ce qui compte pour eux, c’est l’oeuvre plastique proprement dite, unique de son espèce, qui (...) ne représente rien d’autre qu’elle-même...». En novembre 2011, à l’occasion du 100e anniversaire de la naissance de Joseph Probst, le Musée national d’histoire et d’art et le Cercle Cité lui ont d’ailleurs rendu hommage avec deux (parait-il) splendides expositions, que j’ai hélas manquées.

Quant à «Roger Bertemes», le musée précise: il «succède aux combats picturaux des années cinquante. Vers le début des années soixante, sa peinture est encore fortement influencée par la Nouvelle École de Paris, aussi bien d’un point de vue formel que dans les sujets traités. Le paysage sera un point de départ pour une peinture polychrome abstraite. Il a illustré des recueils de poésie, ainsi que des textes littéraires; l’exposition présente une sélection de 25 livres d’artistes ainsi que des collages, prêtés par Paul et François Bertemes». Certes, ici aussi, on fait honneur à son art. Mais autant le musée, ci-dessus, que Mosar le présentant sous un aspect bucolique-provincial-Oesling-Ardennes, ne le valorisent pas au mieux. Où est donc passé le magnifique déchaînement du voyageur d’«Espaces d’artistes», il y a deux ans, ici même, Villa Vauban et dont je rendis compte dans ces colonnes (7)? Un bref extrait: «Dans Finlandia – c’est ainsi que j’appellerai ce quatrième espace – semblent flotter, silencieux, les accords (...) de Sibelius, qui sourdent magiquement des vastes toiles «Järnranta» et «Hämärä». Nées du voyage finlandais de Roger Bertemes, organisé par son ami de longue date (et le mien), Nic Klecker avec son épouse Laura (8). De plus (...) 19 croquis à l’encre de Chine et à la gouache sont autant de notes dessinées retraçant son voyage». Peintre bocager, lui? En tout cas pas seulement!

Et nous voilà arrivés au «cinquième homme», dont le musée nous dit: «Le travail de Luc Wolff, qui a représenté le Luxembourg à la Biennale de Venise en 1997, se différencie fondamentalement des autres œuvres historiques de cette exposition. Sa démarche n’est pas celle d’un artiste figuratif qui évolue lentement vers l’abstraction; il agit plutôt comme un structuraliste doté des moyens des arts plastiques contemporains. Les compositions prêtées par l’artiste sont des travaux sur toile et sur papier», sa technique préférée étant la détrempe (9) (tempera). Une à deux générations séparent en fait Wolff de ses «confrères» d’exposition. Né en 1954, justement l’année où Wercollier et Probst s’approchent du sommet de leur carrière avec les Iconomaques, dont ils partagent la première exposition, il est, lui, bien vivant. Et, fort actif, il est en outre un touche-à-tout qui ne se laisse enfermer dans rien, ce que vous pouvez vous faire raconter directement par lui-même en visionnant ses vidéos (10) sur la biennale de Venise et celle sur son installation dans les ruines de l’Abbatiale franciscaine à Berlin-centre.

Giulio-Enrico Pisani

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1) Jusqu’au 31 mars 2019 au Musée d’art de la ville de Luxembourg, Villa Vauban, 18 Avenue Emile Reuter. Fermé le mardi, ouvert vendredi de 10-21 h et tous les autres jours 10-18 h.

2) Texte complet sub http://villavauban.lu/exhibition/art-non-figuratif/

3) 31 pages, texte original français de Christian Mosar, accompagné de e sa traduction en allemand et anglais

4) Iconomaque signifie «combat le culte des images»

5) Sur le site du Hinzert, non loin de Trèves

6) »Luxemburger Lexikon«, Guy Binsfeld, 2006 et Wikipedia

7) www.zlv.lu/spip/spip.php/ spip.php?article17314

8) Dans son ouvrage «Finlandia, pour une voix d’Ingrie», (1981) Nic fait l’éloge de la patrie de sa femme Laura, qui a traduit les poèmes en finnois. Un livre, Le Tournant finlandais, (disponible au musée) été édité sur ce voyage de Roger Bertemes avec sa femme Marguerite et son fils ainé Paul (à l’époque étudiant et photographe) accompagnés des époux Klecker et de leur fille Kathy. Lire aussi à ce sujet les textes introductifs au livre par Lucien Kayser et Paul Bertemes sur www.mediart.lu/edition/le-tournant-finlandais/

9) Peinture dont les pigments sont liés par émulsions naturelles (jaune d’oeuf) ou artificielles (colles de collagène, colle de peau, etc.) ou des polysaccharides (gomme arabique, gomme indigène, etc.) en solution aqueuse. On l’appelle aussi tempera, les deux termes étant équivalents, tout en faisant l’objet de polémiques, certains employant «tempera» pour les techniques à l’oeuf et réservant «détrempe» aux solutions aqueuses (Wikipedia). Détails supplémentaires sub https://fr.wikipedia.org/wiki/D%C3%A9trempe

10) Respectivement www. youtube.com/watch?v=mmby8oBltyw et https://vimeo.com/ 184 731086

Lucien Wercollier : Maternité

Freitag 21. September 2018