Wolfgang Blanke et Sabine Maître

Après nous être offert le Baroque flamand au MNHA, le peintre-philosophe Maxim Kantor et son Faust chez Simoncini, les «Retrouvailles» avec Lidia Markiewicz à la galerie Spiren et avoir clos l’été en Abstrait Villa Vauban (1), que diriez de compléter ce riche mois de septembre en retrouvant deux vieilles connaissances à la Galerie Schortgen ? (2) D’accord? Eh bien, la première n’est autre que le marin-peintre

Wolfgang Blanke

avec ses foules ou rassemblements (sauf exception), denses ou moins, qui me font un peu penser, d’assez loin quand-même, aux photographies de Massimo Vitali. Aucune proche comparaison, en effet, car nous ne trouvons chez Wolfgang Blanke rien de photographique, sa figuration restant toujours accessoire. Ses tableaux vous montrent l’essentiel, somme toute ce qui importe: l’impression, son impression à lui, que l’artiste – je le qualifierais de néo-impressionniste – désire vous transmettre ou, mieux encore, veut vous amener à pénétrer, à en saisir la quintessence, à la vivre... Et c’est justement l’effet que m’a fait le travail de cet artiste allemand qui, né en 1948 à Münster (Rhénanie-nord-Westphalie), a été marin avant de s’adonner à la peinture et qui m’avait littéralement enchanté lorsque je pus le rencontrer à l’occasion de son trop bref passage en avril 2014. Encore heureux qu’il ait remis ça avec une exposition nettement plus étoffée en 2015!

Wolfgang Blanke fréquente en 1971 l’Académie des Beaux-arts de Karlsruhe et étudie de 1972 à 1975 l’histoire de l’art, les beaux-arts et l’archéologie à l’Université de Mainz. De 1990 à 1992 il vit sur son voilier et voyage de Myra (Turquie) à Mulhouse, puis enseigne l’art jusqu’en 2002 au Goethe-Gymnasium de Gemersheim (Rhénanie-Palatinat) et rembarque en 2003 pour un nouveau voyage de New York aux Bahamas jusqu’en 2004, avant de s’établir à Kuhardt, près de Karlsruhe. Mais – ne nous y trompons pas – cette ville dont il préside la fédération des arts plastiques et qui signifia naguère «Le Repos de Charles» n’a rien d’un «Repos de Wolfgang». Bougeotte et aventure sont sa vie. Elles sont cependant entrecoupées de périodes sédentaires fécondes d’une riche production de tableaux caractérisés par l’espace ouvert et par cette luminosité qui fait pincer les yeux aux navigateurs et rêver les pauvres terriens que nous sommes.

Pourtant, cet esprit du bourlingueur, pétri d’aventure, de culture et d’exotisme n’appert pas directement dans sa peinture. Éviter en général sur ses toiles les horizons lointains, signifie-t-il pour cet «aventurier» des eaux vives, qu’il les a déjà intégrés dans son jardin secret? Le peintre, l’artiste, aspire à s’exprimer, à s’extérioriser, lorsque le marin, lui, peu loquace, tendrait plutôt vers l’intériorisation? Ceci pouvant peut-être expliquer cela, le spectateur de ses mises-en-scène, tout à la fois humainement frénétiques et paisiblement conviviales, pourra-t-il comprendre à quel point celles-ci sont influencées par ses migrations? Même immobile à première vue, un groupe peint par Blanke contient un tel potentiel de mouvement, que l’on hésite à s’en détourner un instant de peur de ne plus en retrouver les membres et le motif en y revenant. Quant à la matière de base de son ouvrage, il en fait ce qu’il veut et n’hésite pas à lui arracher toutes ses potentialités... Mais cela, à sa manière; aussi ne profite-t-il pas de la pourtant très vaste gamme de couleurs et autres produits standard qu’offre l’industrie moderne de la peinture, mais cherche, combine et crée à partir de pigments mêlés à toute sorte de liants, comme la caséine, ou les cires, huiles, résines, gommes et autres colles. Cette matérialité naturelle de la peinture donne aux scènes dépeintes par Blanke tout à la fois l’épaisseur et une certaine douceur: la fameuse «morbidezza» italienne, terme qui sous-entend nonchalance, béatitude, sensualité, ce qui pourrait évoquer une peinture statique. Pourtant, ainsi que je l’ai écrit plus haut, on en est loin. Ses rassemblements, ses roseaux, ses eaux, ses baigneurs, sont tout au contraire animés d’une agitation perpétuelle. Et, une fois de plus, je voudrais évoquer devant ses toiles le regretté marin poète Alain Jégou (3) dont, même à terre, l’esprit conservait la mobilité du bateau.
À l’instar de Jégou, le néo-impressionniste Wolfgang Blanke privilégie la lumière, le vent, l’eau, c’est à dire le milieu dont le sujet, généralement humain, sommairement esquissé, emprunte toute la dynamique, comme dans son «Shopping». Autre facette de son inspiration: la convivialité. Fêtards dans «Leere Flaschen» et gens sur une plage à proximité et autour d’un kiosque dans «Strandbar», ne représentent pas simplement des ensembles, voire des juxtapositions d’individus. La fusion de ces derniers dans leur groupe, l’artiste l’atteint une fois de plus par le mouvement et l’expressivité gestuelle dont il les anime, mais aussi par cette puissante interaction avec le milieu et la lumière qu’exprime sa technique. Celle-ci me permet de le comparer aussi bien esthétiquement que qualitativement aux meilleurs, comme ces maîtres de l’impressionnisme que sont Renoir et Van Gogh, pour ne citer que ceux-là. Wolfgang Blanke? À découvrir, ou redécouvrir! Quant à

Sabine Maître,

un peu surpris par son apparition dernière minute, je n’ai pas pu me consacrer à ses créations comme elles l’eussent mérité. Certes, elle loin d’être une inconnue; nous fîmes déjà sa connaissance en 2009, la retrouvâmes en 2015 et même dans une expo collective en février dernier. Elle nous y présentait notamment ses «Tours» en acier bruni éclairées de «fenêtres» cristallines aux reflets aigue-marine-turquoise conçues avec un goût, un sens de l’équilibre esthétique et un art consommé. N’oublions pas ses «Cercles lumineux», disques de verre cerclés fer, d’une beauté quasi-surréelle de finesse et luminosité, traversés par une flèche pointée vers le ciel. Et cela se poursuit aujourd’hui. Vous retrouverez de ses sculptures abstraites pouvant évoquer des tours isolées ou regroupées, ainsi que d’autres matérialisations de son imagination fertile réalisées avec une maîtrise artisanale rare. L’une de ses dernières trouvailles, tout aussi abstraite que ses autres sculptures et pouvant évoquer – c’est mon impression – l’Homme tourbillon, consiste, justement, en un tourbillon de cristal piqué sur un pied métallique.

Née Fahrländer à Fribourg/Brisgau en 1963, Sabine Maître vit et travaille en Alsace. Après une formation de peintre sur verre d’art et de porcelaine auprès d’Ingrid Burkhardt à Umkirch près de Fribourg, elle étudié le façonnage du verre ornemental avec l’artiste verrier Eckhard W. Pauli. Devenue elle-même une artiste reconnue dès 2004, elle entreprend de travailler sur l’habitat, tant privé que professionnel, projette et exécute des vitraux, travaille à la conception de la «Kunstraststätte» Illertal, ainsi que dans certains secteurs de l’«Europapark Rust». Ses sculptures sobres héritières du Bauhaus et amarrées au Minimalisme sont d’une élégance souvent verticale et quasi-linéaire. Afin de les réaliser, la sculptrice récupère et endosse la force de l’acier, en accepte la rigidité, accompagne et diversifie son vieillissement pour le rendre, oxydé à point de différentes manières, à son tour porteur de lumière par verre interposé, porté, enchâssé, magnifié...

Giulio-Enrico Pisani

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1) Mes présentations des quatre expositions citées peuvent être consultées sur www.zlv.lu > Kultur

2) Galerie Schortgen Artworks, 24, rue Beaumont, Luxembourg centre. Exposition mardi à samedi de 10,30 à 12,30 et de 13,30 à 18 h. jusqu’au 18 octobre.

3) Sur Alain Jégou, lire mon article sub www.zlv.lu/spip/spip.php?article986, où je présente sa poésie avec celle de Nic Klecker.

Wolfgang Blanke : Shopping

Freitag 28. September 2018